Monsieur le Président,
Messieurs les membres du Jury, Mesdames et Messieurs,
Permettez-moi en premier lieu
de rappeler que la démarche de ma thèse a visé
à évaluer limportance du facteur politique dans
lémergence des deux principaux espaces de production
illicite dopiacés en Asie, en loccurrence ceux
dits du « Triangle d'Or » et du « Croissant d'Or
». Rappelons également que, historiquement et stricto
sensu, ces deux espaces de production dopiacés illicites
sont surimposés aux espaces frontaliers contigus de la Birmanie,
du Laos et de la Thaïlande dune part, et de lAfghanistan,
de lIran et du Pakistan dautre part.
Ma présentation abordera
successivement :
- le contexte et les contraintes
dune telle recherche, ainsi que sa problématique et
son cadre danalyse,
- Elle abordera également
ses principaux apports et conclusions, comme les perspectives quelle
permet de dégager.
Le choix de ce sujet, de laire
considérée comme de la problématique envisagée,
est issu de divers centres dintérêts personnels.
Parmi ceux-ci figurent la géographie bien sûr, et un
attrait pour lAsie, pour ses vastes espaces désertiques
et ses montagnes, pour ses routes dont les liens continentaux directs
avec celles dEurope en font une destination qui simpose
delle-même au voyageur.
Mais une passion pour lethnologie
et sa littérature, antérieure à mon intérêt
pour la géographie, ma très tôt fait découvrir
quil existait deux invariants anthropologiques, deux phénomènes
des sociétés humaines primitives, ou dites telles,
qui présentaient une dimension duniversalité.
En effet, il a résulté
dune prospection de lanthropologue Maurice Davie[1]
que, mis à part deux exceptions, celles de certains Inuit,
aucune de ces sociétés néchappait à
la violence, à la guerre ; quaucune dentre elles,
quel quait été son mode de production économique,
son système socio-politique ou son environnement écologique,
na ignoré ou refusé, et je cite Pierre Clastres,
« le déploiement guerrier dune violence qui engage
lêtre même de chaque communauté impliquée
dans le conflit armé »[2].
Lautre invariant anthropologique,
dont jai appris lexistence en mintéressant
aux plantes à alcaloïdes et à leurs utilisations
par les sociétés traditionnelles, est révélé
par les travaux du botaniste Richard Evans Schultes et du pharmaco-chimiste
Albert Hofmann. Schultes, principalement, a mis en évidence
le phénomène selon lequel toutes les sociétés
traditionnelles ont eu recours à la consommation rituelle
de drogues psychoactives, à lexception unique toutefois,
et encore une fois, des Inuit.
Quel que soit lélément
culturel permettant peut-être dexpliquer cette double
exception, les Inuit ayant notamment développé des
techniques oniriques très élaborées et revêtant
une grande importance sociale et magico-religieuse, cest au
cours de mes études de géographie que lintérêt
que la géopolitique a suscité en moi, ma naturellement
amené, dans le cadre de mes mémoires de Maîtrise
et de DEA, à aborder certaines problématiques géographiques
des drogues illicites et des conflits armés, en loccurrence
en Asie.
Mais venons-en maintenant aux
problématiques de ces drogues illicites qui sont multiples
et complexes, quil sagisse des problématiques
économiques, politiques, sécuritaires ou sanitaires,
pour ne mentionner que les principales dentre elles.
Il mest apparu que cétait
logiquement à travers les méthodes et le prisme de
différentes disciplines quelles pouvaient être
le mieux comprises, et devaient donc être abordées,
si lon voulait pouvoir en dresser un tableau qui soit le plus
proche possible de la réalité étudiée.
Cette complexité même
de lobjet « drogue » et de ses problématiques
désigne tout particulièrement lapproche géographique
comme lune des plus adaptées à son appréhension
et à sa compréhension. Cest en effet en tirant
parti de la transdisciplinarité[3] que peut offrir la Géographie,
en tant que science basée sur un savoir pluridisciplinaire
appliqué à lespace et aux phénomènes
qui sy développent, que le géographe peut être
en mesure de dresser un tableau satisfaisant de la connaissance
des problématiques des drogues.
En tant que science étudiant
les distributions et les organisations spatiales, la Géographie
permet détudier la production par les sociétés
dun espace sur lequel elles agissent, et ce à travers
lanalyse, à plusieurs échelles, des lieux et
des réseaux, des dynamiques et des interactions spatiales.
Cest donc précisément
à une problématique spatiale de lobjet drogue
que cette étude a été consacrée, son
objectif principal ayant été de déterminer
quels avaient pu être les facteurs majeurs démergence
des espaces de production illicite dopiacés du Triangle
d'Or et du Croissant d'Or.
Par le biais de lapproche
diachronique et multiscalaire dune analyse géopolitique
comparative, ce sont en effet les différents niveaux démergence
de ces espaces de production, ainsi que les facteurs dont linscription
dans lespace permettait la pérennisation, lancrage
territorial, qui ont guidé la conduite de cette recherche.
Cest par lapproche
géographique que le contexte géopolitique de lapparition
dune nouvelle dimension de lespace, celle de la production
illicite dopiacés, a ainsi été abordé
et analysé, en saccommodant au mieux des contraintes
et des risques particuliers que cela a pu impliquer.
Lobjet « drogue
», étant notamment caractérisé par son
caractère illégal, implique en effet que ses problématiques
imposent au chercheur qui sy intéresse un terrain denquête
et danalyse qui nest pas sans présenter, en plus
des difficultés liées à la dissimulation propre
à tout domaine interlope, des risques certains.
Si, certes, les espaces étudiés
présentent des terrains daccès difficile, que
ce soit en fonction de données topographiques, climatiques
ou, bien sûr, sociétales et politiques, le degré
de risque est ici encore augmenté par la nature particulière
de lobjet considéré : les rapports de force
et les relations de pouvoir qui caractérisent sa production
et son commerce sont en effet souvent conflictuels, en plus dêtre
le fait dacteurs criminalisés par lillégalité
même de leur entreprise.
Mais il importe toutefois de
relativiser la prise de risque qui est nécessaire lors de
la conduite dune telle recherche, une gestion adaptée
de ces risques, dictée en premier lieu par la nature de la
problématique choisie, permettant par exemple den réduire
limportance et le nombre de façon notable.
Au-delà de lobjet
étudié, et de la problématique adoptée,
cest néanmoins le terrain lui-même qui présente
le plus de contraintes au chercheur et ce selon les diverses acceptions
du terme.
Ces risques et contraintes ne
doivent cependant pas permettre de limiter létendue
de la recherche à un tel domaine détude, même
en fonction du refus, somme toute honorable, de certaines personnes,
et je cite, de « devoir dresser un monument aux morts de la
recherche sur la drogue ».
Si de tels arguments mont
parfois été présentés, à moi
et à dautres, il est aussi fréquent de devoir
faire face au fort scepticisme concernant la faisabilité
même dune recherche qui porte sur de linformel
illégal et fortement criminalisé, et qui permet donc
difficilement de disposer de données statistiques suffisantes
et fiables.
Mais il me semble toutefois,
quentre le partial, le partiel et le contradictoire, qui caractérisent
lobjet drogue et ses problématiques peut-être
plus que tout autre, il reste toujours possible den approcher
la réalité dune façon dautant plus
appréciable et constructive que cela permet de décrire
un phénomène dont limportance est inversement
proportionnelle à la place quil occupe dans les études
et recherches régionales.
Le terrain, donc, est avant
tout ici celui du domaine de létude des drogues, longtemps
resté tabou, dans le monde universitaire notamment, au point
quun certain journalisme dinvestigation fournisse parmi
les plus grands spécialistes de la question, qui sont reconnus
en tant que tels dans les milieux académiques.
Mais le terrain, surtout celui
du géographe, est aussi celui du temps que le chercheur passe
à parcourir lespace dans lequel prennent place les
évènements et phénomènes quil
veut étudier : ici, surtout les régions frontalières,
pour le moins instables et daccès difficile, sinon
illégal, des pays concernés.
Enfin, si, certes, au sens strict
du terme, le terrain nest pas plus constitué par les
cartes que par les ouvrages de référence, certains
objets détude, en fonction de leurs problématiques
particulières et des approches qui ont été
choisies et élaborées, impliquent que les recherches
entreprises intègrent lobservation la plus large possible
du ou des terrains à travers le prisme des productions scientifiques
et également journalistiques qui les décrivent.
Ainsi, dans le cadre de cette
étude aux terrains multiples, puisquelle sest
concentrée sur deux espaces de lAsie du Sud-Est continentale
et de lAsie du Sud-Ouest, répartis sur six pays, mais
quelle sest également attachée à
leurs périphéries régionales respectives, une
très importante quantité de documentation de toutes
sortes a été réunie et exploitée.
Les techniques de communication
dites « nouvelles » ont ainsi permis de suivre lactualité
de chaque pays des régions concernées, jour après
jour, tout en concentrant cet effort sur des thèmes et des
sujets spécifiques à la drogue, mais aussi sur les
nombreuses questions de relation internationales qui ont marqué
le continent asiatique au cours des dernières années.
Les outils fournis par les technologies
de transfert électronique ont notamment permis la consultation
systématique et régulière dune vingtaine
de quotidiens, asiatiques assurément, mais aussi américains
et européens.
Ils ont aussi rendu possible
laccès immédiat aux rapports des organismes
internationaux ou étatiques, ainsi quà nombre
de publications scientifiques éditées sur les quatre
continents et dont la consultation nest pas toujours possible
ou aisée en France.
Ces moyens ont ainsi littéralement
révolutionné le terrain du chercheur, augmentant considérablement
son champ dinvestigation en même temps quil en
réduisait les contraintes temporelles et, même, financières
: ce sont plus de 12 000 articles de seuls quotidiens qui ont
pu être consultés et réunis grâce à
loutil informatique, lequel a aussi rendu possible et simple
lindexation complète dune telle base de données
sans laquelle une pareille somme dinformation aurait été
inexploitable.
Ces technologies de communication
ont bien sûr également permis de contacter de nombreux
observateurs et analystes de la scène du narcotrafic dans
le monde et de procéder, à travers des échanges
ainsi facilités, à lorganisation de réflexions
fructueuses.
Cest un travail en réseau,
mettant en uvre de nombreuses contributions, qui a donc été
rendu possible au cours de ces quatre années de recherche
: les échanges dinformations et dopinion comme
la confrontation de certaines sources ayant pu être réalisés
dans des conditions idéales entre lEurope et lAsie
du Sud-Est et du Sud-Ouest bien sûr, mais aussi avec lAmérique
du Nord ou lAustralie, quil sagisse duniversitaires,
de journalistes, de membres dorganisations internationales,
étatiques ou non gouvernementales, ou dautres observateurs
parfois plus discrets et qui ont souvent tenu à le rester.
Ici, le terrain, caractérisé
par un éclatement spatial qui interdisait son étude
simultanée, a donc pu être observé pendant toute
la durée de la recherche par le bais de loutil informatique
et de laccès quil permet aux sources locales
dinformation.
Dautre part, et toujours
dans le contexte de cet effort de participer à un travail
en réseau, la mise en place dun site Internet personnel
dès 1998, dont limportance de la fréquentation
témoigne à elle seule de lutilité, ma
également permis, à travers la diffusion de mes propres
travaux, dêtre contacté par quelques observateurs
ou analystes dont je ne connaissais pas toujours lexistence
ou quil maurait de toute façon été
difficile de joindre.
Mais, compte tenu de lobjet
étudié, la question du terrain implique aussi que
soit abordée la dimension quantitative et qualitative des
sources utilisées, quelles soient de première
ou de seconde main.
En effet, celles-ci ont pu être
caractérisées tantôt par leur surabondance,
tantôt par leur déficit marqué, certains pays,
à linstar de lIran et du Laos, étant lobjet
de nettement moins de publications que le Pakistan et la Thaïlande,
ou même lAfghanistan et la Birmanie.
Si loutil informatique
a certes souvent pu être la cause, ou le moyen, dune
telle surinformation, il a aussi eu le mérite de permettre
de pallier certaines des insuffisances fréquemment rencontrées
dans les publications classiques, une information de grande qualité,
fournie par nombre de centres détude et de recherche,
duniversités, ou encore dONG ou dorganes
de presse indépendants, étant désormais largement
disponible via Internet[4].
A cette dimension quantitative
des sources utilisées sest bien sûr ajoutée
celle, de nature qualitative, de leur fiabilité.
Les controverses multiples qui
caractérisent lobjet « drogue » et ses
problématiques, quil sagisse de la définition
même de lobjet ou des questions relatives à sa
légalisation et à sa prohibition, à la portée
réelle de la « guerre à la drogue », sexpriment
tout particulièrement dans les très importantes contradictions
propres aux évaluations quantitatives des productions dopiacés
du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.
Selon les sources consultées,
les estimations varient en effet grandement. Si de telles contradictions
peuvent être utilisées de façon avantageuse
dans lanalyse géopolitique, le discours des acteurs
étant extrêmement révélateur de leurs
enjeux respectifs, elles ont néanmoins impliqué que,
dun point de vue de la production comme du trafic, ce soient
les tendances, plus que des quantités absolues, extrapolées,
qui soient retenues pour la pertinence de la recherche.
Mais venons-en maintenant aux
apports majeurs que jestime être ceux que cette étude
a permis. Si le développement et la diffusion de la connaissance
de régions et de problématiques qui ne sont pas toujours
très bien connues en font certes partie, il en est dautres
qui apparaissent comme étant encore plus primordiaux dans
le contexte international actuel quils ne létaient
auparavant.
Parmi ceux-ci figurent bien
sûr la confirmation de la grande valeur analytique des notions
de territoire et de réseau ainsi que leur portée géopolitique
dans le cadre de telles problématiques.
Linstrumentalisation du
territoire et de ses réseaux par certains groupes criminels,
narcotrafiquants notamment, et terroristes également, étant
désormais fondamentale pour la compréhension des zones
dinstabilité du monde et des menaces quelles
peuvent représenter.
Dautre part, létude
a tâché de montrer que, dans le Triangle d'Or comme
dans le Croissant d'Or, linstrumentalisation politique et
économique de lindustrie des drogues illégales
a directement contribué à la perpétuation de
contextes régionaux conflictuels, ce quun désengagement
et un désintérêt politique prolongé,
notamment de la communauté internationale, na ensuite
fait quentretenir, voire aggraver.
Les cas respectifs de lAfghanistan
et de la Birmanie sont à cet égard éloquents,
même si, bien sûr, linstrumentalisation politique
du religieux ny a eu ni les mêmes objectifs, ni les
mêmes résultats[5].
Dans cette perspective, et par
le biais de lanalyse spatiale, avec les différents
phénomènes déchelle que cela impliquait,
la démarche entreprise dans cette thèse a consisté
à considérer la production et le trafic de drogues
illicites comme des révélateurs des situations géopolitiques
locales, régionales et mondiales qui, caractérisées
par leur grande instabilité politico-territoriale, ont permis,
sinon provoqué, lémergence de tels espaces de
production.
Léconomie de la
drogue a ainsi été appréhendée en tant
que lune des manifestations de contextes géopolitiques
conflictuels, donc en tant que résultante dune conjonction
de facteurs de nature essentiellement politique.
Cest notamment à
travers létude des relations qui existent entre léconomie
de la drogue et les rivalités qui opposent les différents
acteurs géopolitiques autour du contrôle de lespace,
à travers leurs processus respectifs de territorialisation,
aréal et réticulaire (avec les aires de production
et les axes du narcotrafic), que la dimension fondamentale du contexte
conflictuel, de la permanence de la guerre, a pu être affirmée.
Et cest justement en précisant
limportance de la dimension polémologique du recours
à léconomie de la drogue, que la politique même
de guerre à la drogue peut ainsi être remise en question.
En affirmant notamment quune
telle guerre se trompe dobjet, puisquelle sattaque
aux conséquences, à la manifestation, et non aux causes
dun phénomène plus profond, et que ses logiques
inhérentes dynamisent plus les conflits locaux et les économies
illicites qui les nourrissent quelles ne les entravent.
Le travail de recherche doctorale
a donc permis de mettre en lumière les réalités
et les dynamiques de la narcoéconomie dans le Triangle d'Or
et le Croissant d'Or.
Une approche comparative de
lévolution passée et présente des deux
espaces, précédée dune nécessaire
étude des origines historiques et géographiques du
pavot à opium et de sa diffusion au sein du continent asiatique,
a ainsi permis de distinguer certaines caractéristiques communes
des deux espaces, qui ont favorisé leurs émergences
respectives.
Cest lanalyse des
dimensions territoriales des espaces de production des drogues illicites,
de leurs réseaux et routes dexportations, mais aussi
de leurs aires de consommation, qui, à travers certaines
des plus importantes conséquences de lexplosion de
la narcoéconomie en Asie, permet de postuler quun plus
grand discernement des mécanismes et des ressorts de léconomie
de la drogue permettra, à terme, une meilleure compréhension
des problématiques de développement de ces espaces
de production qui sont autant de territoires en crise. Létude
géographique de tels espaces de production illicite dans
les pays du Sud doit donc alimenter les réflexions relatives
aux problématiques de développement économique
et politique de ces régions, afin que les espaces concernés,
qui sont certes très fortement territorialisés et
soumis à des violences armées prolongées, ne
restent pas systématiquement hors des dynamiques régionales
et locales de développement.
La géographie de lopium,
ou celle de la coca andine, ou encore du cannabis rifain, est en
effet aussi et surtout celle de ces zones de dépression économique
caractérisées et déterminées par des
crises politiques majeures.
Elle doit donc permettre, à
terme, lélaboration de politiques et de projets de
développement intégrés et appropriés
à ces espaces et à leurs contraintes particulières.
Il apparaît désormais
que, dans un contexte économique mondial et, a fortiori,
régional, où les frontières nationales perdent
leur vocation première au profit de lunification partout
voulue des marchés, les logiques de production et de commercialisation
des drogues illicites tirent avantageusement parti de la mondialisation
et de ses régionalisations.
Les économies illicites,
quil sagisse de celles de la drogue ou de celles qui
procèdent dautres trafics (bois, pierres précieuses,
biens de consommation, trafics de personnes, etc.), accentuent donc
les facteurs de déstabilisation régionale que les
situations de guerre de lAfghanistan et de la Birmanie impliquent
déjà par exemple pour leurs Etats limitrophes, depuis
les Etats dAsie centrale, lIran, le Pakistan, lInde
du nord-ouest et du nord-est, jusquà la Thaïlande,
le Laos ou encore la Chine (Yunnan, Xinjiang).
En Asie centrale, au Cachemire,
mais aussi en Tchétchénie, par exemple, limportance
croissante et significative des mouvements armés contestataires,
quil sagisse de « combattants de la liberté
» ou de « terroristes », est directement, même
si seulement partiellement, liée aux ressources que léconomie
de la drogue rend disponibles.
Limpact et les conséquences
que laugmentation des activités illicites des espaces
du Triangle d'Or et du Croissant d'Or a sur les régions périphériques,
proches et mêmes éloignées, peuvent alors remettre
en question, de façon plus ou moins directe et prolongée,
les niveaux de développement atteints dans ces régions
:
- que ce soit par lexportation
de drogue ou de ses maux sociaux et sanitaires associés (toxicomanie
et diffusion du VIH / sida[6]),
- ou encore par celle de la
violence armée (terrorisme, guerre civile, crime organisé
et sa répression de plus en plus militarisée).
Cest précisément
cette violence qui trouve dans léconomie de la drogue
un ferment particulièrement adapté (cas de lAsie
centrale, de la Russie, de la Chine Yunnan et Xinjiang
de la Thaïlande et des périphéries de lUnion
indienne Assam comme Jammu et Cachemire).
Cest donc sur la question
du développement, autant politique quéconomique,
au sein des problématiques de la drogue dans les pays du
Sud, quil semble falloir désormais insister. Il
apparaît en effet primordial dévaluer et danalyser
les différents impacts et conséquences que la proximité
de territoires en crise, caractérisés en loccurrence
par limportance de leurs économies illicites, peut
avoir sur le développement et la stabilité économique
des espaces nationaux et régionaux périphériques,
voire sur lespace mondial.
Quels sont ainsi les impacts
et conséquences économiques et politiques de la pénétration
de certains espaces, frontaliers ou non, par lexportation
de drogues illicites et de la violence qui, compte tenu de la répression
étatique de tels trafics, lui est directement associée
?
Quels sont ceux, par exemple,
des situations de crises majeures et prolongées que connaissent
lAfghanistan et la Birmanie sur leurs périphéries
régionales respectives, en Inde, en Chine et en Asie centrale
?
Dans quelle mesure la croissance
de la consommation de drogues illicites au Pakistan et en Thaïlande
affecte-t-elle leurs stabilités et développements
respectifs ?
Les mêmes problématiques
peuvent être étendues à toutes les régions
périphériques des espaces du Croissant d'Or et du
Triangle d'Or, en étudiant et en évaluant notamment
limportance de la militarisation croissante que lIran,
les Etats dAsie centrale mais aussi la Thaïlande opèrent
le long de leurs frontières les plus menacées par
le trafic de drogue et la violence armée qui le caractérise.
Les dimensions sécuritaires
sont de fait de plus en plus considérées par les acteurs
étatiques et les investisseurs étrangers lorsque des
projets de développement économiques, notamment trans-régionaux,
sont entrepris. Et le trafic de drogue est désormais largement
considéré par les Etats comme une menace directe à
leur sécurité intérieure (cas du Vietnam, de
la Thaïlande, de la Chine, de lOuzbékistan, de
lIran, etc.).
Je conclurai en minterrogeant
à propos de la dimension géopolitique et sécuritaire
que peuvent prendre certaines problématiques de développement.
Quels modèles particuliers de développement doivent
en effet être définis et adoptés dans ces pays
dont les stabilités économique, sociale et politique
sont ou peuvent être menacées par limpact et
les conséquences de la croissance des économies illicites,
de la criminalité organisée et de la violence armée,
lorsque lon sait, quen Asie, le pavot à opium
prolifère désormais plus sur les ruines de la guerre
et de lexclusion que sur le terreau du sous-développement
?
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[1] Davie M.R., 1931, La guerre
dans les sociétés primitives, Payot.
[2] Calstres P., 1997, Archéologie
de la violence, Editions de laube : 14.
[3] On parle de transdisciplinarité,
lorsquun effort est fait de dépasser les frontières
et les limites de chaque spécialité : La transdisciplinarité
est complémentaire de l'approche disciplinaire ; elle fait
émerger de la confrontation des disciplines de nouvelles
données qui les articulent entre elles ; et elle nous offre
une nouvelle vision de la nature et de la réalité.
La transdisciplinarité ne recherche pas la maîtrise
de plusieurs disciplines, mais l'ouverture de toutes les disciplines
à ce qui les traverse et les dépasse : Article 3 de
la Charte de la transdisciplinarité, 1994, rédigée
par Lima de Freitas, Edgar Morin, Basarab Nicolescu, et adoptée
en 1994 au Congrès mondial de la transdisciplinarité
à Convento de Arrabida, au Portugal.
[4] (Radio Free Europe / Radio
Liberty ; Stratfor ; Eurasiaweek ; Central Asia Caucasus
Analyst ; Strategic Analysis (Institute for Defense Studies and
Analyses), notamment.
[5] Instrumentalisation de lislam
par et pour le fondamentalisme et le terrorisme en Afghanistan où
Mullah Omar sest autolégitimé en se parant dun
manteau ayant supposément appartenu au Prophète. Instrumentalisation
du bouddhisme en Birmanie, quasi systématique après
1980 dans les tentatives dautolégitimation de Ne Win
puis du SLORC et du SPRDC, notamment par la construction de pagodes
[6] Chouvy P.-A., 2001, «
Narcotrafic, héroïnomanie et diffusion du sida en Asie
», PEDDRO, Paris, UNESCO. A paraître.
---
Les
territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et
du Croissant d'Or
de Pierre-Arnaud
Chouvy
Genève, Olizane,
2002.
Consulter
la table des matières et lire l'introduction.

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