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Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.

 

 

Soutenance de thèse

pour l'obtention du titre de docteur ès Géographie
(Doctorat nouveau)
de l'Université Paris I - Panthéon - Sorbonne

 

***

Les territoires de l'opium.


Géopolitique dans les espaces

du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

par
Pierre-Arnaud Chouvy
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Université Paris I - Panthéon - Sorbonne

24 octobre 2001

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Jury :
Michel Bruneau (Dir. rech. CNRS)
Gilbert Etienne (Prof. IUHEI)
Alain Labrousse (Expert, ex-OGD, OFDT)
Yves Lacoste (Prof. Paris VIII, Président)
Roland Pourtier (Prof. Paris I, Directeur)
***

Monsieur le Président, Messieurs les membres du Jury, Mesdames et Messieurs,

 

Permettez-moi en premier lieu de rappeler que la démarche de ma thèse a visé à évaluer l’importance du facteur politique dans l’émergence des deux principaux espaces de production illicite d’opiacés en Asie, en l’occurrence ceux dits du « Triangle d'Or » et du « Croissant d'Or ». Rappelons également que, historiquement et stricto sensu, ces deux espaces de production d’opiacés illicites sont surimposés aux espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande d’une part, et de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan d’autre part.

Ma présentation abordera successivement :

- le contexte et les contraintes d’une telle recherche, ainsi que sa problématique et son cadre d’analyse,

- Elle abordera également ses principaux apports et conclusions, comme les perspectives qu’elle permet de dégager.

Le choix de ce sujet, de l’aire considérée comme de la problématique envisagée, est issu de divers centres d’intérêts personnels. Parmi ceux-ci figurent la géographie bien sûr, et un attrait pour l’Asie, pour ses vastes espaces désertiques et ses montagnes, pour ses routes dont les liens continentaux directs avec celles d’Europe en font une destination qui s’impose d’elle-même au voyageur.

Mais une passion pour l’ethnologie et sa littérature, antérieure à mon intérêt pour la géographie, m’a très tôt fait découvrir qu’il existait deux invariants anthropologiques, deux phénomènes des sociétés humaines primitives, ou dites telles, qui présentaient une dimension d’universalité.

En effet, il a résulté d’une prospection de l’anthropologue Maurice Davie[1] que, mis à part deux exceptions, celles de certains Inuit, aucune de ces sociétés n’échappait à la violence, à la guerre ; qu’aucune d’entre elles, quel qu’ait été son mode de production économique, son système socio-politique ou son environnement écologique, n’a ignoré ou refusé, et je cite Pierre Clastres, « le déploiement guerrier d’une violence qui engage l’être même de chaque communauté impliquée dans le conflit armé »[2].

L’autre invariant anthropologique, dont j’ai appris l’existence en m’intéressant aux plantes à alcaloïdes et à leurs utilisations par les sociétés traditionnelles, est révélé par les travaux du botaniste Richard Evans Schultes et du pharmaco-chimiste Albert Hofmann. Schultes, principalement, a mis en évidence le phénomène selon lequel toutes les sociétés traditionnelles ont eu recours à la consommation rituelle de drogues psychoactives, à l’exception unique toutefois, et encore une fois, des Inuit.

Quel que soit l’élément culturel permettant peut-être d’expliquer cette double exception, les Inuit ayant notamment développé des techniques oniriques très élaborées et revêtant une grande importance sociale et magico-religieuse, c’est au cours de mes études de géographie que l’intérêt que la géopolitique a suscité en moi, m’a naturellement amené, dans le cadre de mes mémoires de Maîtrise et de DEA, à aborder certaines problématiques géographiques des drogues illicites et des conflits armés, en l’occurrence en Asie.

Mais venons-en maintenant aux problématiques de ces drogues illicites qui sont multiples et complexes, qu’il s’agisse des problématiques économiques, politiques, sécuritaires ou sanitaires, pour ne mentionner que les principales d’entre elles.

Il m’est apparu que c’était logiquement à travers les méthodes et le prisme de différentes disciplines qu’elles pouvaient être le mieux comprises, et devaient donc être abordées, si l’on voulait pouvoir en dresser un tableau qui soit le plus proche possible de la réalité étudiée.

Cette complexité même de l’objet « drogue » et de ses problématiques désigne tout particulièrement l’approche géographique comme l’une des plus adaptées à son appréhension et à sa compréhension. C’est en effet en tirant parti de la transdisciplinarité[3] que peut offrir la Géographie, en tant que science basée sur un savoir pluridisciplinaire appliqué à l’espace et aux phénomènes qui s’y développent, que le géographe peut être en mesure de dresser un tableau satisfaisant de la connaissance des problématiques des drogues.

En tant que science étudiant les distributions et les organisations spatiales, la Géographie permet d’étudier la production par les sociétés d’un espace sur lequel elles agissent, et ce à travers l’analyse, à plusieurs échelles, des lieux et des réseaux, des dynamiques et des interactions spatiales.

C’est donc précisément à une problématique spatiale de l’objet drogue que cette étude a été consacrée, son objectif principal ayant été de déterminer quels avaient pu être les facteurs majeurs d’émergence des espaces de production illicite d’opiacés du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.

Par le biais de l’approche diachronique et multiscalaire d’une analyse géopolitique comparative, ce sont en effet les différents niveaux d’émergence de ces espaces de production, ainsi que les facteurs dont l’inscription dans l’espace permettait la pérennisation, l’ancrage territorial, qui ont guidé la conduite de cette recherche.

C’est par l’approche géographique que le contexte géopolitique de l’apparition d’une nouvelle dimension de l’espace, celle de la production illicite d’opiacés, a ainsi été abordé et analysé, en s’accommodant au mieux des contraintes et des risques particuliers que cela a pu impliquer.

L’objet « drogue », étant notamment caractérisé par son caractère illégal, implique en effet que ses problématiques imposent au chercheur qui s’y intéresse un terrain d’enquête et d’analyse qui n’est pas sans présenter, en plus des difficultés liées à la dissimulation propre à tout domaine interlope, des risques certains.

Si, certes, les espaces étudiés présentent des terrains d’accès difficile, que ce soit en fonction de données topographiques, climatiques ou, bien sûr, sociétales et politiques, le degré de risque est ici encore augmenté par la nature particulière de l’objet considéré : les rapports de force et les relations de pouvoir qui caractérisent sa production et son commerce sont en effet souvent conflictuels, en plus d’être le fait d’acteurs criminalisés par l’illégalité même de leur entreprise.

Mais il importe toutefois de relativiser la prise de risque qui est nécessaire lors de la conduite d’une telle recherche, une gestion adaptée de ces risques, dictée en premier lieu par la nature de la problématique choisie, permettant par exemple d’en réduire l’importance et le nombre de façon notable.

Au-delà de l’objet étudié, et de la problématique adoptée, c’est néanmoins le terrain lui-même qui présente le plus de contraintes au chercheur et ce selon les diverses acceptions du terme.

Ces risques et contraintes ne doivent cependant pas permettre de limiter l’étendue de la recherche à un tel domaine d’étude, même en fonction du refus, somme toute honorable, de certaines personnes, et je cite, de « devoir dresser un monument aux morts de la recherche sur la drogue ».

Si de tels arguments m’ont parfois été présentés, à moi et à d’autres, il est aussi fréquent de devoir faire face au fort scepticisme concernant la faisabilité même d’une recherche qui porte sur de l’informel illégal et fortement criminalisé, et qui permet donc difficilement de disposer de données statistiques suffisantes et fiables.

Mais il me semble toutefois, qu’entre le partial, le partiel et le contradictoire, qui caractérisent l’objet drogue et ses problématiques peut-être plus que tout autre, il reste toujours possible d’en approcher la réalité d’une façon d’autant plus appréciable et constructive que cela permet de décrire un phénomène dont l’importance est inversement proportionnelle à la place qu’il occupe dans les études et recherches régionales.

Le terrain, donc, est avant tout ici celui du domaine de l’étude des drogues, longtemps resté tabou, dans le monde universitaire notamment, au point qu’un certain journalisme d’investigation fournisse parmi les plus grands spécialistes de la question, qui sont reconnus en tant que tels dans les milieux académiques.

Mais le terrain, surtout celui du géographe, est aussi celui du temps que le chercheur passe à parcourir l’espace dans lequel prennent place les évènements et phénomènes qu’il veut étudier : ici, surtout les régions frontalières, pour le moins instables et d’accès difficile, sinon illégal, des pays concernés.

Enfin, si, certes, au sens strict du terme, le terrain n’est pas plus constitué par les cartes que par les ouvrages de référence, certains objets d’étude, en fonction de leurs problématiques particulières et des approches qui ont été choisies et élaborées, impliquent que les recherches entreprises intègrent l’observation la plus large possible du ou des terrains à travers le prisme des productions scientifiques et également journalistiques qui les décrivent.

Ainsi, dans le cadre de cette étude aux terrains multiples, puisqu’elle s’est concentrée sur deux espaces de l’Asie du Sud-Est continentale et de l’Asie du Sud-Ouest, répartis sur six pays, mais qu’elle s’est également attachée à leurs périphéries régionales respectives, une très importante quantité de documentation de toutes sortes a été réunie et exploitée.

Les techniques de communication dites « nouvelles » ont ainsi permis de suivre l’actualité de chaque pays des régions concernées, jour après jour, tout en concentrant cet effort sur des thèmes et des sujets spécifiques à la drogue, mais aussi sur les nombreuses questions de relation internationales qui ont marqué le continent asiatique au cours des dernières années.

Les outils fournis par les technologies de transfert électronique ont notamment permis la consultation systématique et régulière d’une vingtaine de quotidiens, asiatiques assurément, mais aussi américains et européens.

Ils ont aussi rendu possible l’accès immédiat aux rapports des organismes internationaux ou étatiques, ainsi qu’à nombre de publications scientifiques éditées sur les quatre continents et dont la consultation n’est pas toujours possible ou aisée en France.

Ces moyens ont ainsi littéralement révolutionné le terrain du chercheur, augmentant considérablement son champ d’investigation en même temps qu’il en réduisait les contraintes temporelles et, même, financières : ce sont plus de 12 000 articles de seuls quotidiens qui ont pu être consultés et réunis grâce à l’outil informatique, lequel a aussi rendu possible et simple l’indexation complète d’une telle base de données sans laquelle une pareille somme d’information aurait été inexploitable.

Ces technologies de communication ont bien sûr également permis de contacter de nombreux observateurs et analystes de la scène du narcotrafic dans le monde et de procéder, à travers des échanges ainsi facilités, à l’organisation de réflexions fructueuses.

C’est un travail en réseau, mettant en œuvre de nombreuses contributions, qui a donc été rendu possible au cours de ces quatre années de recherche : les échanges d’informations et d’opinion comme la confrontation de certaines sources ayant pu être réalisés dans des conditions idéales entre l’Europe et l’Asie du Sud-Est et du Sud-Ouest bien sûr, mais aussi avec l’Amérique du Nord ou l’Australie, qu’il s’agisse d’universitaires, de journalistes, de membres d’organisations internationales, étatiques ou non gouvernementales, ou d’autres observateurs parfois plus discrets et qui ont souvent tenu à le rester.

Ici, le terrain, caractérisé par un éclatement spatial qui interdisait son étude simultanée, a donc pu être observé pendant toute la durée de la recherche par le bais de l’outil informatique et de l’accès qu’il permet aux sources locales d’information.

D’autre part, et toujours dans le contexte de cet effort de participer à un travail en réseau, la mise en place d’un site Internet personnel dès 1998, dont l’importance de la fréquentation témoigne à elle seule de l’utilité, m’a également permis, à travers la diffusion de mes propres travaux, d’être contacté par quelques observateurs ou analystes dont je ne connaissais pas toujours l’existence ou qu’il m’aurait de toute façon été difficile de joindre.

Mais, compte tenu de l’objet étudié, la question du terrain implique aussi que soit abordée la dimension quantitative et qualitative des sources utilisées, qu’elles soient de première ou de seconde main.

En effet, celles-ci ont pu être caractérisées tantôt par leur surabondance, tantôt par leur déficit marqué, certains pays, à l’instar de l’Iran et du Laos, étant l’objet de nettement moins de publications que le Pakistan et la Thaïlande, ou même l’Afghanistan et la Birmanie.

Si l’outil informatique a certes souvent pu être la cause, ou le moyen, d’une telle surinformation, il a aussi eu le mérite de permettre de pallier certaines des insuffisances fréquemment rencontrées dans les publications classiques, une information de grande qualité, fournie par nombre de centres d’étude et de recherche, d’universités, ou encore d’ONG ou d’organes de presse indépendants, étant désormais largement disponible via Internet[4].

A cette dimension quantitative des sources utilisées s’est bien sûr ajoutée celle, de nature qualitative, de leur fiabilité.

Les controverses multiples qui caractérisent l’objet « drogue » et ses problématiques, qu’il s’agisse de la définition même de l’objet ou des questions relatives à sa légalisation et à sa prohibition, à la portée réelle de la « guerre à la drogue », s’expriment tout particulièrement dans les très importantes contradictions propres aux évaluations quantitatives des productions d’opiacés du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.

Selon les sources consultées, les estimations varient en effet grandement. Si de telles contradictions peuvent être utilisées de façon avantageuse dans l’analyse géopolitique, le discours des acteurs étant extrêmement révélateur de leurs enjeux respectifs, elles ont néanmoins impliqué que, d’un point de vue de la production comme du trafic, ce soient les tendances, plus que des quantités absolues, extrapolées, qui soient retenues pour la pertinence de la recherche.

Mais venons-en maintenant aux apports majeurs que j’estime être ceux que cette étude a permis. Si le développement et la diffusion de la connaissance de régions et de problématiques qui ne sont pas toujours très bien connues en font certes partie, il en est d’autres qui apparaissent comme étant encore plus primordiaux dans le contexte international actuel qu’ils ne l’étaient auparavant.

Parmi ceux-ci figurent bien sûr la confirmation de la grande valeur analytique des notions de territoire et de réseau ainsi que leur portée géopolitique dans le cadre de telles problématiques.

L’instrumentalisation du territoire et de ses réseaux par certains groupes criminels, narcotrafiquants notamment, et terroristes également, étant désormais fondamentale pour la compréhension des zones d’instabilité du monde et des menaces qu’elles peuvent représenter.

D’autre part, l’étude a tâché de montrer que, dans le Triangle d'Or comme dans le Croissant d'Or, l’instrumentalisation politique et économique de l’industrie des drogues illégales a directement contribué à la perpétuation de contextes régionaux conflictuels, ce qu’un désengagement et un désintérêt politique prolongé, notamment de la communauté internationale, n’a ensuite fait qu’entretenir, voire aggraver.

Les cas respectifs de l’Afghanistan et de la Birmanie sont à cet égard éloquents, même si, bien sûr, l’instrumentalisation politique du religieux n’y a eu ni les mêmes objectifs, ni les mêmes résultats[5].

Dans cette perspective, et par le biais de l’analyse spatiale, avec les différents phénomènes d’échelle que cela impliquait, la démarche entreprise dans cette thèse a consisté à considérer la production et le trafic de drogues illicites comme des révélateurs des situations géopolitiques locales, régionales et mondiales qui, caractérisées par leur grande instabilité politico-territoriale, ont permis, sinon provoqué, l’émergence de tels espaces de production.

L’économie de la drogue a ainsi été appréhendée en tant que l’une des manifestations de contextes géopolitiques conflictuels, donc en tant que résultante d’une conjonction de facteurs de nature essentiellement politique.

C’est notamment à travers l’étude des relations qui existent entre l’économie de la drogue et les rivalités qui opposent les différents acteurs géopolitiques autour du contrôle de l’espace, à travers leurs processus respectifs de territorialisation, aréal et réticulaire (avec les aires de production et les axes du narcotrafic), que la dimension fondamentale du contexte conflictuel, de la permanence de la guerre, a pu être affirmée.

Et c’est justement en précisant l’importance de la dimension polémologique du recours à l’économie de la drogue, que la politique même de guerre à la drogue peut ainsi être remise en question.

En affirmant notamment qu’une telle guerre se trompe d’objet, puisqu’elle s’attaque aux conséquences, à la manifestation, et non aux causes d’un phénomène plus profond, et que ses logiques inhérentes dynamisent plus les conflits locaux et les économies illicites qui les nourrissent qu’elles ne les entravent.

Le travail de recherche doctorale a donc permis de mettre en lumière les réalités et les dynamiques de la narcoéconomie dans le Triangle d'Or et le Croissant d'Or.

Une approche comparative de l’évolution passée et présente des deux espaces, précédée d’une nécessaire étude des origines historiques et géographiques du pavot à opium et de sa diffusion au sein du continent asiatique, a ainsi permis de distinguer certaines caractéristiques communes des deux espaces, qui ont favorisé leurs émergences respectives.

C’est l’analyse des dimensions territoriales des espaces de production des drogues illicites, de leurs réseaux et routes d’exportations, mais aussi de leurs aires de consommation, qui, à travers certaines des plus importantes conséquences de l’explosion de la narcoéconomie en Asie, permet de postuler qu’un plus grand discernement des mécanismes et des ressorts de l’économie de la drogue permettra, à terme, une meilleure compréhension des problématiques de développement de ces espaces de production qui sont autant de territoires en crise. L’étude géographique de tels espaces de production illicite dans les pays du Sud doit donc alimenter les réflexions relatives aux problématiques de développement économique et politique de ces régions, afin que les espaces concernés, qui sont certes très fortement territorialisés et soumis à des violences armées prolongées, ne restent pas systématiquement hors des dynamiques régionales et locales de développement.

La géographie de l’opium, ou celle de la coca andine, ou encore du cannabis rifain, est en effet aussi et surtout celle de ces zones de dépression économique caractérisées et déterminées par des crises politiques majeures.

Elle doit donc permettre, à terme, l’élaboration de politiques et de projets de développement intégrés et appropriés à ces espaces et à leurs contraintes particulières.

Il apparaît désormais que, dans un contexte économique mondial et, a fortiori, régional, où les frontières nationales perdent leur vocation première au profit de l’unification partout voulue des marchés, les logiques de production et de commercialisation des drogues illicites tirent avantageusement parti de la mondialisation et de ses régionalisations.

Les économies illicites, qu’il s’agisse de celles de la drogue ou de celles qui procèdent d’autres trafics (bois, pierres précieuses, biens de consommation, trafics de personnes, etc.), accentuent donc les facteurs de déstabilisation régionale que les situations de guerre de l’Afghanistan et de la Birmanie impliquent déjà par exemple pour leurs Etats limitrophes, depuis les Etats d’Asie centrale, l’Iran, le Pakistan, l’Inde du nord-ouest et du nord-est, jusqu’à la Thaïlande, le Laos ou encore la Chine (Yunnan, Xinjiang).

En Asie centrale, au Cachemire, mais aussi en Tchétchénie, par exemple, l’importance croissante et significative des mouvements armés contestataires, qu’il s’agisse de « combattants de la liberté » ou de « terroristes », est directement, même si seulement partiellement, liée aux ressources que l’économie de la drogue rend disponibles.

L’impact et les conséquences que l’augmentation des activités illicites des espaces du Triangle d'Or et du Croissant d'Or a sur les régions périphériques, proches et mêmes éloignées, peuvent alors remettre en question, de façon plus ou moins directe et prolongée, les niveaux de développement atteints dans ces régions :

- que ce soit par l’exportation de drogue ou de ses maux sociaux et sanitaires associés (toxicomanie et diffusion du VIH / sida[6]),

- ou encore par celle de la violence armée (terrorisme, guerre civile, crime organisé et sa répression de plus en plus militarisée).

C’est précisément cette violence qui trouve dans l’économie de la drogue un ferment particulièrement adapté (cas de l’Asie centrale, de la Russie, de la Chine – Yunnan et Xinjiang – de la Thaïlande et des périphéries de l’Union indienne – Assam comme Jammu et Cachemire).

C’est donc sur la question du développement, autant politique qu’économique, au sein des problématiques de la drogue dans les pays du Sud, qu’il semble falloir désormais insister. Il apparaît en effet primordial d’évaluer et d’analyser les différents impacts et conséquences que la proximité de territoires en crise, caractérisés en l’occurrence par l’importance de leurs économies illicites, peut avoir sur le développement et la stabilité économique des espaces nationaux et régionaux périphériques, voire sur l’espace mondial.

Quels sont ainsi les impacts et conséquences économiques et politiques de la pénétration de certains espaces, frontaliers ou non, par l’exportation de drogues illicites et de la violence qui, compte tenu de la répression étatique de tels trafics, lui est directement associée ?

Quels sont ceux, par exemple, des situations de crises majeures et prolongées que connaissent l’Afghanistan et la Birmanie sur leurs périphéries régionales respectives, en Inde, en Chine et en Asie centrale ?

Dans quelle mesure la croissance de la consommation de drogues illicites au Pakistan et en Thaïlande affecte-t-elle leurs stabilités et développements respectifs ?

Les mêmes problématiques peuvent être étendues à toutes les régions périphériques des espaces du Croissant d'Or et du Triangle d'Or, en étudiant et en évaluant notamment l’importance de la militarisation croissante que l’Iran, les Etats d’Asie centrale mais aussi la Thaïlande opèrent le long de leurs frontières les plus menacées par le trafic de drogue et la violence armée qui le caractérise.

Les dimensions sécuritaires sont de fait de plus en plus considérées par les acteurs étatiques et les investisseurs étrangers lorsque des projets de développement économiques, notamment trans-régionaux, sont entrepris. Et le trafic de drogue est désormais largement considéré par les Etats comme une menace directe à leur sécurité intérieure (cas du Vietnam, de la Thaïlande, de la Chine, de l’Ouzbékistan, de l’Iran, etc.).

Je conclurai en m’interrogeant à propos de la dimension géopolitique et sécuritaire que peuvent prendre certaines problématiques de développement. Quels modèles particuliers de développement doivent en effet être définis et adoptés dans ces pays dont les stabilités économique, sociale et politique sont ou peuvent être menacées par l’impact et les conséquences de la croissance des économies illicites, de la criminalité organisée et de la violence armée, lorsque l’on sait, qu’en Asie, le pavot à opium prolifère désormais plus sur les ruines de la guerre et de l’exclusion que sur le terreau du sous-développement ?

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[1] Davie M.R., 1931, La guerre dans les sociétés primitives, Payot.

[2] Calstres P., 1997, Archéologie de la violence, Editions de l’aube : 14.

[3] On parle de transdisciplinarité, lorsqu’un effort est fait de dépasser les frontières et les limites de chaque spécialité : La transdisciplinarité est complémentaire de l'approche disciplinaire ; elle fait émerger de la confrontation des disciplines de nouvelles données qui les articulent entre elles ; et elle nous offre une nouvelle vision de la nature et de la réalité. La transdisciplinarité ne recherche pas la maîtrise de plusieurs disciplines, mais l'ouverture de toutes les disciplines à ce qui les traverse et les dépasse : Article 3 de la Charte de la transdisciplinarité, 1994, rédigée par Lima de Freitas, Edgar Morin, Basarab Nicolescu, et adoptée en 1994 au Congrès mondial de la transdisciplinarité à Convento de Arrabida, au Portugal.

[4] (Radio Free Europe / Radio Liberty ; Stratfor ; Eurasiaweek ; Central Asia – Caucasus Analyst ; Strategic Analysis (Institute for Defense Studies and Analyses), notamment.

[5] Instrumentalisation de l’islam par et pour le fondamentalisme et le terrorisme en Afghanistan où Mullah Omar s’est autolégitimé en se parant d’un manteau ayant supposément appartenu au Prophète. Instrumentalisation du bouddhisme en Birmanie, quasi systématique après 1980 dans les tentatives d’autolégitimation de Ne Win puis du SLORC et du SPRDC, notamment par la construction de pagodes…

[6] Chouvy P.-A., 2001, « Narcotrafic, héroïnomanie et diffusion du sida en Asie », PEDDRO, Paris, UNESCO. A paraître.

 

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de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

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