Cette
présentation a été réalisée par trois experts indépendants non gouvernementaux,
MM Pierre-Arnaud Chouvy, Michel Koutouziset Alain Labrousse et sous leur seule responsabilité. Elle
s’appuie, sur des sources fournies par des organisations internationales
ou par les États présents à cette conférence.
INTRODUCTION
L'opium a probablement
été l'un des multiples produits qui ont transité sur les routes dites « de la soie », dont les nombreuses branches
se séparaient et se rejoignaient, contournant montagnes et déserts,
et reliant oasis et villes marchandes.
L'expression même de « route de la soie », seidenstrasse,
ne date toutefois que du XIXe siècle, donc bien après, d'une
part, la césure des pistes caravanières provoquée par les invasions
mongoles du XIIIe siècle et, d'autre part, le délaissement
de l'axe longitudinal du commerce eurasiatique au profit des échanges
maritimes au XVe siècle.
Le développement
de la production et du commerce international d'opium en Asie ne date
quant à lui principalement que du XVIIIe et surtout du XIXe
siècle, lorsque les empires coloniaux européens se partagèrent
une grande partie du continent asiatique. Toutefois, le commerce de
l'opium ne put emprunter les pistes d'Asie centrale, celles du Turkestan
chinois mises à part, dès lors que la Basse Asie centrale fut soudainement
fermée après la prise russe du khanat de Khiva en 1873. La perte d’attaches
séculaires de l’Asie centrale avec le sud s’approfondit avec la constitution,
en 1894, d'une union douanière entre la Russie et Boukhara et le déploiement
de gardes-frontière russes sur les confins sud de l'émirat. C’est ainsi
que la frontière méridionale de l'aire d'influence russe cloisonna et
isola l'Asie centrale de l'Asie du Sud et du Sud-Ouest.
La production
comme le commerce de l'opium furent dès lors concentrés au sud de l'aire
d'influence russe et des Himalayas, de la Turquie et la Perse jusqu'à
la péninsule indochinoise et à la Chine bien sûr, en passant par les
Indes britanniques. La majeure partie du commerce de l'opium s'est toujours
faite par voie maritime, notamment à bord des célèbres clippers. Les
flux d'opiacés illicites qui empruntent désormais les axes de communication
d'Asie centrale constituent donc plus une nouveauté qu'une répétition
de l'histoire.
De Pierre-Arnaud
Chouvy, Les territoires de l'opium, Genève, Olizane, 2002.
0.1 Les itinéraires empruntés par les drogues illicites
produites aujourd’hui en Asie centrale, principalement en Afghanistan,
sont pour une large part le résultat des bouleversements récents survenus
dans le vaste espace qui va de cette région du monde à l’Europe de l’Ouest.
Depuis la chute du Mur de Berlin, les frontières entre l’Est et l’Ouest
se sont ouvertes et les trafics de toutes natures s’insèrent dans un monde
régi par des logiques de marché qui, souvent, ne font pas
de distinction entre les marchandises licites et les produits illicites
. Ces trafics sont d’autant plus difficiles à contrôler
qu’ils nourrissent des conflits engendrés par des antagonismes ethniques,
religieux ou frontaliers. C’est la raison pour laquelle un nombre si important
de nations s’est rassemblé ici autour d’un problème qui a sa source principale
dans un seul pays.
0.2
Cependant, il existe une autre cause à ce problème, celui de la demande
de ces produits. Les causes à la fois économiques, morales ou culturelles,
qui ont provoqué le développement de la consommation des drogues illicites
d’abord en Europe de l’Ouest, ont trouvé un prolongement dans les pays de
l’Est du fait des difficultés engendrées par la transition très rapide entre
deux systèmes politique et économique radicalement opposés et de l’apparition
de comportements venant de l’Occident. Dans le Caucase et en Asie centrale,
ce sont également les guerres et les bouleversements politiques, économiques,
sociaux, connus par de nombreux pays, qui sont en partie à l’origine de
l’explosion de la toxicomanie. C’est la raison pour laquelle, si les convulsions
qu’a connues l’Afghanistan depuis plus de vingt ans n’avaient pas existé,
il est probable qu’un autre pays - ou un autre groupe de pays - serait devenu
la source des opiacés consommés en Europe.
0.3
Avant 1979, l’Iran et le Pakistan étaient les deux principaux producteurs
d’opiacés illicites dans le Croissant d’or
.
A partir de cette date, les changements politiques majeurs survenus dans
le premier ont entraîné la fin de la production. La politique d’interdiction
mise en place dans le second a permis une réduction substantielle de la
production d’opium, mais n’a pas permis de faire face aux
conséquences que la guerre en Afghanistan a eues sur le transit des drogues
et la fabrication de l’héroïne dans les régions frontalières pakistanaises.
0.4
Enfin, en Afghanistan, la production qui, avant le conflit, ne dépassait
pas 200 t. d’opium, a été multipliée par 10 au cours de la guerre. Les causes
de ce développement ont été moins les besoins des moudjahidin de financer
les achats d’armes qu’ils recevaient déjà en grande quantité, que l’absence
de contrôle de l’État sur les régions rurales et les besoins des paysans
et des réfugiés dans un pays dévasté par la guerre. Après 1989, la situation
a été aggravée par les conflits entre différentes factions. Selon la première
enquête de terrain du PNUCID, la production d’opium se situait autour de
3400 t. en 1994
.
Les taliban se sont ensuite contentés de gérer la situation en taxant les
paysans et les trafiquants jusqu’à ce que l’Afghanistan connaisse la récolte
record de 1999 (4600 t.). L’interdiction prononcée par le mollah Omar le
27 juillet 2000, alors qu’il existait dans le pays des stocks très importants,
a abouti à une quasi disparition de la production dans les zones contrôlées
par les taliban. La situation qui régnait en Afghanistan à l’automne
de l’année 2001 a fait que les paysans ont à nouveau semé le pavot à une
large échelle. Selon le PNUCID, avec environ 3400 t. d’opium, la récolte
2002 a propulsé à nouveau l’Afghanistan au niveau de premier producteur
mondial.
0.5 Une partie croissante de la récolte
est désormais transformée en morphine base ou en héroïne dans des laboratoires
à l’intérieur de l’Afghanistan. Le reste de la transformation s’effectue
à l’extérieur du pays, le long des itinéraires, en particulier en Turquie
dont le chef de la police déclarait en août 2001
que, malgré des destructions
importantes, il restait encore un grand nombre de laboratoires sous le contrôle
de la criminalité organisée.
0.6 Les
itinéraires sur lesquels transitent drogues illicites et les précurseurs
chimiques n’ont pas seulement d’importance en tant que voies d’acheminement
des produits illégaux. Ils permettent aussi l’expansion de toute une série
de nuisances graves sur lesquelles nous nous arrêterons successivement.
Les drogues illicites ont en effet des retombées économiques et provoquent
de graves problèmes d’ordre sanitaire. Les problèmes de tous ordres qu’elles
provoquent suscitent, ou devraient susciter, des réponses institutionnelles
à la hauteur des situations qu’elles engendrent.
I.
ROUTES, ITINERAIRES ET AXES
A.
La fonction de la route
1.1 Les
trafiquants de drogues illicites « n’inventent pas les routes »
dès lors qu’ils utilisent souvent les grands axes traditionnels du commerce
et des échanges légaux. Ces axes sont déterminés entre autres par les conditions
géographiques, les cols en milieu montagnard, les oasis en milieu désertique,
les passes maritimes, etc. Cependant, lorsque la sécurité de la route et
des trafiquants est menacée, celle-ci peut alors être momentanément délaissée
au profit d’itinéraires de remplacement : la minimalisation des risques
est plus importante que la longueur de la route. Ceci étant dit,
d’une manière générale et sur l’ensemble du continent eurasiatique, la très
forte augmentation des flux de marchandises terrestres ou maritimes, entre
des pays naguère isolés par des frontières plus ou moins closes, permet
une dissimulation facile de produits illicites dans du fret licite. A l’intérieur
de l’Europe, l’abolition des frontières a provoqué les mêmes résultats.
Même avec des moyens très sophistiqués il paraît impossible de contrôler
des millions de tonnes de fret, alors que tous les pays sont encouragés
à faciliter le commerce international et à limiter les obstacles à leur
libre circulation.
1.2 Sur un axe est-ouest, qui prend naissance en Afghanistan
et aboutit au cœur de l’Europe, les routes commerciales connaissent des
réalités diverses. Elles sont multiples au début de l’axe, se résument souvent
à des pistes chamelières ou des sentiers de montagne, et sont souvent obstruées
par des barrages ayant des causes physiques (cols, vallées encaissées),
politiques (frontières) et géopolitiques (conflits locaux, inter et extra
frontaliers). Sur le chemin de l’ouest, elles connaissent deux mutations :
d’une part, elles deviennent plus visibles et matérielles. D’autre part,
elles traversent, depuis le Turkménistan jusqu’au sud de la Russie, une
série de no man’s lands politico-administratifs et militaires (Karabakh,
frontières turco-arméniennes, nord Caucase, etc.) où des états d’exception
les transforment en obstacles qui doivent être contournés. Seuls restent
opérationnels quelques points de passages vitaux pour la survie économique
des régions environnantes et celle du commerce transnational. (Frontière
de Meghri (Iran - Arménie), « route militaire » (Ossétie
du nord et du sud), Nakhitchevan (Arménie - Azerbaïdjan - Turquie), Sharp
- ou Sarpi - (Géorgie - République autonome d’Adjarie - Turquie), etc.
Le renchérissement des produits provoqué par ces obstacles présente un intérêt
évident pour les trafiquants en dépit des risques encourus. D’autant plus
que les trafiquants alternent dans leurs frets produits légaux, souvent
de toute première nécessité, et produits illégaux. Les formalités de passage
des frontières sont exercées par des agents qui, souvent, se contentent
de prélever des « taxes informelles » de faible montant contre
lesquelles ils laissent passer de grandes quantités de fret sans grand contrôle
et évitent ainsi la paralysie des postes frontières et leurs longues files
d’attente. Le fret, qu’il soit licite ou illicite, passe ainsi sans difficultés.
A ces pratiques très courantes s’ajoutent des phénomènes de corruption qui
peuvent toucher jusqu’aux niveaux élevés des administrations et justifient
la mobilisation actuelle d’organisations internationales telles que l’ONU,
l’OCDE, le Conseil de l’Europe, la Banque Mondiale, etc.
1.3
L’important, pour la criminalité attirée par les espaces de non-droit, est
surtout que les routes soient négociables
:
péages informels, négociation et corruption déterminent les flux. Ainsi,
des milliers de kilomètres de routes, entrecoupés par des centaines de contrôles,
procurent, à des coûts dérisoires comparés aux bénéfices, une sécurité quasi
absolue pour le trafiquant. Ce dernier, en entrepreneur conséquent, investira
en priorité ses premiers bénéfices dans des personnes et des institutions
locales. Il étendra chaque jour un peu plus son autorité sur des routes
de plus en plus longues. On comprend dès lors que la plupart des saisies
par des services de douanes et de police sont effectuées sur la base de
renseignements précis qui permettent de bien cibler les contrôles au milieu
de cette masse de biens transportés. Toutefois, les contrôles systématiques
réalisés à l’aide de chiens sur certaines routes, comme le font les services
iraniens, permettent aussi des saisies importantes.
B. Les itinéraires du trafic d’opiacés depuis
l’Afghanistan et vers l’Europe occidentale.
Sur la base des données fournies par les pays concernés on peut dessiner
certaines routes du trafic des opiacés et des précurseurs chimiques.
a)
Les routes des opiacés
1.4
L’héroïne provenant de la transformation de l’opium afghan alimente la consommation
européenne depuis l’est de l’Europe, via les Balkans et la Hongrie
notamment, mais aussi les républiques baltes et les pays nordiques, jusqu’à
l’ouest, la Suisse et les marchés de l’Union. Ainsi, par exemple, le gouvernement
britannique estime
que plus de 90 % de l’héroïne qui pénètre son marché est raffinée à partir
d’opiacés issus d’Afghanistan, alors que seuls 5 % de l’héroïne entrant
aux Etats-Unis en provient.
1.5
Depuis l’Afghanistan, deux axes majeurs du trafic permettent d’exporter
les opiacés vers l’Europe occidentale, qu’il s’agisse d’opium, de morphine
ou d’héroïne (pour plus de clarté nous les nommerons voie A et voie
B):
- voie A : au sud, la voie iranienne
prolongée par la route des Balkans ;
- voie B : au nord, celle de l’Asie
centrale jusqu’à l’Europe de l’Est via la Russie et l’Ukraine (voir infra).
1.6 Les flux des opiacés afghans suivent donc une direction
majoritairement est-ouest en empruntant une multitude d’itinéraires qui,
s’ils ne cessent de s’adapter aux conditions locales à grande échelle, ont
connu une évolution majeure au début des années 1990.
1.7
Historiquement, la voie d’exportation (voie A) des opiacés afghans est celle
des itinéraires qui empruntent les routes et les pistes qui franchissent
les frontières de l’Iran et du Pakistan, via notamment les provinces
iraniennes du Khorasan et du Seistan va Baloutchistan
d’une part et, d’autre part, via la North
West Frontier Province (NWFP) et le Baloutchistan
pakistanais
.
1.8 Lorsque ces flux n’empruntent pas
les voies terrestres en direction de la Turquie, du Caucase ou de l’Inde,
qui sont autant de marchés de consommation ou d’étapes du narcotrafic sur
la route de l’Europe, ils peuvent rejoindre les ports des côtes iraniennes
et pakistanaises et leur important cabotage ou, bien sûr, prendre la voie
des airs.
1.9
Ces voies « historiques » du trafic mises à part, les opiacés
quittent aussi la région par l’Asie centrale (voie B) dont les frontières
ouvertes depuis 1991 sont autant d’exutoires très difficiles à contrôler.
Le Tadjikistan et, dans une moindre mesure, l’Ouzbékistan et le Turkménistan
,
qui partagent tous des frontières terrestres avec l’Afghanistan, sont devenus
des axes majeurs du narcotrafic régional, à destination de l’Europe bien
sûr, mais aussi, et de façon croissante, des marchés de consommation centre-asiatique
et russe. En fonction de leur localisation géographique, le Kirghizstan
et le Kazakhstan se trouvent aux avant-postes de ces itinéraires centre-asiatiques
du narcotrafic.
1.10
L’estimation des importances relatives des axes A et B est difficile, l’Iran
estimant pour sa part que 65 % du trafic transite par son territoire alors
que les Nations unies estiment quant à elles que seuls 46 % de l’héroïne
et de la morphine le font (mais 86 % de l’opium).
Cette différence d’appréciation peut s’expliquer par le fait que ces axes
de trafic communiquent et que les trafiquants peuvent très rapidement changer
de route en fonction des initiatives de la répression ou des impératifs
la demande sur les marchés de consommation : par exemple, via l’Azerbaïdjan,
la drogue qui emprunte la voie de l’Iran peut rejoindre celle qui arrive
d’Asie centrale.
1.11 Il existe plusieurs grands
itinéraires de pénétration de l’héroïne en Europe de l’Ouest qui, parfois,
peuvent s’imbriquer. L’un d’entre eux correspond aux routes du nord (voie
B). Il emprunte les territoires des pays de l’Asie centrale, du Caucase,
de la Russie, de l’Ukraine, de la Pologne et enfin de l’Allemagne. De là,
l’héroïne peut être acheminée, plus à l’ouest, jusqu’au Royaume-Uni, en
combinant route terrestre et route maritime, via les Pays-Bas et
la Belgique. Les routes les plus importantes sont cependant encore
celles des Balkans et leurs prolongements, terrestres notamment. La plus
classique, qui part de la Turquie et via la Bulgarie, la Roumanie
parfois, l’ex-Yougoslavie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque,
mène en Autriche et en Allemagne. Elle connaît bien des variantes. Ainsi,
plus au sud, une autre route conduit aussi via les pays de l’ex-Yougoslavie
et l’Albanie, soit en Italie, soit en Slovénie, et de là plus à l’ouest.
Ainsi, ces axes aboutissent, depuis Istanbul et via l’espace albanophone
notamment (Albanie, Macédoine, Kosovo), mais aussi via l’Italie ou
l’Autriche, au cœur même de l’espace de Schengen.
1.12
À cela s’ajoutent des routes qui prolongent celles des Balkans, par le nordLa
première va de la Roumanie à la Moldavie et à l’Ukraine. La seconde, après
avoir traversé la Mer noire, rejoint, via la Roumanie, la Bulgarie,
la Slovaquie et la République tchèque, celle qui provient de la CEI. Enfin,
la route maritime méditerranéenne qui part de Turquie, qui mène en Italie
et, ou, en Espagne et, de là, jusqu’en Grande-Bretagne ou encore aux Etats-Unis
et au Canada, occupe une place non négligeable.
1.13 L’abolition des frontières
à l’intérieur de l’espace européen visant à permettre la libre circulation
des personnes et des marchandises, même si elle avait été anticipée par
la criminalité organisée, est de nature à rendre les contrôles plus difficiles.
Les saisies se font aujourd’hui soit aux frontières extérieures de l’espace
européen, soit le long des routes des différents pays grâce aux efforts
de coopération qu’ils ont développés entre eux et qui se sont notamment
traduits par la création d’Europol.
1.14
Tout au long de ces routes, les solidarités ethniques transfrontalières
sont un des éléments qui favorisent le trafic. Du producteur au consommateur
les routes sont divisées en segments plus ou moins longs, chacun contrôlé
par des trafiquants de différentes nationalités qui s’appuient sur des ressortissants
de chaque pays traversé. Même les conflits régionaux, dans les Balkans par
exemple, ne peuvent empêcher l’établissement de relations d’affaires entre
groupes de trafiquants issus de communautés que les évènements politico-militaires
opposent. Les communautés linguistiques et familiales, voire claniques,
mais aussi d’autres solidarités, telles celles qui existent au sein de certaines
diasporas, assurent un niveau élevé de sécurité aux réseaux du trafic et
les protègent efficacement contre les tentatives d’infiltration des autorités
étatiques. Le trafic se fait donc par le biais de réseaux transnationaux
qui utilisent tous les moyens disponibles pour arriver à leurs fins :
des plus archaïques (violence physique) aux plus sophistiqués (en
termes de communication notamment). Ils tirent particulièrement profit des
vulnérabilités permises par la mise en place croissante de la libre circulation
des biens et des personnes.
b) Les routes des précurseurs
chimiques
1.15 Pour
transformer la matière première d’origine végétale en dérivé chimique, un
certains nombres de substances que ne produisent généralement pas les pays
transformateurs sont nécessaires. La grande majorité des laboratoires se
trouve concentrée dans deux pays ; l’Afghanistan et la Turquie. Les
flux d’exportation des drogues illicites croisent donc ceux des précurseurs
chimiques
:
en particulier l’anhydride acétique, le principal d’entre eux, qui est indispensable
au processus de transformation de la morphine en héroïne. Ils sont acheminés en Afghanistan, pays producteur de la matière
première (opium) et également de morphine et d’héroïne, ou sur tous les
points des itinéraires où se trouvent les laboratoires. Lorsqu’il est destiné
à l’Afghanistan, l’anhydride acétique provient de sources diverses :
la Russie, via les pays d’Asie centrale ; les pays d’Europe
de l’Est et de l’Ouest (Royaume-Uni, Italie et Allemagne) ; la Chine,
via le Kazakhstan et les autres pays d’Asie centrale.
1.16 Les saisies de ces produits en Turquie durant les années
2000 et 2001
, permettent d’en établir clairement l’origine, qu’ils y
soient produits ou y transitent : la Fédération de Russie, la Géorgie,
la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, l’Italie, la Bulgarie, l’Arabie saoudite
et la Syrie. La Roumanie produit également de l’anhydride
acétique pour les laboratoires des trafiquants turcs, que ceux-ci se trouvent
« délocalisés » sur son territoire ou en Turquie. Mais une grande
partie de l’anhydride acétique utilisé par les trafiquants turcs provient
également du détournement – malgré une législation qui a été récemment renforcée
en Turquie – des grandes quantités de cette substance importée légalement
d’Allemagne pour les besoins de l’industrie des tanneries de peaux.
II.
LES RETOMBEES ECONOMIQUES LE LONG DES ROUTES
A. L’impact économique en Afghanistan
2.1
Selon l’ODCCP, en Afghanistan les revenus de la culture du
pavot concernent près de 3,3 millions de personnes. Il s’agit de 80 000
agriculteurs et leurs familles (480 000 personnes) ainsi que de 480 000
ouvriers agricoles itinérants et leurs familles (2,8 millions de personnes).
Les collecteurs d’opium, les commerçants et les trafiquants ne représentent
donc que 20 000 personnes. La valeur totale de la production d’opium afghan
au niveau des exploitations était estimée à 265 millions de dollars US en
2000, année où elle a été au même niveau qu’en 2002. Si l’on divise les revenus par le nombre de
familles, bien que cela ne donne qu’une indication très générale, dans la
mesure où il existe de grandes disparités entre paysans quant aux superficies
cultivées et entre ces derniers et les ouvriers agricoles, le revenu par
famille tiré annuellement de l’opium serait de 470 dollars (pour 6 personnes
dans le cas des familles paysannes).
2.2
Dans le même rapport, l’ODCCP
affirme que le chiffre d’affaires global du trafic d’opiacés d’origine afghane
(à l’intérieur et à l’extérieur de l’Afghanistan) peut être estimé à quelque
25 milliards de dollars, soit près de 100 fois plus que ce que touchent
les cultivateurs et les ouvriers agricoles. Un autre des avantages de la production d’opium
par les paysans, et non des moindres, réside dans l’accès qu’elle donne
au crédit, ce qui n’est généralement pas le cas pour les productions licites. Le crédit existe sous deux formes : ou
bien les commerçants vendent des biens à crédit aux paysans qui seront payés
au moment de la récolte sous forme d’opium. Ou bien et surtout, les collecteurs
d’opium achètent la récolte à l’avance, parfois jusqu’à deux ans, selon
un système dénommé salam. Dans ce cas, la récolte est payée à la
moitié de sa valeur mais cela permet toutefois aux paysans d’acheter de
la nourriture durant l’hiver. Ce système peut bien sûr se révéler désastreux
pour le paysan dans le cas où ses cultures de pavot sont frappées par les
intempéries, comme cela a été le cas dans l’Helmand durant la saison agricole
1997/1998 lorsqu’elle n’a été que la moitié ou le quart de ce qui était
attendu. Dans ce cas, le paysan doit soit acheter de l’opium pour payer
sa dette en nature, soit s’endetter davantage, soit vendre ses terres, ou
alors s’enfuir au Pakistan. Pour ceux qui avaient vendu leur récolte un
an à l’avance, l’interdiction prononcée par le mollah Omar a encore une
fois lourdement influé sur la dégradation des conditions de subsistance
des paysans et a certainement contribué à la reprise de 2002 afin de rembourser
les dettes contractées.
B. L’impact économique le long des routes
2.3 Au sein de l’espace constitué par l’Asie centrale et
le Caucase, l’impact économique du trafic des drogues illicites, qui se
fond lui même au sein de pratiques poly-trafiquantes (voitures, êtres humains,
métaux ferreux et non-ferreux issus des friches industrielles, contrebande
de produits licites – en particulier hydrocarbures et cigarettes), reste
important. La frontière existant entre commerces formel et informel et celle
qui séparerait l’informel de l’illégal sont, toujours aujourd’hui, mal déterminées.
Deux raisons principales l’expliquent dans cette région : d’une part,
une crise économique endémique, un besoin constant de capitaux, et les stratégies
de survie des populations démunies. D’autre part, des règles économiques
d’inspiration libérale qui n’ont pas été encadrées par des législations
adéquates et, ou, une infrastructure financière performante. Enfin, depuis
l’Asie centrale et jusqu’en Europe centrale, l’arsenal juridique antiblanchiment est au mieux insuffisant, au pire, inexistant.
Si les grandes infrastructures industrielles, celles qui procurent des devises,
sont aujourd’hui en phase d’être intégrées dans le système économique mondial
(textile, hydrocarbures, eau, etc.), l’ensemble de l’économie de subsistance
reste lié aux pratiques d’une économie informelle. Par bus ou par camion,
avec le système de l’achat de la route précité, les marchandises finissent
par rejoindre les marchés, mais pas n’importe lesquels. Des villes-marchés
- comme par exemple Sadachlou, posée sur la frontière
arméno-géorgienne (dans une région habitée par des Azéris) et qui alimente
trois pays - l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie - en toutes sortes
de produits - sont disséminées dans l’ensemble
de l’espace concerné. Ce sont des relais qui, placés sur les routes du trafic,
permettent de diffuser un modèle économique qui facilite les trafics en
tout genre. Mais ces villes permettent aussi l’approvisionnement bon marché
de populations se situant au seuil de la pauvreté et qui pratiquent souvent
le troc.
2.4 Bien entendu, ces pratiques, et cela est vrai pour tout
l’espace que nous considérons, constituent un frein au développement économique
rationnel. D’autant plus que la concentration entre les mains de la criminalité
organisée de fonds provenant des activités illicites, notamment du narcotrafic,
permet la mise en œuvre de mécanismes bien plus rentables : par exemple
des investissements infrastructurels ou d’équipements (routes, transports,
immobilier, industries, hôtellerie, casinos) ou le développement de l’import-export
et de joint ventures légales qui, certes, génèrent d’importants profits.
Toutefois, l’insertion de ces capitaux issus des trafics, et en particulier
de celui des drogues illicites, connaît une logique propre. L’investissement
ne se fait pas forcement dans une logique d’accroissement systématique des
bénéfices, qui ont déjà été réalisés, mais d’intégration nécessaire, et
même à perte, des capitaux, notamment pour la justification, le blanchiment
des futurs bénéfices du narcotrafic. Ces investissements ne répondent donc
que très peu aux besoins économiques réels des pays concernés. Pire, ils
constituent une entrave ou même un frein au développement intégré, rationnel
et durable, et font de la concurrence déloyale à l’économie formelle. Ils
peuvent enfin créer, au sein de chaque pays, des aires d’activité qui sont
dépendantes des modèles de développement criminogène et sont économiquement
improductives.
III.
LA CONSOMMATION DES OPIACES LE LONG DES ROUTES
A. La consommation des drogues en Afghanistan et Pakistan
3.1 En Afghanistan, dix années de guerre ont provoqué le développement
de la consommation d’opium et l’apparition de celle de l’héroïne, mais toutes
deux à un niveau relativement modeste. Des rapports reçus par le PNUCIDsuggèrent que les problèmes de drogues se développent
dans plusieurs grandes villes. On s’injecte de l’héroïne à Herat (ouest)
et Kandahar (est). Au début de 1999, 50 % des patients toxicomanes de l’hôpital
de santé mentale de Kaboul, étaient des héroïnomanes. Dans cinq districts
ruraux étudiés en 2000, 0,5 % de la population consommait de l’opium et
0,1 % de l’héroïne.
3.2 Durant les années 1980, le Pakistan et l’Iran ont quant
à eux été les principales voies d’exportation des opiacés. Les données sont
assez précises dans le cas du premier pour que l’on puisse le considérer
comme un modèle de l’effet du transit sur les consommations locales.
3.3 Au Pakistan, durant les années 1990, bien que les routes
aient été diversifiées, en particulier via l’Asie centrale, les saisies
d’héroïne se sont maintenues à un niveau très élevé : les saisies de 10,7
t en 1995 ont baissé dans les années suivantes pour revenir à 9,4 t en 2000
et 6 t durant les dix premiers mois de 2001. Cette relative stabilité des
saisies a été accompagnée par une augmentation de la consommation. Selon
une enquête nationale citée par l’ODCCP, le nombre d’héroïnomanes était
d’environ 500 000 à la fin des années 1990. Cependant, le taux de contamination
par le VIH/sida est encore relativement faible. Cela tient au fait que l’héroïne
a longtemps été fumée ou inhalée. Mais aujourd’hui, l’injection par voie
intraveineuse, en particulier pour les drogues de synthèse (amphétamine
et cocktails poly-produits) est le mode d’administration le plus répandu.
En 1999, une enquête PNUCID-ONUSIDA réalisée parmi les injecteurs de drogues
dans la ville de Lahore, la seconde ville du Pakistan en terme de population,
faisait apparaître un taux très élevé d’hépatite C, ce qui laisse désormais
craindre une envolée du VIH.
B. La consommation le long des autres routes
3.4 Jusqu’à la fin des années 1990, l’Europe de l’Ouest était
la destination principale de l’héroïne produite à partir de l’opium afghan.
Les bouleversements qui ont suivi la chute du Mur de Berlin ont profondément
modifié cette situation. Si, aujourd’hui, cette production continue à alimenter
le marché de l’Europe de l’Ouest, la plus grande partie de la production
afghane se déverse dans les pays voisins ou le long des routes d’acheminement
qui mènent au marché de l’espace Schengen. Selon l’ODC
, le nombre d’usagers d’opiacés est de 2 millions en Russie, de 0,8
à 1,2 million en Iran, de 0,5 million au Pakistan et de 0,3 million en Asie
centrale.
3.5 Le modèle pakistanais (causes et modalités de la diffusion
de l’usage des opiacés) peut être appliqué à l’Iran dont le territoire est
devenu, dès le début des années 1980, le prolongement des principales routes
ayant leur origine en Afghanistan et au Pakistan. En dépit des efforts des
autorités qui ont construit des murs et des barrages sur plus de 800 km
en travers des vallées venant d’Afghanistan, et perdu plus de 3000 hommes
en vingt ans dans les combats avec des trafiquants puissamment armés, le
flux de drogues n’a cessé de croître dans les années 1990. L’ODCCP classe
l’Iran comme le premier consommateur mondial d’opiacés avec une prévalence
annuelle de 2,8 % chez les plus de quinze ans, devant le Laos (2,1 %)
. Selon le DCHQ iranien, le nombre de toxicomanes serait de 1 000 000
à 1 200 000. 67 % des cas de VIH/sida y auraient pour cause l’injection
de drogues par voie intraveineuse.
3.6 A partir du début des années 1990, du fait des bouleversements
politiques dans la région, les pays d’Asie centrale sont devenus également
une voie très importante, peut-être la plus importante (voir infra),
d’exportation des opiacés afghans avec les mêmes conséquences pour la toxicomanie.
Selon l’étude de l’ODC
, le nombre de toxicomanes dans la région (Turkménistan non inclus),
serait de 400 000. Dans l’étude de l’ODCCP citée plus haut, le Tadjikistan,
avec une prévalence de 2 % est au troisième rang des consommateurs mondiaux
d’opiacés. Tous les pays d’Asie centrale et ceux de la CEI sont aussi touchés,
à des degrés divers selon leur place sur les routes de la drogue, ou en
fonction de leur situation économique et sociale.
3.7 Au Pakistan, la contamination des injecteurs d’héroïne
par le sida est passée de 2 % en 1993 à 15 % en 2000. En Asie centrale,
la proportion de contamination est due pour 88 % à l’injection intraveineuse
de drogue (67 % en Iran et 54 % en Fédération de Russie)
. Au Kazakhstan, 70 % à 80 % des usagers utilisent le produit par injection ;
ils sont 65 % au Tadjikistan. C’est en Ouzbékistan, avec 88 % de personnes
infectées, que le taux est le plus élevé dans la région.
3.8 Selon le ministère de l’Intérieur russe, le nombre de toxicomanes
dans le pays dépasserait les 3 millions, dont moins de 10 % sont recensés.
La situation est d’autant plus alarmante que la toxicomanie touche une population
de plus en plus jeune : 60 % des toxicomanes ont entre 18 et 30 ans et seuls
20 % d’entre eux fréquentent un établissement scolaire. En Ukraine, le nombre
d’usagers d’opiacés pourrait atteindre 220 000 personnes, dont 30 000 à
40 000 pour la seule région d’Odessa
.
3.9 En revanche, la Turquie, malgré la place qu’elle occupe
sur les routes de la drogue, est un pays relativement peu touché
par l’héroïnomanie
.
3.10 En Europe enfin, en quelques années seulement, les effets
du trafic d’héroïne ont eu un impact important dans les pays de l’Est qui
sont devenus à la fois des pays de transit et des marchés de consommation :
selon l’ODC
, 80 à 90 % de l’héroïne consommée sur les marchés européens de l’Est
et de l’Ouest provient d’Afghanistan. Le dernier rapport de l’Observatoire
européen de la drogue et de la toxicomanie, l’OEDT, affirme que « Le principal
problème pour tous les pays candidat à l’entrée dans l’U.E. est l’héroïne
». Seule la République tchèque, où une méthamphétamine
(MDMA) élaborée localement, la pervitine, est
la principale drogue consommée, fait exception. Dans les années 1980 et
au début des années 1990, les opiacés utilisés étaient des produits locaux
comme le braun en République tchèque, de
l’extrait de paille de pavot en Pologne (kompot)
et en Lithuanie (shirka),
etc. Avec l’augmentation de la production d’opiacés en Afghanistan et la
baisse des prix de ses opiacés, ces substances artisanales ont été progressivement
remplacées par de l’héroïne. Le mode le plus courant d’usage de l’héroïne
est l’injection qui concerne jusqu’à 90 % des cas traités en Bulgarie et
en Slovénie. Il est également important en Roumanie et dans les pays baltes.
La situation est encore aggravée par le partage fréquent des seringues.
En Estonie, où l’héroïne artisanale a été remplacée par de l’héroïne afghane
en 1999, le nombre d’usagers ayant partagé leur seringue durant le mois
précédent est passé en 2000 de 7,9 % à 22,4 % des héroïnomanes.
3.11 Pour ce qui est de la contamination par le VIH, le rapport
de l’Observatoire européen distingue trois groupes de pays :
- d’abord les pays
baltes où la proportion de personnes contaminées
est très élevée parmi les usagers de drogues illicites : en 2000, 90,8 %
en Estonie, 81,3 % en Lettonie et 72,3 % en Lituanie ;
-
ensuite, la Pologne, où la prévalence est de 11 à 16 % ;
- enfin, les autres pays, où
le pourcentage est nul en Roumanie et de 6,5 % en Slovénie. La forte diminution
de la production afghane n’aurait d’abord d’impact que dans les pays où
il n’existe pas de tradition de fabrication de produits artisanaux, comme
en Roumanie ou en Hongrie
. Dans les autres, en cas de pénurie d’héroïne
le retour aux opiacés traditionnels serait probable.
, l’Europe de l’Ouest consomme annuellement de 80 à 120 t. d’héroïne
(près de 9 t. y ont été saisies en 2000). Même si l’usage tend à se stabiliser
et même à reculer, selon les pays, entre 50 % et 70 % des patients en demande
de traitement sont des héroïnomanes. Le rapport de l’OEDT note : « Les
usagers à problème représentent moins de 1 % de la population adulte dans
l’U.E. mais connaissent des problèmes sanitaires et sociaux considérables…
une proportion considérable de la mortalité chez les jeunes adultes – 7
000 à 8 000 personnes annuellement - dans l’U.E. peut être liée aux problèmes
de la drogue, (notamment à la consommation d’opiacés) ».
En conclusion nous pouvons affirmer que le trafic des opiacés,
en partie en fonction de son caractère illicite, entraîne des dommages considérables :
exercice de la violence armée tant pour asseoir le trafic que pour imposer
sa répression, financement d’armées non-étatiques, corruption importante,
dysfonctionnement des mécanismes de l’économie légale, etc. Mais c’est au
niveau de la santé publique que se situent ses effets les plus dévastateurs
et c’est sans doute aussi dans ce domaine que les politiques publiques peuvent
avoir le plus d’impact pour réduire les dommages provoqués par la consommation
de drogues illicites. De fait, dans une majorité de pays de l’espace Schengen,
une des principales causes de la stabilisation ou du recul de la consommation
d’héroïne et de ses maux sanitaires associés, est la mise en place de politiques
dites de réduction des risques./.
Charif et Rostam Choukourov, Peuples d’Asie
centrale, Paris, Syros, 1994, 230 p.
Lors d’une interview réalisée pour l’émission « Envoyé
spécial » (France 2), enmai 1999, Unan Usal, directeur des forces
anti-drogues de la Turquie, déclare « il est très difficile de contrôler
des centaines de tanneries de taille petite moyenne, qui se procurent, de
manière tout à fait légale de l’anhydride acétique sur le marché européen.
Certaines ont trouvé une manière lucrative pour faire fructifier leur capacité
d’achat de ce produit chimique, en revendant une partie au marche parallèle ».
Selon un rapport de la police d’Istanbul, datant de juin 2000, « au
moins deux laboratoires démantelés, appartenant à des kurdes en 1999, étaient
installés à proximité d’une tannerie ».
Dans le rapport ultérieur cité plus haut (« The Opium Economy
in Afghanisan, an International Problem »,
New York, 2003, les prix s’étant maintenu à un niveau très élevé (environ
500 US dollars au lieu de 50 en moyenne avant l’année 2000) en 2002, l’ODC
évalue à 1 200 millions de dollars les revenus de la drogue en Afghanistan,
soit 19 % du PNB.