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Photos of Southeast Asia

Photos of opium poppies


 

 



 

LES TERRITOIRES DE L’OPIUM
Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or
Pierre-Arnaud Chouvy
(Chargé de recherche au CNRS)
Octobre 2002, Olizane, Genève (ISBN : 2-8808-6283-3).
(539 pages, 27 cartes originales, index toponymique, index général, bibliographie)
Préfaces des professeurs Yves Lacoste et Roland Pourtier.
Illustration de couverture ("Pavot-monde"): création originale de Jennifer Dziad.
Tous droits réservés © 2002 Olizane

A consulter :

Quatrième de couverture :
Quelles réalités économiques, politiques et militaires se cachent derrière les phénomènes de société que sont la production de drogues illicites dans les pays du Sud et leur consommation dans les pays industrialisés?
Si l'opium est produit et consommé depuis la plus haute Antiquité, sa production à large échelle en Asie est, quant à elle, étroitement liée à la colonisation britannique d'abord et à la guerre froide par la suite. En effet, après la Deuxième Guerre mondiale, les troupes nationalistes chinoises dans le Triangle d'Or et, plus récemment, les moudjahidins afghans puis les talibans dans le Croissant d'Or, ont eu recours à l'économie de l'opium pour financer leurs guerres, en bénéficiant de l'appui bienveillant de la CIA dans leurs luttes contre le communisme.
Aujourd'hui, ces groupes, ayant perdu leurs motivations et apparences idéologiques, ont donné naissance à d'autres groupes, bien organisés et puissamment armés et qui, à travers leur rôle dans l'économie des drogues illicites, demeurent plus actifs que jamais.
En Asie, l'opium, du nerf de la guerre en est devenu l'enjeu, avec ses multiples conséquences géopolitiques dans les pays du Sud et ses retombées sociales et économiques dans nos sociétés occidentales.
En comparant l'Afghanistan et la Birmanie, à travers les deux espaces majeurs de production d'opium et d'héroïne que sont le Croissant d'Or et le Triangle d'Or, l'auteur a effectué un véritable travail d'investigation et d'analyse pour identifier les acteurs, localiser les réseaux, évaluer les enjeux géopolitiques et expliquer les logiques fondamentales d'une production qui alimente un marché aux profits vertigineux et aux implications mondiales.

TABLE  DES  MATIERES
------------
Avant-propos
     
Introduction  (Lire l'introduction)
   
CHAPITRE PREMIER
L'opium, une drogue qui « colle à l'homme comme la peau à sa chair »  
 
Origine et extension géographique du pavot à opium   
.Papaver somniferum L. : du fixisme de Linné au darwinisme 
.Le pavot et l'homme : origine et diffusion d'une plante   
L'opium et son commerce : de l'émergence du narcotrafic    
.Le commerce antique des opiacés   
.Du commerce à la guerre : le rôle des Britanniques  
.L'opium et le développement du narcotrafic international  
CHAPITRE II
Du pavot à l'héroïne : culture, production et transformation   
Le pavot à opium : botanique et agriculture    
.Les complexes écologiques   
.La culture du pavot à opium 
.L'opium : sa récolte et sa production   
De l'opium à l'héroïne, processus et techniques de transformation
.Du latex à un opium de qualité    
.De l'opium à la morphine, processus d'extraction    
.De la morphine à l'héroïne, processus de transformation   
De la plante à la drogue     
.Les variations de rendement des cultures de pavot à opium 
CHAPITRE III
L'opium dans le Triangle d'Or et le Croissant d'Or   
L'émergence du Triangle d'Or : la diffusion de l'opium de la Chine aux hautes terres de l'éventail nord indochinois    
.Le terreau chinois du commerce de l'opium     
.De la Chine du Sud aux montagnes de l'Asie du Sud-Est     
.Le façonnement du Triangle d'Or   
La genèse du Croissant d'Or : le renouveau de l'opium
.Les réseaux marchands terrestres et maritimes, précurseurs du commerce de l'opium dans le Croissant d'Or    
.La longue genèse géopolitique et les conséquences du Great Game 
.Le façonnement du Croissant d'Or  
Croissant d'Or et Triangle d'Or : configurations géographiques et productions illicites  
.Physiographie des pays du Triangle d'Or et du Croissant d'Or    
.Croissant d'Or et Triangle d'Or, des mosaïques de populations aux carrefours de l'Asie  
.Les productions de drogues illicites du Croissant d'Or et du Triangle d'Or  
CHAPITRE IV
Des espaces de production d'opium mouvants     
Le remaniement du Triangle d'Or    
.Birmanie : une certaine régularité de la production malgré des bouleversements
.Des tendances opposées au Laos et en Thaïlande
.Tendances et potentiels des périphéries du Triangle d'Or  
Le Croissant d'Or et les potentiels d'Asie centrale  
.L'explosion, puis la prohibition de la production afghane d'opiacés
.Iran et Pakistan : des situations contrastées mais des tendances similaires 
.L'Asie centrale et le phénomène grandissant du narcotrafic
Les drogues de synthèse : reconversion ou diversification des régions de production ?    
.Ephedra, éphédrine et méthamphétamine : quelques notions  
.Yaa baa et la diversification du Triangle d'Or
.Les drogues de synthèse en Asie centrale et du Sud-Ouest  
CHAPITRE V
L'évolution des routes du trafic   
Réorientations multiples autour du Triangle d'Or     
.Les itinéraires « traditionnels » orientaux du narcotrafic
.Les itinéraires émergents : tendances à la diversification
.Les itinéraires de la périphérie du Triangle d'Or   
L'Asie centrale et les nouveaux itinéraires du Croissant d'Or    
.Les itinéraires « traditionnels » méridionaux du narcotrafic    
.La région des trois frontières au cœur du trafic récent   
.La périphérie du Croissant d'Or et l'axe des ouvertures septentrionales     
Nouvelles routes ou anciennes routes réactivées ?    
.La route et l'antiroute, le narcotrafic entre accessibilité et inaccessibilité
.L'évolution historique des routes anciennes majeures et le narcotrafic
.Les routes du narcotrafic récentes et nouvelles : réémergence ou création ? 
CHAPITRE VI
Modification des aires et des phénomènes de consommation   
.Régions productrices ou consommatrices : fausses nuances  
.La diffusion de la consommation depuis le Triangle d'Or et le Croissant d'Or
.Impacts et conséquences de la consommation : de l'explosion récente de l'épidémie du VIH/sida 
CHAPITRE VII
Le territoire entre opium et Etat  
Triangle d'Or et Croissant d'Or : ensembles spatiaux, niches écologiques, et frontières  
.Triangle d'Or et Croissant d'Or : des superpositions d'ensembles spatiaux multiples     
.Frontières, fronts, et discontinuités spatiales     
Le jeu complexe des relations « centres-périphéries »
. « Centres et périphéries » en Asie du Sud-Est
. « Centres et périphéries » en Asie du Sud-Ouest    
Le territoire au cœur de la problématique de l'économie de l'opium     
.Le territoire : un espace approprié     
.Triangle d'Or et Croissant d'Or : des mosaïques territoriales   
.La territorialisation par, pour, et contre l'opium : l'espace convoité
CHAPITRE VIII
Le moteur des grands rapports de force asiatiques    
Triangle d'Or et Croissant d'Or : des angles géopolitiques 
.Deux angles géographiques majeurs de l'Asie   
.De l'émergence historique des angles géopolitiques du Triangle d'Or et du Croissant d'Or
.Des angles aux carrefours régionaux et continentaux : entre enclavement et centralité   
Une similarité de situations géopolitiques : relations Afghanistan - Pakistan et Birmanie - Thaïlande
.De la nature historique de deux frontières de types similaires  
.Deux régions frontalières soumises à des flux similaires  
.Des relations transfrontalières et bilatérales similaires : du jeu du narcotrafic 
Les puzzles régionaux des relations internationales  
.L'émergence du Triangle d'Or et du Croissant d'Or dans les contextes régionaux de la guerre froide  
.La péninsule indochinoise entre Inde et Chine : rivalités autour de la Birmanie
.Un « Great Game » éclaté en Asie du Sud-Ouest 
CHAPITRE IX
Le nœud gordien de l'intégration   
L'Afghanistan et la Birmanie, entre isolationnisme et isolement  
.Perspectives historiques et culturelles : de l'isolationnisme afghan
.Perspectives historiques et culturelles : de l'isolationnisme birman
.L'isolement international de deux Etats parias
Diversités, disparités, fragmentation politique et rôle de la guerre   
.Disparités et fragmentation politique dans les conflits afghan et birman    
.La dialectique drogue - conflit au cœur de la problématique du recours à l'économie de la drogue    
.La structuration de l'économie de la drogue par la guerre 
Intégration et Etat : le rôle des acteurs étatiques et non-étatiques   
.Exclusion et intégration dans les sociétés polyethniques  
.Un accès inique aux ressources économiques et au pouvoir  
.La problématique étatique : efficacité politique, légitimité et stabilité   
Conclusion
Cartes
Bibliographie
Index : index toponymique ; pays et régions ; espaces naturels ; noms propres ; populations ; groupes et organisations ; agriculture et substances actives ; index général.
© 2002 Olizane

LES TERRITOIRES DE L'OPIUM

Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

Pierre-Arnaud Chouvy, 2002, Olizane, Genève.

Introduction

L’opium, tout à la fois remède et poison, est une substance qui exerce en Occident une fascination d’autant plus grande qu’elle y fut longtemps entourée d’un mystère que les origines et les utilisations extrême-orientales que l’on voulait bien lui prêter, certes à tort, peuvent en partie expliquer. Le pavot à opium exprime toujours cette dualité selon laquelle il peut soulager maux et douleurs, mais aussi enchaîner son consommateur invétéré dans une grave dépendance.
Cependant, si la pratique consistant à fumer de l’opium est certes chinoise, quoique de façon indirecte, l’origine géographique du pavot somnifère, Papaver somniferum L., est loin d’être extrême-orientale, puisque l’on estime que la plante est apparue entre la région méditerranéenne et l’Asie mineure. Le mystère qui subsiste quant aux origines exactes du pavot n’a donc d’égal que l'opacité qui caractérise ses deux régions de production actuelles les plus importantes au monde : le Triangle d'Or, en Asie du Sud-Est continentale, et le Croissant d'Or, en Asie du Sud-Ouest. L’imposition de la consommation d’opium à la Chine par les Britanniques au XIXe siècle et l’apparition consécutive, en Asie, de ces deux espaces de production, ont fortement contribué à la construction des conceptions orientalisantes du produit et de ses utilisations. C’est précisément à l’étude de ces terres à pavot d’Asie, à leur inscription dans l’espace géographique, que ce texte est consacré.
L’opium illicite mondial est produit, dans son immense majorité, au long de ces 7 500 kilomètres d’étroite succession de montagnes qui s’étirent depuis la Turquie jusqu’au Vietnam, en passant bien sûr par l’Afghanistan. Mais c’est à l’ouest et à l’est de cette bande montagneuse, de part et d’autre de l’Inde, que se situent les deux plus importantes régions productrices d’opium au monde, respectivement le Croissant d’Or et le Triangle d’Or. Il n’en a certes pas toujours été ainsi et les bouleversements caractéristiques de la culture du pavot à opium comme de son trafic, qui ont marqué l’histoire de l’Asie depuis le début du XIXe siècle, semblent plus que jamais être d’actualité.
En effet, si le Croissant d’Or (stricto sensu, l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan) d’une part, et le Triangle d’Or (stricto sensu , le Laos, la Birmanie et la Thaïlande) d’autre part, fournissaient 97 % de la production illicite mondiale d’opium en 1989, ce qui, en proportions, n’a pas changé à la fin des années 1990, il n’en était pas de même au début du XXe siècle. En 1989, donc, les 4 209 tonnes d’opium non médical produites dans le monde provenaient ainsi à 73 % du Triangle d’Or (63 % du total mondial pour la Birmanie) et à 24 % du Croissant d’Or (14 % du total mondial pour l’Afghanistan), les 3 % restant étant d’origine mexicaine. Ces données concernant la répartition des productions mondiales d’opium montrent, lorsqu’elles sont comparées avec celles de 1906, de 1970 et de la fin des années 1990, d’une part, l’extrême amplitude des variations des quantités produites mondialement comme, d’autre part, le profond bouleversement des régions de production : l’Afghanistan ayant produit à lui seul 79 % du total mondial en 1999, avant, certes, de voir sa récolte diminuée d’environ 90 % en 2001.
Ainsi, en 1906 ce sont 41 624 tonnes d’opium illicite qui étaient produites dans le monde, dont 85 % en Chine (35 364 t.) et 12 % aux Indes britanniques (5 177 t.), soit près de dix fois plus qu’en 1989. En 1970, après l’éradication chinoise, conduite entre 1949 et 1955, et à la suite des efforts de la politique multilatérale de la Société des Nations puis de ceux des Nations unies, la production illicite d’opium avait chuté à 1 066 tonnes, désormais réparties à 67 % dans le Triangle d’Or (Birmanie : 47 % du total mondial) et à 23 % dans le Croissant d’Or (Pakistan : 13 % et Afghanistan : 10 %). La production mondiale d’opium avait donc été incroyablement réduite, mais les aires de culture du pavot avaient changé et le Triangle d’Or émergeait alors en tant que principal producteur, tandis que le Pakistan voyait son importance conservée, malgré la chute de sa production en valeur absolue (139 t. en 1970, mais toujours 13 % du total mondial).
Ces résultats, encourageants dans le cadre d’un effort international de réduction et de suppression de la production et du trafic de drogue, furent néanmoins rapidement remis en cause puisque, en 1989, avec 4 209 tonnes, la production illicite mondiale d’opium avait largement augmenté. Mais la croissance des quantités d’opium produites correspondait également à une transformation marquée de l’importance des différentes aires de culture. Si la Birmanie affirmait sa prédominance avec 2 625 tonnes d’opium pour 63 % du total mondial, l’Afghanistan prenait désormais, en valeur relative, la place du Pakistan, produisant 14 % du total mondial (3 % pour le Pakistan qui conserve néanmoins ses 130 t.) après avoir multiplié sa récolte par 5 par rapport à 1970. Mais au milieu puis surtout à la fin de la décennie 1990, la répartition et l’importance des productions avaient encore évolué, la Thaïlande et le Pakistan ayant certes réduit leurs productions de façon drastique, alors que la Birmanie et l’Afghanistan ont connu des modifications profondes des quantités ou même du type de drogues produites sur leurs territoires respectifs.
Les deux espaces dits du « Triangle d'Or » et du « Croissant d'Or » réunissent de nombreux territoires dont les différences et les similitudes sont transcendées par un phénomène majeur commun : la culture illicite du pavot somnifère et la transformation de l’opium en héroïne. Quant aux autres caractéristiques des aires en question, nombre d’entre elles permettent également que soient opérés certains rapprochements et que soit établie leur comparaison, le Triangle d’Or et le Croissant d’Or correspondant en effet à deux régions altitudinales qui ont longtemps été difficiles d’accès, ou qui le sont toujours. Ils peuvent ainsi être dits marginaux en fonction de leur position de marche, les espaces montagneux les constituant en partie pouvant être qualifiés de périphériques par rapport aux bassins et aux vallées qui accueillent les centres étatiques régionaux. Mais le Triangle d'Or et le Croissant d'Or présentent aussi cette caractéristique commune d’être superposés à des espaces polyethniques et, surtout, interétatiques. En effet, dans les deux régions, les aires de production de pavot à opium chevauchent chacune les frontières interétatiques des trois pays qui les abritent : historiquement et stricto sensu, les espaces du Triangle d'Or et du Croissant d'Or sont surimposés aux espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande d’une part, et de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan d’autre part.
On peut légitimement s’interroger sur la nature des facteurs qui ont permis, sinon favorisé, le développement de telles productions d’opiacés en Asie. Quels sont ceux, particulièrement, qui ont pérennisé et ancré le recours à l’économie de l’opium précisément dans les espaces du Triangle d'Or et du Croissant d’Or ? Et comment expliquer, enfin, que ce même recours ne se soit pas étendu aux régions périphériques des espaces du Triangle d'Or et du Croissant d'Or, alors même que certains Etats y présentent un fort potentiel de production d’opium et, à l’instar de la Chine, l’ont parfois amplement prouvé ? Outre la question du recours à une activité économique particulière, c’est donc celle de la localisation et de la spatialisation de la production illicite d’opium qui est au centre de la présente problématique. En effet, l’hypothèse de départ, qui a orienté le traitement de la problématique, postulait que, dans le cadre de l’explication de l’émergence des espaces de productions illicites du Triangle d'Or et du Croissant d'Or, les facteurs politiques primaient sur les facteurs économiques, que la pauvreté et le sous-développement, s’ils constituent certes un terreau favorable au recours à l’économie de la drogue, ne pouvaient justifier et expliquer la localisation spécifique des productions ni leurs limites spatiales dans un continent largement caractérisé par la pauvreté. C’est donc en adoptant une démarche comparative, à travers l’étude des différences et des similitudes qui marquent les deux régions, que l’on pourra décrire les facteurs communs qui permettent d’y expliquer l’apparition et la pérennisation de la production d’opium. A travers le jeu des centres et des périphéries, de l’isolationnisme et de l’isolement, de l’accès et de sa dénégation, à travers les logiques de fragmentation politique et celle de l’économie de la guerre, c’est une lecture géopolitique de la genèse des territoires de l’opium qui est ici proposée.
© 2002 Olizane
Le Triangle d'Or et le Croissant d'Or dans l'Asie montagneuse. (Pierre-Arnaud Chouvy, 2002, Olizane)
© 2002 P.-A. Chouvy / Olizane
Les itinéraires majeurs du narcotrafic en Asie en 2000 (Pierre-Arnaud Chouvy, 2002, Olizane)
© 2002 P.-A. Chouvy / Olizane

Préface de l'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy :
Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.
Genève, Olizane, 2002.
Yves Lacoste
Géographe, professeur émérite à l'Université Paris VIII, directeur de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote (Editions La Découverte).

L'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy est un livre important qui devrait intéresser un grand nombre de lecteurs, ceux qui sont interpellés par ces étonnants phénomènes culturels que sont les usages de drogues dans diverses sociétés, comme ceux qui se soucient des trafics de drogues illicites au plan mondial et de leurs graves conséquences dans la plupart des pays.
Roland Pourtier, qui a dirigé cette thèse de doctorat, en souligne d'abord l'intérêt qu'elle présente non seulement dans l'évolution des préoccupations des géographes, mais aussi pour la masse d'informations les plus récentes ainsi rassemblées sur des activités plus ou moins illégales relevant de réseaux occultes. Ce qui m'a séduit d'entrée de jeu dans l'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy, puisque j'ai eu le plaisir de présider son jury de thèse, c'est son goût de l'Histoire et son souci de replacer les évolutions les plus récentes de certaines situations locales (en Afghanistan ou en Birmanie) dans de plus ou moins longues évolutions planétaires.
Pour l'opium, il faut ainsi remonter à des milliers d'années. En effet, l'auteur, faisant la synthèse de nombreux travaux d'archéologues, d'historiens, de botanistes et d'anthropologues, nous apprend d'abord que la plante, Papaver somniferum, le pavot à opium, a une origine extrêmement ancienne et très mystérieuse, car elle n'est pas connue à l'état sauvage : c'est un cultivar qui doit ses caractéristiques à l'action millénaire des hommes et des femmes qui l'on progressivement sélectionné et cultivé dans leurs jardins. Les usages de l'opium sont également extrêmement anciens et, depuis la haute antiquité, le produit est l'objet de commerces à très longues distances comme semblent l'indiquer de nombreux sites archéologiques, dont celui des palafittes du lac de Neuchâtel, en Suisse, où des capsules de pavot vieilles de quatre mille ans ont été découvertes. Parmi les premiers usages du pavot à opium sont peut-être apparus en Asie mineure, avant de se propager notamment vers l'Egypte et vers l'Europe, le terme même d'"opium" venant d'ailleurs du grec opos, qui signifie suc.
Au Moyen-Age, le commerce de l'opium, puis la culture du pavot, bénéficièrent de la contribution des Arabes à sa diffusion vers l'Inde et la Chine. Mais c'est au XIXe siècle que de grandes transformations prirent place dans l'histoire de l'opium : après avoir rappelé les célèbres "guerres de l'opium" (1839-1842 et 1856-1860), par lesquelles les Anglais ont contraint l'Empire chinois à autoriser les importations d'opium des Indes soumises à leur domination, Pierre-Arnaud Chouvy souligne l'importance de deux autres phénomènes de grande importance: l'énorme augmentation de la production et de la consommation d'opium en Chine (contribuant, en 1906, à 85 % de la production mondiale) et la diffusion de la consommation d'opiacés en Europe, en Angleterre notamment, tant dans les milieux aisés que dans la classe ouvrière, au fur et à mesure du développement de la révolution industrielle.
Enfin, pour expliquer l'essor de la production d'opium en Chine du Sud, puis dans ce que l'on appellera au milieu du XXe siècle le "Triangle d'Or", cet espace de production illicite d'opiacés niché dans les hautes terres de l'Asie du Sud-Est continentale (Birmanie, Laos et Thaïlande), Pierre-Arnaud Chouvy apporte des explications géopolitiques d'un très grand intérêt historique. Il fait de même, à propos de l'émergence, en Afghanistan, en Iran et au Pakistan, lors d'une période légèrement plus récente, d'un nouveau foyer de production illicite d'opiacés et de narcotrafic. C'est d'ailleurs par symétrie, tant du point de vue des activités de production y ayant cours que de sa caractéristique religieuse, que cet espace niché à l'autre extrémité de la chaîne himalayenne a été dénommé "Croissant d'Or" par la C.I.A. La guerre qu'a provoquée l'invasion soviétique, puis les combats qui se sont déroulés entre différents groupes islamistes, ont conduit à la mise en place progressive des réseaux qui, il y a quelques années (1999), ont fourni près de 80 % de la production mondiale d'héroïne.
Mais le très grand intérêt de l'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy est de démontrer l'intérêt de la démarche d'analyse géopolitique, celle des rivalités de pouvoir sur des territoires, pour mieux comprendre l'évolution des situations géographiques. Il intitule à ce titre un chapitre de son livre "Le territoire entre opium et Etat", dans lequel il développe une approche des rapports de force qui existent entre les différents acteurs du narcotrafic - étatiques et non-étatiques - et ce, à différents niveaux d'analyse spatiale : depuis les conflits locaux jusqu'aux rivalités d'échelle planétaire. Pierre-Arnaud Chouvy mène ainsi de pertinentes comparaisons entre le Triangle d'Or et le Croissant d'Or, des espaces qu'il considère comme des "angles" géographiques et géopolitiques majeurs de l'Asie, de part et d'autre de la barrière himalayenne. Enfin, l'auteur envisage le rôle primordial de la guerre et de ses impératifs économiques dans le développement de l'économie de la drogue, la dialectique drogue-conflit étant en partie nourrie des phénomènes d'exclusion économique et politique qui caractérisent les espaces interétatiques et polyethniques du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.
Au total, un très grand livre, celui d'un jeune chercheur qui permet d'augurer de nouveaux développements de la géopolitique en Géographie.
© 2002 Olizane
Préface de l'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy :
Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.
Genève, Olizane, 2002.
Roland Pourtier
Géographe, professeur à l'Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
S'engager à la suite de Pierre-Arnaud Chouvy sur les territoires de l'opium, c'est entreprendre un voyage en des terrains où l'illicite le dispute au secret, où l'aventure intellectuelle côtoie un travail d'investigation confinant à l'espionnage. L'auteur n'a certes pas la prétention de se substituer aux informateurs des agences spécialisées, tel le PNUCID. Son ambition est d'une autre nature : donner une lecture géographique d'un phénomène de société aux implications planétaires dont la plupart des publications, pourtant fort nombreuses, négligent la prise en compte de la dimension spatiale. Les rapports dialectiques entre opium et territoire servent de fil conducteur à une étude qui revendique une approche géo-historique conjuguant les échelles et les temporalités.
La comparaison du Triangle d'Or et du Croissant d'Or met en évidence le primat du politique dans la géographie fluctuante de la culture du pavot, des laboratoires de transformation de l'opium en morphine et en héroïne, et des réseaux commerciaux. Cette géographie s'adapte avec beaucoup de plasticité à des contextes géopolitiques très complexes et changeants. Le rappel des "guerres de l'opium" qui virent l'Angleterre imposer la consommation d'opium à la Chine dans un but mercantile ne manque pas de soulever des questions éthiques quant au statut légal ou illégal de la production et du commerce des drogues. Plus proche de nous, l'émergence du Triangle d'Or au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale, et celle du Croissant d'Or dans la foulée de l'invasion de l'Afghanistan par l'URSS, sont directement liées à la guerre froide - et indirectement à l'augmentation de la consommation mondiale et aux cours vertigineux de la poudre blanche dans les pays riches, consécutive à la prohibition. Tous les mouvements armés ont utilisé l'argent de la drogue pour leur financement, avec la bénédiction, à tout le moins la bienveillante compréhension, des agents de la CIA dans leur lutte contre le communisme aux côtés du Kuomintang puis des talibans. Depuis l'effondrement de l'empire soviétique la donne régionale a changé, mais on ne supprime pas une activité lucrative du jour au lendemain, d'autant que le marché mondial est plus porteur que jamais : ayant perdu leur apparence idéologique les rébellions n'exhibent plus que leur figure mafieuse.
Comme en d'autres régions du monde, une ressource, ici l'opium, ailleurs le diamant, de nerf de la guerre en est devenue l'enjeu. Encore faut-il que le contexte géopolitique soit favorable à l'implantation d'activités illicites : les territoires en crise, en mal d'autorité, les territoires de non-droit, mais aussi les marges, les espaces transfrontaliers où les réseaux de proximité l'emportent sur un Etat lointain, s'y prêtent à merveille. L'histoire coloniale avait fait de la Birmanie et de l'Afghanistan, deux Etats "tampons" - entre la Chine et l'Inde, entre le lion britannique et l'ours russe. La communauté internationale les a relégués au cours des dernières décennies au stade d'Etats "parias", toujours en quête, par ailleurs, d'une hypothétique unité interne. Partout l'économie de l'opium - mais il en est de même pour la coca en Amérique latine - s'inscrit dans des histoires troublées, s'empare d'espaces périphériques, mal contrôlés par le pouvoir central, s'épanouit à la faveur de régimes politiques englués dans la corruption des élites civiles et militaires.
Certes, rien n'est irréversible, les montagnes du Triangle d'Or et les hautes vallées du Croissant d'Or n'ont pas vocation à produire de l'opium. Les brusques variations de la production en Afghanistan au cours de ces dernières années montrent d'ailleurs combien celle-ci s'ajuste au contexte politique. La chute de la production en Thaïlande reflète les capacités du pouvoir de Bangkok à mieux contrôler ses périphéries frontalières. Mais, à l'échelle de l'Asie, cette action ne fait que déplacer les espaces productifs, car les territoires de l'opium n'ont pas d'ancrage spatial vraiment contraignant. Les champs de pavot, les laboratoires de transformation, les réseaux commerciaux composent une géographie fluide - que rejoint aujourd'hui celle des produits de synthèse, notamment les méthamphétamines qui occupent une place croissante dans le marché asiatique des drogues, en particulier en Birmanie et en Thaïlande.
Par la multiplicité des acteurs qu'il met en jeu, par l'importance des enjeux économiques et politiques associés au narcotrafic, l'opium constitue une entrée très efficace pour une analyse géopolitique globale de deux espaces névralgiques situés aux extrémités de l'Himalaya, espaces de confins, de marges, carrefours ouverts ou fermés selon la respiration de l'histoire qui tantôt valorise les routes, tantôt les barrières ou "antiroutes". Les chemins de l'opium se moulent sur d'anciens parcours millénaires comme les routes de la soie, ou en inventent de nouveaux, pénètrent les réseaux commerçants dont l'opacité, à la mesure de leur clandestinité et de leur informalité, fait la force. Depuis le 11 septembre 2001 les regards sont braqués sur l'Afghanistan et l'on s'interroge sur les relations qui existent entre narcotrafiquants, marchands d'armes et réseaux terroristes.
L'ouvrage vient donc à point : les informations et les réflexions qu'il contient représentent en effet un apport précieux à la compréhension de situations d'une grande complexité qui, par leurs implications multiples, concernent plus que jamais les citoyens du monde. Sans se noyer dans une actualité bouillonnante, tout en ayant consulté des milliers de sources, Pierre-Arnaud Chouvy prend du champ vis-à-vis des données immédiates pour leur donner du sens en les plaçant dans la perspective du temps long et de la dynamique des territoires. C'est pourquoi cette étude magistrale fera référence car elle va bien au-delà des contingences de l'actualité.
© 2002 Olizane

Compte-rendus et critiques
Académiques et dans la presse
1)
Le rapport de soutenance de la thèse de doctorat de géographie sur laquelle est basé le texte de l'ouvrage Les territoires de l'opium est disponible au format PDF.
(263 ko)
Le jury était présidé par le professeur émérite Yves Lacoste (Paris VIII Vincennes) et était composé de Michel Bruneau (directeur de recherche au CNRS), d'Alain Labrousse (expert), et des professeurs Gilbert Etienne (professeur honoraire aux Instituts universitaires de hautes études internationales et d'études du développement à Genève) et Roland Pourtier, directeur de thèse (Paris 1 Panthéon-Sorbonne). Le jury a décerné à ce travail et à son auteur la mention Très Honorable avec ses félicitations à l'unanimité.
Extraits du rapport de soutenance de thèse
"La thèse est remarquable, tant sur le fond que sur la forme. Son ampleur force l'admiration... La thèse va bien au-delà de l'érudition : elle donne sens à l'information, l'interprète selon les principes de l'analyse géographique, avec en outre un soucis didactique qui s'exprime notamment dans le soin à définir les concepts... Pierre-Arnaud Chouvy analyse avec beaucoup de finesse le jeu complexe des différents acteurs impliqués, de l'échelle locale à l'échelle mondiale, montrant notamment l'engrenage diabolique entre guerre et culture du pavot à opium... Dans une approche nécessairement pluridisciplinaire, le candidat, même s'il fait appel à l'histoire, à la science politique, dans une moindre mesure à l'anthropologie, n'en néglige pas pour autant la géographie : la recherche des spécificités des territoires de l'opium constitue un axe majeur de la thèse. Il montre combien les problèmes d'accessibilité dans des régions montagneuses, la marginalité géographique découlant d'un modèle centre-périphérie, les configurations polyethniques et interétatiques des espaces frontaliers, expliquent la localisation de la culture du pavot à opium et des laboratoires de transformations. L'analyse des routes et des "antiroutes" en fonction desquelles s'organise le narcotrafic révèle la force de structures spatiales qui défient le temps : l'ouverture de l'Asie centrale depuis la fin de l'Union soviétique réactive les anciennes routes de la soie. Les nouvelles configurations géopolitiques réévaluent des logiques territoriales asiatiques millénaires : compétition entre monde indien et chinois, position carrefour de l'Afghanistan où se joue un "nex great game" sur fond d'hydrocarbures... Ce travail monumental qui s'appuie sur de très nombreuses sources anglo-saxonnes d'un accès souvent difficile fera référence..."
Professeur Roland Pourtier, Université Paris I Panthéon-Sorbonne.
"Gilbert Etienne se dit tout à fait impressionné par la taille de cet ouvrage... et par sa qualité... L'auteur a le grand mérite de s'être lancé dans une étude comparative de deux zones majeures de la géographie de la drogue... Ce cadre d'analyse est aussi large que bienvenu, car Pierre-Arnaud Chouvy présente des observations très judicieuses sur les itinéraires qui relient ces deux régions aux grands marchés de consommation de la drogue..."
Professeur honoraire Gilbert Etienne, Instituts universitaires de hautes études internationales et d'études du développement (Genève).
"Michel Bruneau déclare que l'on ne peut que s'incliner devant l'ampleur de la tâche et de la documentation rassemblée... Tout ce qui est avancé est dûment référencé avec une rigueur qu'il faut saluer... Ce type de recherches comparatives s'imposera de plus en plus comme une nécessité et un champ nouveau de la recherche géographique et géopolitique dans un contexte de mondialisation croissante... Excellente est l'analyse des centres et périphéries et des structures étatiques pré-coloniales en auréoles, autour d'un "centre du-monde" qui est la capitale et le palais du souverain. Excellente aussi est l'analyse de la notion de frontière zonale ou linéaire. Très justes et stimulantes sont la vision dynamique des centres et des périphéries, comme des réalités mouvantes que sont les groupes ethniques, de même que celle des limites changeantes des ensembles spatiaux à l'intersection de plusieurs territoires, comme c'est le cas aussi bien dans le Triangle d'Or que dans le Croissant d'Or. Le candidat fait preuve d'une capacité remarquable d'analyse des territoires fondée sur une vision tout à la fois géo-historique et géopolitique très documentée... Au total, une analyse très fine et globalement juste des deux ensembles spatiaux de l'opium, montrant la prééminence des facteurs politiques et polémologiques sur les facteurs économiques et ethno-culturels..."
Michel Bruneau, directeur de recherches au CNRS.
"Alain Labrousse déclare s'associer aux louanges qui ont été adressées à ce remarquable travail. Il révèle une vision globalisante et historiciste du rôle joué par les drogues dans les deux espaces envisagés. Ce travail révèle une connaissance précise des évènements qui ont fait du Croissant d'Or et du Triangle d'Or les paradigmes de la production d'opiacés dans le monde, depuis cinquante ans. A ce titre, Pierre-Arnaud Chouvy reprend le fil des travaux fondateurs de la géopolitique des drogues de A. McCoy (La politique de l'héroïne en Asie du Sud-Est, Flammarion, 1971) et de C. Lamour et M.R. Lamberti (Les grandes manoeuvres de l'opium, Le Seuil, 1972) qui n'avaient pas eu jusque-là, de continuateurs..."
Alain Labrousse, ancien directeur de l'ex-OGD, expert sur la question de la géopolitique des drogues.
"Yves Lacoste s'associe à tous les compliments qui viennent d'être faits à cette thèse tout à fait remarquable. Il estime que la première partie "L'opium des origines à sa production asiatique de masse", qui fait une bonne synthèse de nombreuses publications, est fort utile ; elle est même tout à fait passionnante... Le deuxième chapitre fournit de très intéressantes précisions sur la culture du pavot... Le troisième chapitre raconte la formidable augmentation de production et de consommation de l'opium en Chine au XIXe siècle, à la suite des guerres dites "de l'opium"... Dans la deuxième partie de l'ouvrage, Yves Lacoste apprécie particulièrement le caractère extrêmement précis de l'information sur des évènements très récents... Mais c'est la troisième partie, intitulée "Géopolitique des territoires de l'opium", de loin la plus importante, qui est la plus riche quant au raisonnement géographique et quant à l'analyse géopolitique des rivalités de pouvoirs officiels et surtout clandestins sur des territoires... Au total, Yves Lacoste estime qu'il s'agit d'un travail tout à fait remarquable tant par la rigueur de sa réflexion que par la richesse de l'information concernant des phénomènes relevant pour l'essentiel du clandestin et des événements survenus récemment dans des territoires incontrôlés par les Etats."
Yves Lacoste, Professeur émérite, Université Paris VIII, directeur de la revue de géographie et de géopolitique Hérodote.
2)
Compte rendu concernant la thèse de doctorat, paru dans Drogues Trafic International, n° 12, janvier 2002 (Paris, OFDT) (Lire au format PDF)
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Publication récente
Pierre-Arnaud Chouvy, Les territoires de l’opium. Géopolitique dans les espaces du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, Thèse pour obtenir le grade de docteur de l’Université Paris I Panthéon Sorbonne, t. I, 453 p ; t. II, cartes et bibliographie, 90 p, 2001.
"La monumentale thèse de géographie que vient de soutenir Pierre-Arnaud Chouvy reprend le droit fil des travaux des fondateurs de la géopolitique des drogues, Alfred McCoy (thèse traduite sous le titre de La politique de l’héroïne en Asie du Sud-Est, Flammarion 1971) et de Catherine Lamour et Michel Lamberti [pseudonyme de Michel Gutelman] (Les grandes manœuvres de l’opium, Le Seuil 1972) qui n’avaient pas eu, sur ces régions du monde, de continuateur.
C’est un travail ambitieux, non seulement du fait de la qualité de ces prédécesseurs, mais aussi de l’ampleur et
de la complexité des espaces étudiés. Le risque majeur de l’entreprise était en effet de s’en tenir à une simple analyse comparative, aussi complète et riche soit-elle, du Triangle et du Croissant d’Or.
La première partie livre une étude synthétique, fondée sur une bibliographie très riche, souvent anglosaxonne, de l’histoire de l’opium en Asie et de ses relations avec les marchés occidentaux jusqu’à la fin du XIXe siècle. La deuxième partie se penche sur l’émergence contemporaine des deux premières régions productrices d’opiacés et de leur relation avec les conflits et les transformations politiques dont elles ont été le théâtre. C’est incontestablement la troisième partie, « géopolitique des territoires de l’opium », qui constitue l’apport de Pierre-Arnaud Chouvy le plus riche et le plus novateur.
Comme l’a fait remarquer Yves Lacoste, le président du jury [Roland Pourtier étant le directeur de thèse] : « Cette partie commence par un chapitre “Le territoire entre opium et État” qui se caractérise par de judicieuses réflexions tout à la fois théoriques et appliquées, notamment sur “la superposition d’ensemble spatiaux” envisagés à différents niveaux d’analyses et sur l’intersection à chaque niveau de différents ensembles spatiaux… Pierre-Arnaud Chouvy analyse très finement “le jeu complexe des relations centres-périphéries” et il souligne fort justement que “le territoire est au cœur de la problématique de l’économie de l’opium” ».
Une prochaine publication permettra sans doute de mettre ce travail à la portée d’un public beaucoup plus large que celui des bibliothèques universitaires et contribuera à ancrer la géopolitique des drogues comme discipline à part entière."
Alain Labrousse.
Voir, au format PDF, le rapport de soutenance de thèse, dont sont extraites les citations contenues dans l'article de Drogues Trafic International.
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Dans la presse...

La Géographie - Acta Geographica

"La géopolitique étant une discipline complexe, associant par définition une dose plus ou moins forte de subjectivité à la rigeure d'une recherche scientifique, il faut saluer l'excellent résultat des efforts d'explication et la grande objectivité des travaux de M. Chouvy.

S'il nest pas facile d'identifier "les réalités économiques, politiques et militaires qui se cachent derrière les phénomènes de société que sont la production de drogues illicites dans le spays du Sud et leur consommation dans les pays industrialisés", comme le rappelle la notice de présentation de son livre, il est clair que l'auteur n'a rien négligé pour y parvenir. Il a recueilli sur ces sujets qui sotn d'une périelleuse difficulté, une somme d'informations fort respectable.

Plus encore que le volume et la précision des données recueillies, c'est l'opportunité des enquêtes et la diversité des approches qui soutiendront l'intérêt des lecteurs de cette thèse.

S'interroger sur les causes de l'accroissement récent, rapide et massif de la production d'opium en Afghanistan comme en Birmanie, n'est pas un exercice anodin. La corrélation qui s'affirme depuis l'ouverture de ces pays à l'économie de marché n'a rien de rassurant pour la pacification de ces régions, ni pour la paix du monde, ni pour l'économie de marché, ni pour l'idée que nous avons de la démocratie. La fragmentation politique peut rendre compte de la faiblesse des autorités locales et de leur incapacité à contrôler le comportement de leurs agriculteurs. Mais grâce aux nombreux éléments présentés par M. Chouvyon comprend bien que cet état de chose est plutôt la conséquence que la cause des méfaits dénoncés: la géographie, dans ces pays, s'incline devant la politique.

La première a beau faire valoir ses avantages, l'autre, qui vient d'ailleurs, a pour elle la puissance et l'argent.

C'est le grand intérête du livre de M. Chouvy d'en avoir établi la démonstration."

Jean-Claude Fortuit. La Géographie, décembre 2005 (176ème année), n° 1519, pp. 116-117.

Diplomatie magazine

"L’ouvrage se propose de fournir une « lecture géopolitique de la genèse des territoires de l’opium ». L’auteur ancre son ouvrage sur les effets de l’opium et les pratiques culturales qui lui ont été associées dans une région où le développement du pavot est un phénomène relativement récent. L’auteur s’attache aux configurations géographiques de ces productions, depuis les données physiographiques de cette zone montagneuse de la Turquie au Vietnam, jusqu’aux contextes politiques favorables (comme la prohibition, qui apparaît à l’origine de la problématique mondiale de l’économie des drogues). Les implications de certains facteurs politiques jouent un rôle prééminent : isolement et isolationnisme en Birmanie et en Afghanistan, adoption / rejet de modèles occidentaux, exclusion de populations périphériques, etc.
A partir des situations afghane et birmane, l’ouvrage tend à prouver que les éléments politiques priment largement sur les mécanismes économiques dans le développement de l’économie de l’opium, comme le montre la nette réorientation des itinéraires du narcotrafic consécutivement à la réouverture de frontières longtemps fermées. Les conclusions de l’ouvrage ne cessent de nous interroger sur les conséquences de ce commerce : « En Asie, le pavot à opium prolifère en effet désormais plus sur les ruines de la guerre et de l’exclusion que sur le terreau du sous-développement »." (N° 1, janvier-février 2002, p. 81)
Cet ouvrage étudie les juteux trafics de l'opium et de l'héroïne, entre le Croissant d'Or et le Triangle d'Or. Fruit des recherches de Pierre-Arnaud Chouvy, on saluera ce livre très documenté et richement écrit, dont le sujet traitant d'un problème aux terribles conséquences ne peut laisser indifférent. Passionnant. (N°124, nov-déc 2002, p. 22)

Ce livre de Pierre-Arnaud Chouvy, géographe et chargé de recherches au CNRS, offre une impressionnante masse d’informations et devrait s’imposer comme une référence pour tous ceux qui se soucient du trafic des drogues illicites dans le monde et des conséquences de ces activités illégales, portées par des réseaux occultes, dans la plupart des pays de la planète. L’auteur a adopté une perspective comparative à partir de deux situations locales, celles qui prévalent dans le Triangle d’Or (Birmanie, Laos et Thaïlande) et le Croissant d’Or (Afghanistan, Iran et Pakistan), les deux espaces centraux de la production illicite d’opium dans le monde et considérés comme des « angles » géographiques et géopolitiques majeurs de l’Asie. Avec le souci de toujours replacer les évolutions récentes dans leur perspective historique, l’auteur s’attache à dévoiler les réalités politiques, économiques et militaires qui déterminent la logique de la production d’opium et d’héroïne dans les pays du Sud, production qui alimente un marché caractérisé par ses profits vertigineux et ses retombées économiques et sociales dans les pays de production et de consommation. De la culture du pavot à la distribution de l’héroïne, l’analyse explore la totalité de la filière et révèle pour chaque étape le rapport des forces, la pluralité des enjeux et la variété des acteurs engagés dans le processus. L’approche géographique et l’attention qu’elle porte aux territoires constituent la richesse et l’originalité de cet ouvrage au terme duquel il apparaît que dans l’explication du recours à l’économie de l’opium, « les facteurs politiques priment (…) sur les facteurs économiques » : « le recours à l’économie de la drogue devient, lorsque les conditions naturelles et culturelles s’y prêtent, un moyen assuré de contournement de l’Etat et du système international, un moyen d’intégration par défaut, un moyen alternatif de modernité ». A la fin du livre, l’indexation est particulièrement bien soignée et détaillée, permettant une exploration à partir de rubriques thématiques : toponymes géographiques, populations, associations, organisations et groupes, agriculture, botanique et substances actives….La bibliographie (en français et en anglais) offre une très riche recension d’ouvrages et d’articles sur l’économie de la drogue et on trouve en annexes un appareil de 27 cartes ainsi que des tableaux et graphiques sur les cultures de pavot et la production d’opium dans le monde.

[Les territoires de l'opium], issu d’une thèse de doctorat, constitue un travail majeur qui aide à la compréhension d’un défi redoutable pour les sociétés libres. Faisant appel aux ressources de l’histoire, de l’économie, de la sociologie et de la géopolitique, il repose aussi sur un important travail d’investigation. Retraçant la genèse de deux zones grosses productrices d’opium (Birmanie, Afghanistan), à la confluence d’interventions étrangères – le développement de la production et du commerce de drogues est le plus souvent lié à la guerre - et de jeux politiques locaux, il explore aussi les implications mondiales de ces trafics et met au jour les réseaux qui les organisent. Contre une vision fataliste de la permanence de ces activités destructrices, il montre de manière convaincante la primauté des facteurs politiques sur les raisons économiques (pauvreté) du développement de la production, de la transformation et du commerce des drogues dures. Retraçant aussi les différences entre le cas afghan et la situation birmane, il tend à limiter le facteur ethnique à la seconde.
On mentionnera aussi sa pertinente analyse de la légitimité de l’État : lorsque celui-ci n’assume plus ses fonctions, le développement de l’économie de la drogue devient un facteur d’intégration.
Comme Chouvy l’écrit de manière subtile, « c’est à travers le recours à la coercition – au conflit armé – et au potentiel de négociation qu’offre la narco-économie que ces États et gouvernements parviennent à asseoir territorialement et politiquement cette autorité » (p. 432). Il convient enfin d’inscrire l’économie de la drogue dans le contexte général des relations internationales : « La portée [des] politiques internationales d’isolement […] n’est pas plus à même de provoquer de réelles réductions des productions illicites que de contraindre les régimes en place, quelle que soit leur légitimité interne effective, à céder aux exigences de la “communauté internationale” » (p. 440). Ce facteur s’ajoute à la dimension interne : « La contestation […] de la légitimité interne des régimes en place, comme de leur iniquité et de leur tendance ethnocratique, alimente en partie les conflits de guerre civile qui y dynamisent la production d’opium » (ibid.). Un livre très riche en informations, dont l’apport théorique n’est pas moins remarquable.

Publié sous l’égide de l’Institut de recherches sur l’Asie du Sud-Est contemporaine que dirige Stéphane Dovert, [Yaa baa] constitue un intéressant complément au précédent [ouvrage]. Il traite du développement considérable, propre à tous les milieux sociaux, à la ville comme à la campagne, de la consommation, chez les jeunes essentiellement, de méthamphétamine en Thaïlande au cours des années 1990, consommation qui se répand ailleurs en Asie. Étude sociologique plus que géopolitique, à la différence de l’autre ouvrage de Chouvy, centrée sur les représentations, les pratiques et les institutions civiles et sociales qui peuvent favoriser ce type de consommation, ce livre, passionnant et alarmant, n’en retrace pas moins aussi les réseaux de trafiquants, l’économie de la production et de la circulation de la drogue, ainsi que le développement d’une économie criminelle qui voit s’accroître le nombre de revendeurs. (N°18, juin 2003, Miettes critiques)

Les problématiques de la criminalité organisée et du terrorisme constituent un sujet d'actualité brûlant. La drogue, source de financement essentielle présumée de ces activités, était hélas reléguée au second plan. L'ouvrage de Pierre-Arnaud Chouvy, docteur en géographie et chercheur au CNRS, vient heureusement combler cette regrettable lacune, sous un angle particulier et original : la géographie et la géopolitique des stupéfiants. Certes, de nombreuses publications existent sur le sujet, notamment celles du défunt OGD (Observatoire géopolitique des drogues). Mais peu traitent du sud-est asiatique (A. McCOY [1971] ou C. LAMOUR & M.R. LAMBERTI [1972]), encore moins de la région afghane. Or, c'est précisément ici que se situe le plus grand mérite de l'auteur, qui réussit à proposer une approche comparative cohérente de la production et du trafic de stupéfiants, principalement opium et héroïne, mais aussi amphétamines et dérivés, dans les deux plus importantes zones sources d'opiacés illégales au monde, à savoir le Croissant d'Or, organisé autour de l'Afghanistan, et le Triangle d'Or, autour d