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La conférence en cartes (Documents Adobe Acrobat : PDF. Il est conseillé d'ouvrir les cartes dans une nouvelle fenêtre ou de les enregistrer directement sur votre disque dur)


Carte continentale du trafic d'opiacés (946 ko)


Carte de la production et du trafic d'opiacés en Afghanistan (1,93 mo)


Carte du trafic d'opiacés en Europe (665 ko)


Carte du trafic d'opiacés en Asie (462 ko)


Carte continentale des plaques tournantes du trafic d'opiacés (594 ko)


Carte de prévalence de l'infection des IDU par le VIH/sida (338 ko)


Cartographie : Pierre-Arnaud Chouvy (CNRS). Sources : ODC, Pierre-Arnaud Chouvy, Michel Koutouzis, Alain Labrousse, Association d'études géopolitiques des drogues (AEGD).

Certaines cartes sont disponibles au format .pdf sur le site www.routesdeladrogue.org du Ministère des Affaires étrangères.

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Autres cartes

(Documents Adobe Acrobat : PDF)


Carte du trafic d'opiacés depuis le Triangle d'Or et le Croissant d'Or (263 ko)


Carte mondiale du trafic de drogues illicites (956 ko)



CONFERENCE MINISTERIELLE

sur

LES ROUTES DE LA DROGUE

DE L'ASIE CENTRALE A L'EUROPE


Ministère des Affaires étrangères

Paris, les 21 et 22 mai 2003

© Ministère des Affaires étrangères / Les routes de la drogue.


Visiter le site web de la conférence

www.routesdeladrogue.org

***

Texte complet en français

Full text in English


Des "routes de la soie" aux "routes de la drogue"

© Ministère des Affaires étrangères / Les routes de la drogue.

(Extrait du texte d'ouverture de la conférence, rédigé par trois experts indépendants non gouvernementaux et sous leur seule responsabilité: MM Pierre-Arnaud Chouvy, Michel Koutouzis et Alain Labrousse. Il s’appuie sur des sources fournies par des organisations internationales ou par les États présents à cette conférence.)

L'opium a probablement été l'un des multiples produits qui ont transité sur les routes dites « de la soie », dont les nombreuses branches se séparaient et se rejoignaient, contournant montagnes et déserts, et reliant oasis et villes marchandes . L'expression même de « route de la soie », seidenstrasse, ne date toutefois que du XIXe siècle, donc bien après, d'une part, la césure des pistes caravanières provoquée par les invasions mongoles du XIIIe siècle et, d'autre part, le délaissement de l'axe longitudinal du commerce eurasiatique au profit des échanges maritimes au XVe siècle.
Le développement de la production et du commerce international d'opium en Asie ne date quant à lui principalement que du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, lorsque les empires coloniaux européens se partagèrent une grande partie du continent asiatique. Toutefois, le commerce de l'opium ne put emprunter les pistes d'Asie centrale, celles du Turkestan chinois mises à part, dès lors que la Basse Asie centrale fut soudainement fermée après la prise russe du khanat de Khiva en 1873. La perte d’attaches séculaires de l’Asie centrale avec le sud s’approfondit avec la constitution, en 1894, d'une union douanière entre la Russie et Boukhara et le déploiement de gardes-frontière russes sur les confins sud de l'émirat. C’est ainsi que la frontière méridionale de l'aire d'influence russe cloisonna et isola l'Asie centrale de l'Asie du Sud et du Sud-Ouest . La production comme le commerce de l'opium furent dès lors concentrés au sud de l'aire d'influence russe et des Himalayas, de la Turquie et la Perse jusqu'à la péninsule indochinoise et à la Chine bien sûr, en passant par les Indes britanniques. La majeure partie du commerce de l'opium s'est toujours faite par voie maritime, notamment à bord des célèbres clippers. Les flux d'opiacés illicites qui empruntent désormais les axes de communication d'Asie centrale constituent donc plus une nouveauté qu'une répétition de l'histoire.

Les itinéraires empruntés par les drogues illicites produites aujourd’hui en Asie centrale, principalement en Afghanistan, sont pour une large part le résultat des bouleversements récents survenus dans le vaste espace qui va de cette région du monde à l’Europe de l’Ouest. Depuis la chute du Mur de Berlin, les frontières entre l’Est et l’Ouest se sont ouvertes et les trafics de toutes natures s’insèrent dans un monde régi par des logiques de marché qui, souvent, ne font pas de distinction entre les marchandises licites et les produits illicites . Ces trafics sont d’autant plus difficiles à contrôler qu’ils nourrissent des conflits engendrés par des antagonismes ethniques, religieux ou frontaliers. C’est la raison pour laquelle un nombre si important de nations s’est rassemblé ici autour d’un problème qui a sa source principale dans un seul pays.


 

Les routes de la drogue

1. Les itinéraires du trafic d'opiacés depuis l'Afghanistan vers l'Europe occidentale

a) Les routes des opiacés : Les flux d'opiacés afghans franchissent les frontières de l'Iran et du Pakistan. Le Tadjikistan, l'Ouzbékistan et le Turkménistan sont également devenus des axes majeurs du narcotrafic régional. Le Kazakhstan et le Kirghizstan se trouvent aux avant-postes de ces itinéraires. Les opiacés empruntent ensuite deux axes majeurs, celui de la route des Balkans, après avoir transité par l'Iran et la Turquie et celui des routes russe et caucasienne, après être passés par l'Asie centrale. L'importance relative de ces deux axes est difficile à estimer.

b) Les routes des précurseurs chimiques : Les flux d'importation des drogues croisent ceux des précurseurs chimiques, en particulier l'anhydride acétique. Lorsqu'il est destiné à l'Afghanistan, il provient des sources suivantes :la Russie, via les pays d'Asie centrale ; les pays d'Europe de l'Est et de l'Ouest (Royaume-Uni, Italie, France et Allemagne) ; la Chine, via le Kazakhstan notamment.

2. Les retombées économiques le long des routes

a) L'impact économique en Afghanistan : Selon l'ODC, les revenus de la culture du pavot concernent en Afghanistan près de 3,3 millions de personnes. Le prix du kilo d'opium a varié considérablement, de 50 USD dans les années 1997-2000, à 540 USD en décembre 2002. La valeur totale de la production était estimée à 1200 millions de dollars pour 2002, ce qui représenterait 1000 dollars par famille et 19% du PNB afhan. Le chiffre d'affaires global du traffic serait de 25 milliards de dollars, soit près de 100 fois plus que ce que touchent les cultivateurs. Un des avantages de la production d'opium par les paysans est qu'elle donne accès au crédit, ce qui n'est pas le cas pour les productions licites.

b) L'impact économique le long des routes: L'impact, qui se fond lui-même au sein d'autres pratiques illicites, est important. Les marchadises rejoignent des villes - marchés qui permettent l'approvisionnement de populations se situant au seuil de la pauvreté et pratiquent souvent le troc. La concentration des fonds aux mains de la criminalité organisée permet ensuite la mise en oeuvre de mécanismes qui génèrent d'importants profits.

3. La consommation des opiacés le long des routes

a) La consommation en Afghanistan. Dix années de guerre ont provoqué le développement de la consommation, mais à un niveau relativement modeste. On a établi que les trafiquants qui contrôlent les laboratoires d'héroïne paient en nature leurs employeurs, qui sont encouragés à trouver des consommateurs. Bien que le taux de contamination par le VIH/sida soit relativement faible, une augmentation de l'injection d'héroïne par voie intraveineuse fait craindre une envolée du VIH.

b) La consommation le long des autres routes : il faut noter que les fluctuations de la production afghane entre 1999 et 2002 n'ont eu que peu d'impacts visibles en Europe et n'ont pas entravé la tendance générale à la stagnation de l'usage d'héroïne. En revanche, il n'en n'est pas de même pour les autres pays. Selon l'ODC, le nombre d'usagers est de 2 millions en Russie, de 1,2 million en Iran, de 0,5 million au Pakistan et de 0,3 million en Asie centrale, soit 129 pour 100 000 habitants (contre 38 en 1992) . La proportion de contamination par le VIH y est due à 88% à l'injection intraveineuse de drogue, 67% en Iran et 54% en Russie. La situation est donc alarmante, y compris dans les pays d'Europe centrale et les pays baltes.

4. Les réponses institutionnelles

La coopération judiciaire et policière commence à porter ses fruits, comme le démontrent par exemple les saisies importantes effectuées par les gardes-frontières russes sur la frontière tadjiko-afghane. Les autorités iraniennes ont également remporté de grands succès contre les trafiquants, au prix de lourdes pertes humaines (3000 hommes en 20 ans). Mais les coopérations sont entravées par des barrières institutionnelles malgré l'adhésion de la plupart des pays aux conventions internationales adéquates. Ainsi, dans certains pays, il n'y a presque pas de commissions rogatoires, par d'audition des témoins, pas ou peu de saisies ou de gel de fonds suspects. La coopération informelle et opérationnelle présuppose l'instauration d'une confiance entre les autorités des pays. Enfin, les projets de coopération et les programmes d'assistance technique sont souvent non-coordonnés.

5. Conclusion

Nous pouvons affirmer que le trafic des opiacés, en partie en fonction de son caractère illicite et criminalisé, entraîne des dommages considérables : exercice de la violence armée tant pour asseoir le trafic que pour imposer sa répression, financement d’armées non-étatiques, corruption importante, dysfonctionnement des mécanismes de l’économie légale, etc. Mais c’est au niveau de la santé publique que se situent ses effets les plus dévastateurs et c’est sans doute aussi dans ce domaine que les politiques publiques peuvent avoir le plus d’impact pour réduire les dommages provoqués par la consommation de drogues illicites. De fait, dans une majorité de pays de l’espace Schengen, une des principales causes de la stabilisation ou du recul de la consommation d’héroïne et de ses maux sanitaires associés, est la mise en place de politiques dites de réduction des risques.

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OUVRAGES

Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or.

Pierre-Arnaud Chouvy, Olizane, Genève, 2002, Préfaces de Roland Pourtier et Yves Lacoste, 539 pages, 27 cartes, ISBN 2-8808-6283-3


L'argent du djihad

Michel Koutouzis, Arte éditions, Paris, 2002


Dictionnaire géopolitique des drogues

Alain Labrousse (Ed.), Editions De Boeck, Bruxelles, 2002, 745 pages

Documents

Les aléas de la production d’opium et des pouvoirs en place en Afghanistan.

Pierre-Arnaud Chouvy, 2003. Publié le 1er mai 2003 sur le site www.diploweb.com


Drug trade in Asia - Golden Crescent - Golden Triangle

Encyclopedia of Modern Asia, Levinson D., Christensen K. (Ed.), Pierre-Arnaud Chouvy, 2002, Vol. 2, pp.302, 304 ; 441-442 ; 442-443.


Opiate smuggling routes from Afghanistan to Europe and Asia

Jane's Intelligence Review, Pierre-Arnaud Chouvy, March 2003, Vol. 15 n° 3, pp. 32-35


La route de l'héroïne

Un film (52') de Ashley Smith et Stéphane Allix, diffusé le 23 mai 2003 sur France 5 et France 2.

Stéphane Allix est aussi l'auteur de

Afghanistan. Visions d'un partisan. (Transboréal, Paris, parution en mai 2003)

Afghanistan, aux sources de la drogue. (Ramsay, Paris, 2003)

 

Sites partenaires

Ministère des Affaires étrangères

Association d'études géopolitiques des drogues (AEGD)

TEXTE COMPLET EN FRANCAIS

© Ministère des Affaires étrangères / Les routes de la drogue.

(English text)

 

CONFERENCE MINISTERIELLE SUR LES ROUTES DE LA DROGUE DE L’ASIE CENTRALE A L’EUROPE (PARIS, 21-22 MAI 2003)

 

Séance d’ouverture : « La toile de fond des routes de la drogue »

 

           

Cette présentation a été réalisée par trois experts indépendants non gouvernementaux, MM Pierre-Arnaud Chouvy [1] , Michel Koutouzis [2] et Alain Labrousse [3]   et sous leur seule responsabilité. Elle s’appuie, sur des sources fournies par des organisations internationales ou par les États présents à cette conférence.

 

INTRODUCTION

L'opium a probablement été l'un des multiples produits qui ont transité sur les routes dites « de la soie », dont les nombreuses branches se séparaient et se rejoignaient, contournant montagnes et déserts, et reliant oasis et villes marchandes [4] .

L'expression même de « route de la soie », seidenstrasse, ne date toutefois que du XIXe siècle, donc bien après, d'une part, la césure des pistes caravanières provoquée par les invasions mongoles du XIIIe siècle et, d'autre part, le délaissement de l'axe longitudinal du commerce eurasiatique au profit des échanges maritimes au XVe siècle.

Le développement de la production et du commerce international d'opium en Asie ne date quant à lui principalement que du XVIIIe et surtout du XIXe siècle, lorsque les empires coloniaux européens se partagèrent une grande partie du continent asiatique. Toutefois, le commerce de l'opium ne put emprunter les pistes d'Asie centrale, celles du Turkestan chinois mises à part, dès lors que la Basse Asie centrale fut soudainement fermée après la prise russe du khanat de Khiva en 1873. La perte d’attaches séculaires de l’Asie centrale avec le sud s’approfondit avec la constitution, en 1894, d'une union douanière entre la Russie et Boukhara et le déploiement de gardes-frontière russes sur les confins sud de l'émirat. C’est ainsi que la frontière méridionale de l'aire d'influence russe cloisonna et isola l'Asie centrale de l'Asie du Sud et du Sud-Ouest [5] .

La production comme le commerce de l'opium furent dès lors concentrés au sud de l'aire d'influence russe et des Himalayas, de la Turquie et la Perse jusqu'à la péninsule indochinoise et à la Chine bien sûr, en passant par les Indes britanniques. La majeure partie du commerce de l'opium s'est toujours faite par voie maritime, notamment à bord des célèbres clippers. Les flux d'opiacés illicites qui empruntent  désormais les axes de communication d'Asie centrale constituent donc plus une nouveauté qu'une répétition de l'histoire.

De Pierre-Arnaud Chouvy, Les territoires de l'opium, Genève, Olizane, 2002.

0.1 Les itinéraires empruntés par les drogues illicites produites aujourd’hui en Asie centrale, principalement en Afghanistan, sont pour une large part le résultat des bouleversements récents survenus dans le vaste espace qui va de cette région du monde à l’Europe de l’Ouest. Depuis la chute du Mur de Berlin, les frontières entre l’Est et l’Ouest se sont ouvertes et les trafics de toutes natures s’insèrent dans un monde régi par des logiques de marché qui, souvent, ne font pas de distinction entre les marchandises licites et les produits illicites [6]

. Ces trafics sont d’autant plus difficiles à contrôler qu’ils nourrissent des conflits engendrés par des antagonismes ethniques, religieux ou frontaliers. C’est la raison pour laquelle un nombre si important de nations s’est rassemblé ici autour d’un problème qui a sa source principale dans un seul pays.
0.2 Cependant, il existe une autre cause à ce problème, celui de la demande de ces produits. Les causes à la fois économiques, morales ou culturelles, qui ont provoqué le développement de la consommation des drogues illicites d’abord en Europe de l’Ouest, ont trouvé un prolongement dans les pays de l’Est du fait des difficultés engendrées par la transition très rapide entre deux systèmes politique et économique radicalement opposés et de l’apparition de comportements venant de l’Occident. Dans le Caucase et en Asie centrale, ce sont également les guerres et les bouleversements politiques, économiques, sociaux, connus par de nombreux pays, qui sont en partie à l’origine de l’explosion de la toxicomanie. C’est la raison pour laquelle, si les convulsions qu’a connues l’Afghanistan depuis plus de vingt ans n’avaient pas existé, il est probable qu’un autre pays - ou un autre groupe de pays - serait devenu la source des opiacés consommés en Europe. 
0.3 Avant 1979, l’Iran et le Pakistan étaient les deux principaux producteurs d’opiacés illicites dans le Croissant d’or [7]
. A partir de cette date, les changements politiques majeurs survenus dans le premier ont entraîné la fin de la production. La politique d’interdiction mise en place dans le second a permis une réduction substantielle de la production d’opium, mais n’a pas permis de faire face aux conséquences que la guerre en Afghanistan a eues sur le transit des drogues et la fabrication de l’héroïne dans les régions frontalières pakistanaises.
0.4 Enfin, en Afghanistan, la production qui, avant le conflit, ne dépassait pas 200 t. d’opium, a été multipliée par 10 au cours de la guerre. Les causes de ce développement ont été moins les besoins des moudjahidin de financer les achats d’armes qu’ils recevaient déjà en grande quantité, que l’absence de contrôle de l’État sur les régions rurales et les besoins des paysans et des réfugiés dans un pays dévasté par la guerre. Après 1989, la situation a été aggravée par les conflits entre différentes factions. Selon la première enquête de terrain du PNUCID, la production d’opium se situait autour de 3400 t. en 1994 [8]
. Les taliban se sont ensuite contentés de gérer la situation en taxant les paysans et les trafiquants jusqu’à ce que l’Afghanistan connaisse la récolte record de 1999 (4600 t.). L’interdiction prononcée par le mollah Omar le 27 juillet 2000, alors qu’il existait dans le pays des stocks très importants, a abouti à une quasi disparition de la production dans les zones contrôlées par les taliban [9] . La situation qui régnait en Afghanistan à l’automne de l’année 2001 a fait que les paysans ont à nouveau semé le pavot à une large échelle. Selon le PNUCID, avec environ 3400 t. d’opium, la récolte 2002 a propulsé à nouveau l’Afghanistan au niveau de premier producteur mondial [10] .
0.5 Une partie croissante de la récolte est désormais transformée en morphine base ou en héroïne dans des laboratoires à l’intérieur de l’Afghanistan. Le reste de la transformation s’effectue à l’extérieur du pays, le long des itinéraires, en particulier en Turquie dont le chef de la police déclarait en août 2001 [11]
que, malgré des destructions importantes, il restait encore un grand nombre de laboratoires sous le contrôle de la criminalité organisée.
0.6 Les itinéraires sur lesquels transitent drogues illicites et les précurseurs chimiques n’ont pas seulement d’importance en tant que voies d’acheminement des produits illégaux. Ils permettent aussi l’expansion de toute une série de nuisances graves sur lesquelles nous nous arrêterons successivement. Les drogues illicites ont en effet des retombées économiques  et provoquent de graves problèmes d’ordre sanitaire. Les problèmes de tous ordres qu’elles provoquent suscitent, ou devraient susciter, des réponses institutionnelles à la hauteur des situations qu’elles engendrent.

I. ROUTES, ITINERAIRES ET AXES

 

A.     La fonction de la route
1.1 Les trafiquants de drogues illicites « n’inventent pas les routes » dès lors qu’ils utilisent souvent les grands axes traditionnels du commerce et des échanges légaux. Ces axes sont déterminés entre autres par les conditions géographiques, les cols en milieu montagnard, les oasis en milieu désertique, les passes maritimes, etc. Cependant, lorsque la sécurité de la route et des trafiquants est menacée, celle-ci peut alors être momentanément délaissée au profit d’itinéraires de remplacement : la minimalisation des risques est plus importante que la longueur de la route. Ceci étant dit, d’une manière générale et sur l’ensemble du continent eurasiatique, la très forte augmentation des flux de marchandises terrestres ou maritimes, entre des pays naguère isolés par des frontières plus ou moins closes, permet une dissimulation facile de produits illicites dans du fret licite. A l’intérieur de l’Europe, l’abolition des frontières a provoqué les mêmes résultats. Même avec des moyens très sophistiqués il paraît impossible de contrôler des millions de tonnes de fret, alors que tous les pays sont encouragés à faciliter le commerce international et à limiter les obstacles à leur libre circulation.
1.2 Sur un axe est-ouest, qui prend naissance en Afghanistan et aboutit au cœur de l’Europe, les routes commerciales connaissent des réalités diverses. Elles sont multiples au début de l’axe, se résument souvent à des pistes chamelières ou des sentiers de montagne,  et sont souvent obstruées par des barrages ayant des causes physiques (cols, vallées encaissées), politiques (frontières) et géopolitiques (conflits locaux, inter et extra frontaliers). Sur le chemin de l’ouest, elles connaissent deux mutations : d’une part, elles deviennent plus visibles et matérielles. D’autre part, elles traversent, depuis le Turkménistan jusqu’au sud de la Russie, une série de no man’s lands politico-administratifs et militaires (Karabakh, frontières turco-arméniennes, nord Caucase, etc.) où des états d’exception les transforment en obstacles qui doivent être contournés. Seuls restent opérationnels quelques points de passages vitaux pour la survie économique des régions environnantes et celle du commerce transnational. (Frontière de Meghri (Iran - Arménie), « route militaire » (Ossétie du nord et du sud), Nakhitchevan (Arménie - Azerbaïdjan - Turquie), Sharp - ou Sarpi -  (Géorgie - République autonome d’Adjarie - Turquie), etc. Le renchérissement des produits provoqué par ces obstacles présente un intérêt évident pour les trafiquants en dépit des risques encourus. D’autant plus que les trafiquants alternent dans leurs frets produits légaux, souvent de toute première nécessité, et produits illégaux. Les formalités de passage des frontières  sont exercées par des agents qui, souvent, se contentent de prélever des « taxes informelles » de faible montant contre lesquelles ils laissent passer de grandes quantités de fret sans grand contrôle et évitent ainsi la paralysie des postes frontières et leurs longues files d’attente. Le fret, qu’il soit licite ou illicite, passe ainsi sans difficultés. A ces pratiques très courantes s’ajoutent des phénomènes de corruption qui peuvent toucher jusqu’aux niveaux élevés des administrations et justifient la mobilisation actuelle d’organisations internationales telles que l’ONU, l’OCDE, le Conseil de l’Europe, la Banque Mondiale, etc.
1.3 L’important, pour la criminalité attirée par les espaces de non-droit, est surtout que les routes soient négociables [12]
 : péages informels, négociation et corruption déterminent les flux. Ainsi, des milliers de kilomètres de routes, entrecoupés par des centaines de contrôles, procurent, à des coûts dérisoires comparés aux bénéfices, une sécurité quasi absolue pour le trafiquant. Ce dernier, en entrepreneur conséquent, investira en priorité ses premiers bénéfices dans des personnes et des institutions locales. Il étendra chaque jour un peu plus son autorité sur des routes de plus en plus longues. On comprend dès lors que la plupart des saisies par des services de douanes et de police sont effectuées sur la base de renseignements précis qui permettent de bien cibler les contrôles au milieu de cette masse de biens transportés. Toutefois, les contrôles systématiques réalisés à l’aide de chiens sur certaines routes, comme le font les services iraniens, permettent aussi des saisies importantes.
B.    Les itinéraires du trafic d’opiacés depuis l’Afghanistan et vers l’Europe occidentale.
Sur la base des données fournies par les pays concernés on peut dessiner certaines routes du trafic des opiacés et des précurseurs chimiques.
a)      Les routes des opiacés
1.4 L’héroïne provenant de la transformation de l’opium afghan alimente la consommation européenne depuis l’est de l’Europe, via les Balkans et la Hongrie notamment, mais aussi les républiques baltes et les pays nordiques, jusqu’à l’ouest, la Suisse et les marchés de l’Union. Ainsi, par exemple, le gouvernement britannique estime [13]
que plus de 90 % de l’héroïne qui pénètre son marché est raffinée à partir d’opiacés issus d’Afghanistan, alors que seuls 5 % de l’héroïne entrant aux Etats-Unis en provient [14] .
1.5 Depuis l’Afghanistan, deux axes majeurs du trafic permettent d’exporter les opiacés vers l’Europe occidentale, qu’il s’agisse d’opium, de morphine ou d’héroïne (pour plus de clarté nous les nommerons voie A et voie B):
- voie A : au sud,  la voie iranienne [PAC1]
 prolongée par la route des Balkans ;
- voie B : au nord, celle de l’Asie centrale jusqu’à l’Europe de l’Est via la Russie et l’Ukraine (voir infra).
1.6 Les flux des opiacés afghans suivent donc une direction majoritairement est-ouest en  empruntant une multitude d’itinéraires qui, s’ils ne cessent de s’adapter aux conditions locales à grande échelle, ont connu une évolution majeure au début des années 1990.
1.7 Historiquement, la voie d’exportation (voie A) des opiacés afghans est celle des itinéraires qui empruntent les routes et les pistes qui franchissent les frontières de l’Iran et du Pakistan, via notamment les provinces iraniennes du Khorasan et du Seistan va Baloutchistan d’une part et, d’autre part, via la North West Frontier Province (NWFP) et le Baloutchistan pakistanais [15]
.
1.8 Lorsque ces flux n’empruntent pas les voies terrestres en direction de la Turquie, du Caucase ou de l’Inde, qui sont autant de marchés de consommation ou d’étapes du narcotrafic sur la route de l’Europe, ils peuvent rejoindre les ports des côtes iraniennes et pakistanaises et leur important cabotage ou, bien sûr, prendre la voie des airs.
1.9 Ces voies « historiques » du trafic mises à part, les opiacés quittent aussi la région par l’Asie centrale (voie B) dont les frontières ouvertes depuis 1991 sont autant d’exutoires très difficiles à contrôler. Le Tadjikistan et, dans une moindre mesure, l’Ouzbékistan et le Turkménistan [16]
, qui partagent tous des frontières terrestres avec l’Afghanistan, sont devenus des axes majeurs du narcotrafic régional, à destination de l’Europe bien sûr, mais aussi, et de façon croissante, des marchés de consommation centre-asiatique et russe. En fonction de leur localisation géographique, le Kirghizstan et le Kazakhstan se trouvent aux avant-postes de ces itinéraires centre-asiatiques du narcotrafic.
1.10 L’estimation des importances relatives des  axes A et B est difficile, l’Iran estimant pour sa part que 65 % du trafic transite par son territoire alors que les Nations unies estiment quant à elles que seuls 46 % de l’héroïne et de la morphine le font (mais 86 % de l’opium). [17]
Cette différence d’appréciation peut s’expliquer par le fait que ces axes de trafic communiquent et que les trafiquants peuvent très rapidement changer de route en fonction des initiatives de la répression ou des impératifs la demande sur les marchés de consommation : par exemple, via l’Azerbaïdjan, la drogue qui emprunte la voie de l’Iran peut rejoindre celle qui arrive d’Asie centrale.
1.11 Il existe plusieurs grands itinéraires de pénétration de l’héroïne en Europe de l’Ouest qui, parfois, peuvent s’imbriquer. L’un d’entre eux correspond aux routes du nord (voie B). Il emprunte les territoires des pays de l’Asie centrale, du Caucase, de la Russie, de l’Ukraine, de la Pologne et enfin de l’Allemagne. De là, l’héroïne peut être acheminée, plus à l’ouest, jusqu’au Royaume-Uni, en combinant route terrestre et route maritime, via les Pays-Bas et la Belgique. Les routes les plus importantes sont cependant encore celles des Balkans et leurs prolongements, terrestres notamment. La plus classique, qui part de la Turquie et via la Bulgarie, la Roumanie parfois, l’ex-Yougoslavie, la Hongrie, la Slovaquie, la République tchèque, mène en Autriche et en Allemagne. Elle connaît bien des variantes. Ainsi, plus au sud, une autre route conduit aussi via les pays de l’ex-Yougoslavie et l’Albanie, soit en Italie, soit en Slovénie, et de là plus à l’ouest. Ainsi, ces axes aboutissent, depuis Istanbul et via l’espace albanophone notamment (Albanie, Macédoine, Kosovo), mais aussi via l’Italie ou l’Autriche, au cœur même de l’espace de Schengen.
1.12 À cela s’ajoutent des routes qui prolongent celles des Balkans, par le nordLa première va de la Roumanie à la Moldavie et à l’Ukraine. La seconde, après avoir traversé la Mer noire, rejoint, via la Roumanie, la Bulgarie, la Slovaquie et la République tchèque, celle qui provient de la CEI. Enfin, la route maritime méditerranéenne qui part de Turquie,  qui mène en Italie et, ou, en Espagne et, de là, jusqu’en Grande-Bretagne ou encore aux Etats-Unis et au Canada, occupe une place non négligeable.
1.13 L’abolition des frontières à l’intérieur de l’espace européen visant à permettre la libre circulation des personnes et des marchandises, même si elle avait été anticipée par la criminalité organisée, est de nature à rendre les contrôles plus difficiles. Les saisies se font aujourd’hui soit aux frontières extérieures de l’espace européen, soit le long des routes des différents pays grâce aux efforts de coopération qu’ils ont développés entre eux et qui se sont notamment traduits par la création d’Europol.
1.14 Tout  au long de ces routes, les solidarités ethniques transfrontalières sont un des éléments qui favorisent le trafic. Du producteur au consommateur les routes sont divisées en segments plus ou moins longs, chacun contrôlé par des trafiquants de différentes nationalités qui s’appuient sur des ressortissants de chaque pays traversé. Même les conflits régionaux, dans les Balkans par exemple, ne peuvent empêcher l’établissement de relations d’affaires entre groupes de trafiquants issus de communautés que les évènements politico-militaires opposent. Les communautés linguistiques et familiales, voire claniques, mais aussi d’autres solidarités, telles celles qui existent au sein de certaines diasporas, assurent un niveau élevé de sécurité aux réseaux du trafic et les protègent efficacement contre les tentatives d’infiltration des autorités étatiques. Le trafic se fait donc par le biais de réseaux transnationaux qui utilisent tous les moyens disponibles pour arriver à leurs fins : des plus archaïques (violence physique) aux plus sophistiqués (en termes de communication notamment). Ils tirent particulièrement profit des vulnérabilités permises par la mise en place croissante de la libre circulation des biens et des personnes.
            b) Les routes des précurseurs chimiques
1.15 Pour transformer la matière première d’origine végétale en dérivé chimique, un certains nombres de substances que ne produisent généralement pas les pays transformateurs sont nécessaires. La grande majorité des laboratoires se trouve concentrée dans deux pays ; l’Afghanistan et la Turquie. Les flux d’exportation des drogues illicites croisent donc ceux des précurseurs chimiques [18]
 : en particulier l’anhydride acétique, le principal d’entre eux, qui est indispensable au processus de transformation de la morphine en héroïne [19] . Ils sont acheminés en Afghanistan, pays producteur de la matière première (opium) et également de morphine et d’héroïne, ou sur tous les points des itinéraires où se trouvent les laboratoires. Lorsqu’il est destiné à l’Afghanistan, l’anhydride acétique provient de sources diverses : la Russie, via les pays d’Asie centrale ; les pays d’Europe de l’Est et de l’Ouest (Royaume-Uni, Italie et Allemagne) ; la Chine, via le Kazakhstan et les autres pays d’Asie centrale.
1.16 Les saisies de ces produits en Turquie durant les années 2000 et 2001 [20]
, permettent d’en établir clairement l’origine, qu’ils y soient produits ou y transitent : la Fédération de Russie, la Géorgie, la Yougoslavie, la Bosnie-Herzégovine, l’Italie, la Bulgarie, l’Arabie saoudite et la Syrie [21] . La Roumanie produit également de l’anhydride acétique pour les laboratoires des trafiquants turcs, que ceux-ci se trouvent « délocalisés » sur son territoire ou en Turquie. Mais une grande partie de l’anhydride acétique utilisé par les trafiquants turcs provient également du détournement – malgré une législation qui a été récemment renforcée en Turquie – des grandes quantités de cette substance importée légalement d’Allemagne pour les besoins de l’industrie des tanneries de peaux [22] .
II.  LES RETOMBEES ECONOMIQUES LE LONG DES ROUTES

A.     L’impact économique en Afghanistan

2.1 Selon l’ODCCP [23] , en Afghanistan les revenus de la culture du pavot concernent près de 3,3 millions de personnes. Il s’agit de 80 000 agriculteurs et leurs familles (480 000 personnes) ainsi que de 480 000 ouvriers agricoles itinérants et leurs familles (2,8 millions de personnes). Les collecteurs d’opium, les commerçants et les trafiquants ne représentent donc que 20 000 personnes. La valeur totale de la production d’opium afghan au niveau des exploitations était estimée à 265 millions de dollars US en 2000, année où elle a été au même niveau qu’en 2002 [24] . Si l’on divise les revenus par le nombre de familles, bien que cela ne donne qu’une indication très générale, dans la mesure où il existe de grandes disparités entre paysans quant aux superficies cultivées et entre ces derniers et les ouvriers agricoles, le revenu par famille tiré annuellement de l’opium serait de 470 dollars (pour 6 personnes dans le cas des familles paysannes).
2.2 Dans le même rapport, l’ODCCP [25]
affirme que le chiffre d’affaires global du trafic d’opiacés d’origine afghane (à l’intérieur et à l’extérieur de l’Afghanistan) peut être estimé à quelque 25 milliards de dollars, soit près de 100 fois plus que ce que touchent les cultivateurs et les ouvriers agricoles [26] . Un autre des avantages de la production d’opium par les paysans, et non des moindres, réside dans l’accès qu’elle donne au crédit, ce qui n’est généralement pas le cas pour les productions licites [27] . Le crédit existe sous deux formes : ou bien les commerçants vendent des biens à crédit aux paysans qui seront payés au moment de la récolte sous forme d’opium. Ou bien et surtout, les collecteurs d’opium achètent la récolte à l’avance, parfois jusqu’à deux ans, selon un système dénommé salam. Dans ce cas, la récolte est payée à la moitié de sa valeur mais cela permet toutefois aux paysans d’acheter de la nourriture durant l’hiver. Ce système peut bien sûr se révéler désastreux pour le paysan dans le cas où ses cultures de pavot sont frappées par les intempéries, comme cela a été le cas dans l’Helmand durant la saison agricole 1997/1998 lorsqu’elle n’a été que la moitié ou le quart de ce qui était attendu. Dans ce cas, le paysan doit soit acheter de l’opium pour payer sa dette en nature, soit s’endetter davantage, soit vendre ses terres, ou alors s’enfuir au Pakistan. Pour ceux qui avaient vendu leur récolte un an à l’avance, l’interdiction prononcée par le mollah Omar a  encore une fois lourdement influé sur la dégradation des conditions de subsistance des paysans et a certainement contribué à la reprise de 2002 afin de rembourser les dettes contractées.
       B. L’impact économique le long des routes
2.3 Au sein de l’espace constitué par l’Asie centrale et le Caucase, l’impact économique du trafic des drogues illicites, qui se fond lui même au sein de pratiques poly-trafiquantes (voitures, êtres humains, métaux ferreux et non-ferreux issus des friches industrielles, contrebande de produits licites – en particulier hydrocarbures et cigarettes), reste important. La frontière existant entre commerces formel et informel et celle qui séparerait l’informel de l’illégal sont, toujours aujourd’hui, mal déterminées. Deux raisons principales l’expliquent dans cette région : d’une part, une crise économique endémique, un besoin constant de capitaux, et les stratégies de survie des populations démunies. D’autre part, des règles économiques d’inspiration libérale qui n’ont pas été encadrées par des législations adéquates et, ou, une infrastructure financière performante. Enfin, depuis l’Asie centrale et jusqu’en Europe centrale, l’arsenal juridique antiblanchiment est au mieux insuffisant, au pire, inexistant. Si les grandes infrastructures industrielles, celles qui procurent des devises, sont aujourd’hui en phase d’être intégrées dans le système économique mondial (textile, hydrocarbures, eau, etc.), l’ensemble de l’économie de subsistance reste lié aux pratiques d’une économie informelle. Par bus ou par camion, avec le système de l’achat de la route précité, les marchandises finissent par rejoindre les marchés, mais pas n’importe lesquels. Des villes-marchés - comme par exemple Sadachlou, posée sur la frontière arméno-géorgienne (dans une région habitée par des Azéris) et qui alimente trois pays - l’Azerbaïdjan, la Géorgie et l’Arménie - en toutes sortes de produits - sont disséminées dans l’ensemble de l’espace concerné. Ce sont des relais qui, placés sur les routes du trafic, permettent de diffuser un modèle économique qui facilite les trafics en tout genre. Mais ces villes permettent aussi l’approvisionnement bon marché de populations se situant au seuil de la pauvreté et qui pratiquent souvent le troc.
2.4 Bien entendu, ces pratiques, et cela est vrai pour tout l’espace que nous considérons, constituent un frein au développement économique rationnel. D’autant plus que la concentration entre les mains de la criminalité organisée de fonds provenant des activités illicites, notamment du narcotrafic, permet la mise en œuvre de mécanismes bien plus rentables : par exemple des investissements infrastructurels ou d’équipements (routes, transports, immobilier, industries, hôtellerie, casinos) ou le développement de l’import-export et de joint ventures légales qui, certes, génèrent d’importants profits. Toutefois, l’insertion de ces capitaux issus des trafics, et en particulier de celui des drogues illicites, connaît une logique propre. L’investissement ne se fait pas forcement dans une logique d’accroissement systématique des bénéfices, qui ont déjà été réalisés, mais d’intégration nécessaire, et même à perte, des capitaux, notamment pour la justification, le blanchiment des futurs bénéfices du narcotrafic. Ces investissements ne répondent donc que très peu aux besoins économiques réels des pays concernés. Pire, ils constituent une entrave ou même un frein au développement intégré, rationnel et durable, et font de la concurrence déloyale à l’économie formelle. Ils peuvent enfin créer, au sein de chaque pays, des aires d’activité qui sont dépendantes des modèles de développement criminogène et sont économiquement improductives.
III. LA CONSOMMATION DES OPIACES LE LONG DES ROUTES

A.     La consommation des drogues en Afghanistan et Pakistan

 
         3.1 En Afghanistan, dix années de guerre ont provoqué le développement de la consommation d’opium et l’apparition de celle de l’héroïne, mais toutes deux à un niveau relativement modeste [28] . Des rapports reçus par le PNUCID [29] suggèrent que les problèmes de drogues se développent dans plusieurs grandes villes. On s’injecte de l’héroïne à Herat (ouest) et Kandahar (est). Au début de 1999, 50 % des patients toxicomanes de l’hôpital de santé mentale de Kaboul, étaient des héroïnomanes. Dans cinq districts ruraux étudiés en 2000, 0,5 % de la population consommait de l’opium et 0,1 % de l’héroïne.
         3.2 Durant les années 1980, le Pakistan et l’Iran ont quant à eux été les principales voies d’exportation des opiacés. Les données sont assez précises dans le cas du premier pour que l’on puisse le considérer comme un modèle de l’effet du transit sur les consommations locales.
         3.3 Au Pakistan, durant les années 1990, bien que les routes aient été diversifiées, en particulier via l’Asie centrale, les saisies d’héroïne se sont maintenues à un niveau très élevé : les saisies de 10,7 t en 1995 ont baissé dans les années suivantes pour revenir à 9,4 t en 2000 et 6 t durant les dix premiers mois de 2001. Cette relative stabilité des saisies a été accompagnée par une augmentation de la consommation. Selon une enquête nationale citée par l’ODCCP, le nombre d’héroïnomanes était d’environ 500 000 à la fin des années 1990. Cependant, le taux de contamination par le VIH/sida est encore relativement faible. Cela tient au fait que l’héroïne a longtemps été fumée ou inhalée. Mais aujourd’hui, l’injection par voie intraveineuse, en particulier pour les drogues de synthèse (amphétamine et cocktails poly-produits) est le mode d’administration le plus répandu. En 1999, une enquête PNUCID-ONUSIDA réalisée parmi les injecteurs de drogues dans la ville de Lahore, la seconde ville du Pakistan en terme de population, faisait apparaître un taux très élevé d’hépatite C, ce qui laisse désormais craindre une envolée du VIH.
B.    La consommation le long des autres routes
         3.4 Jusqu’à la fin des années 1990, l’Europe de l’Ouest était la destination principale de l’héroïne produite à partir de l’opium afghan. Les bouleversements qui ont suivi la chute du Mur de Berlin ont profondément modifié cette situation. Si, aujourd’hui, cette production continue à alimenter le marché de l’Europe de l’Ouest, la plus grande partie de la production afghane se déverse dans les pays voisins ou le long des routes d’acheminement qui mènent au marché de l’espace Schengen. Selon l’ODC [30]
, le nombre d’usagers d’opiacés est de 2 millions en Russie, de 0,8 à 1,2 million en Iran, de 0,5 million au Pakistan et de 0,3 million en Asie centrale.        
         3.5 Le modèle pakistanais (causes et modalités de la diffusion de l’usage des opiacés) peut être appliqué à l’Iran dont le territoire est devenu, dès le début des années 1980, le prolongement des principales routes ayant leur origine en Afghanistan et au Pakistan. En dépit des efforts des autorités qui ont construit des murs et des barrages sur plus de 800 km en travers des vallées venant d’Afghanistan, et perdu plus de 3000 hommes en vingt ans dans les combats avec des trafiquants puissamment armés, le flux de drogues n’a cessé de croître dans les années 1990. L’ODCCP classe l’Iran comme le premier consommateur mondial d’opiacés avec une prévalence annuelle de 2,8 % chez les plus de quinze ans, devant le Laos (2,1 %) [31]
. Selon le DCHQ iranien, le nombre de toxicomanes serait de 1 000 000 à 1 200 000. 67 % des cas de VIH/sida y auraient pour cause l’injection de drogues par voie intraveineuse.
         3.6 A partir du début des années 1990, du fait des bouleversements politiques dans la région, les pays d’Asie centrale sont devenus également une voie très importante, peut-être la plus importante (voir infra), d’exportation des opiacés afghans avec les mêmes conséquences pour la toxicomanie. Selon l’étude de l’ODC [32]
, le nombre de toxicomanes dans la région (Turkménistan non inclus), serait de 400 000. Dans l’étude de l’ODCCP citée plus haut, le Tadjikistan, avec une prévalence de 2 % est au troisième rang des consommateurs mondiaux d’opiacés. Tous les pays d’Asie centrale et ceux de la CEI sont aussi touchés, à des degrés divers selon leur place sur les routes de la drogue, ou en fonction de leur situation économique et sociale [33] .
         3.7 Au Pakistan, la contamination des injecteurs d’héroïne par le sida est passée de 2 % en 1993 à 15 % en 2000. En Asie centrale, la proportion de contamination est due pour 88 %  à l’injection intraveineuse de drogue (67 % en Iran et 54 % en Fédération de Russie) [34]
. Au Kazakhstan, 70 % à 80 % des usagers utilisent le produit par injection ; ils sont 65 % au Tadjikistan. C’est en Ouzbékistan, avec 88 %  de personnes infectées, que le taux est le plus élevé dans la région [35] .
         3.8 Selon le ministère de l’Intérieur russe, le nombre de toxicomanes dans le pays dépasserait les 3 millions, dont moins de 10 % sont recensés. La situation est d’autant plus alarmante que la toxicomanie touche une population de plus en plus jeune : 60 % des toxicomanes ont entre 18 et 30 ans et seuls 20 % d’entre eux fréquentent un établissement scolaire. En Ukraine, le nombre d’usagers d’opiacés pourrait atteindre 220 000 personnes, dont 30 000 à 40 000 pour la seule région d’Odessa [36]
.
         3.9 En revanche, la Turquie, malgré la place qu’elle occupe sur les routes de la drogue, est un pays relativement peu touché par l’héroïnomanie [37]
.
         3.10 En Europe enfin, en quelques années seulement, les effets du trafic d’héroïne ont eu un impact important dans les pays de l’Est qui sont devenus à la fois des pays de transit et des marchés de consommation : selon l’ODC [38]
, 80 à 90 % de l’héroïne consommée sur les marchés européens de l’Est et de l’Ouest provient d’Afghanistan. Le dernier rapport de l’Observatoire européen de la drogue et de la toxicomanie, l’OEDT, affirme que « Le principal problème pour tous les pays candidat à l’entrée dans l’U.E. est l’héroïne » [39] . Seule la République tchèque, où une méthamphétamine (MDMA) élaborée localement, la pervitine, est la principale drogue consommée, fait exception. Dans les années 1980 et au début des années 1990, les opiacés utilisés étaient des produits locaux comme le braun en République tchèque, de l’extrait de paille de pavot  en Pologne (kompot) et en Lithuanie (shirka), etc. Avec l’augmentation de la production d’opiacés en Afghanistan et la baisse des prix de ses opiacés, ces substances artisanales ont été progressivement remplacées par de l’héroïne. Le mode le plus courant d’usage de l’héroïne est l’injection qui concerne jusqu’à 90 % des cas traités en Bulgarie et en Slovénie. Il est également important en Roumanie et dans les pays baltes. La situation est encore aggravée par le partage fréquent des seringues. En Estonie, où l’héroïne artisanale a été remplacée par de l’héroïne afghane en 1999, le nombre d’usagers ayant partagé leur seringue durant le mois précédent est passé en 2000 de 7,9 % à 22,4 % des héroïnomanes.
         3.11 Pour ce qui est de la contamination par le VIH, le rapport de l’Observatoire européen distingue trois groupes de pays :
  - d’abord les pays baltes  où la proportion de personnes contaminées est très élevée parmi les usagers de drogues illicites : en 2000, 90,8 % en Estonie, 81,3 % en Lettonie et 72,3 % en Lituanie ;
           - ensuite, la Pologne, où la prévalence est de 11 à 16 % ;
         - enfin, les autres pays, où le pourcentage est nul en Roumanie et de 6,5 % en Slovénie. La forte diminution de la production afghane n’aurait d’abord d’impact que dans les pays où il n’existe pas de tradition de fabrication de produits artisanaux, comme en Roumanie ou en Hongrie [40]
. Dans les autres, en cas de pénurie d’héroïne le retour aux opiacés traditionnels serait probable.
         3.12 Selon l’ODC [41]
, l’Europe de l’Ouest consomme annuellement de 80 à 120 t. d’héroïne (près de 9 t. y ont été saisies en 2000). Même si l’usage tend à se stabiliser et même à reculer, selon les pays, entre 50 % et 70 % des patients en demande de traitement sont des héroïnomanes [42] . Le rapport de l’OEDT note : « Les usagers à problème représentent moins de 1 % de la population adulte dans l’U.E. mais connaissent des problèmes sanitaires et sociaux considérables… une proportion considérable de la mortalité chez les jeunes adultes – 7 000 à 8 000 personnes annuellement - dans l’U.E. peut être liée aux problèmes de la drogue, (notamment à la consommation d’opiacés) » [43] .
           

 

En conclusion nous pouvons affirmer que le trafic des opiacés, en partie en fonction de son caractère illicite, entraîne des dommages considérables : exercice de la violence armée tant pour asseoir le trafic que pour imposer sa répression, financement d’armées non-étatiques, corruption importante, dysfonctionnement des mécanismes de l’économie légale, etc. Mais c’est au niveau de la santé publique que se situent ses effets les plus dévastateurs et c’est sans doute aussi dans ce domaine que les politiques publiques peuvent avoir le plus d’impact pour réduire les dommages provoqués par la consommation de drogues illicites. De fait, dans une majorité de pays de l’espace Schengen, une des principales causes de la stabilisation ou du recul de la consommation d’héroïne et de ses maux sanitaires associés, est la mise en place de politiques dites de réduction des risques./.



[1] Géographe, chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS).
Ethnologue et historien, expert auprès du PNUCID et de l’Union européenne.
Sociologue, expert de l’Observatoire géopolitique de la criminalité organisé (Université de Liège) et chargé de cours à l’Institut du Développement Economique et Social (Paris I).
Pierre-Arnaud Chouvy, Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or. Genève, Olizane, 2002, 539 p.
Charif et Rostam Choukourov, Peuples d’Asie centrale, Paris, Syros, 1994, 230 p.
Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS) « Les défis en matière de répression antidrogue à l’ère de la mondialisation et des nouvelles technologies » in « Rapport 2001 », New York, 2002, pp.1-8.
ODCCP « Main Centres of Illicit Opium production » in Global Illicit Drug Trends, New York, 2001.
UNDCP/Regional Office for Southwest Asia « Afghanistan
. Opium Cultivation & Production 1994.
Les Nations unies ont estimé que la production de 2001 était de 185 tonnes d’opium dont seulement 35 dans les zones sous contrôle taliban, le reste ayant été produit dans les régions tenues par le Front unie (Alliance du Nord).
ODCCP « Annual Opium Survey 2002 », Islamabad 2002.
Déclaration reprise par la presse écrite et la télévision turques. Sur la localisation de ces laboratoires en 1998 et 1999 voir Institute of Forensic Sciences “Global Study on Illicit Drug Markets”, Report Submitted to the United Nations Interregional Crime and Justice Research Institute (UNICRI), octobre 2000, p32. En février 2002, la police turque a opéré une saisie de 7 t de morphine.
Sur ce point, voir l’intervention de Jean van Dijk de l’ODC au séminaire de l’OSCE « Trafficking in Drugs – National et International Economic », …..
Déclarations de Tony Blair à la presse, janvier 2003.
Cependant, selon une enquête de l’United Sates Office on Drug Control Policy, cité par ODCP (2003), p. 33, en 2001, l’héroïne originaire d’Asie du Sud-Ouest serait passée  à 15 % du marché, soit les 2/3 de toutes l’héroïne d’origine asiatique, alors qu’elle n’en représentait qu’un tiers en 1999.
DCHQ “The National Drug Control Report – 2000” Islamic Republic of Iran.
Dans ce pays les saisies qui avaient représenté près de 2 t d’héroïne en 1997, on régulièrement baissé depuis pour représenter 200 kg en 2000.
ODC “The Opium Economy in Afghanistan
. An International Problem”, New York, 2003.
Il s’agit de produits chimiques licites utilisés par l’industrie, légalement exportés mais détournés vers les laboratoires le plus souvent à l’insu des pays exportateurs et des industriels eux-mêmes.
International Nacotics Control Board 2002 “Precursors and chemical frequently used in the illicit manufacture of narcotic drugs and psychotropic substances”, New York, 2003 et United States Department of State “International Narcotics Control Strategy Report  2003”, Section XI: Chemical Controls.
Ministry of Interior, Turkish national police, departement of anti-smuggling and organized crime (KOM) “Turkish Drug Report 2001”
« Depuis 2000 en particulier, la supposition selon laquelle des pays de la Méditerranéen orientale, qui n’étaient auparavant pas utilisés par les trafiquants pour détourner des produits chimiques (Arabie saoudite, Israël, République arabe syrienne, République islamique d’Iran) serviraient désormais à détourner l’anhydride acétique vers les circuits de fabrication illicite d’héroïne, s’est confirmée », OICS, op. cité, p. 79.
Lors d’une interview réalisée pour l’émission « Envoyé spécial » (France 2), enmai 1999, Unan Usal, directeur des forces anti-drogues de la Turquie, déclare « il est très difficile de contrôler des centaines de tanneries de taille petite moyenne, qui se procurent, de manière tout à fait légale de l’anhydride acétique sur le marché européen. Certaines ont trouvé une manière lucrative pour faire fructifier leur capacité d’achat de ce produit chimique, en revendant une partie au marche parallèle ». Selon un rapport de la police d’Istanbul, datant de juin 2000, « au moins deux laboratoires démantelés, appartenant à des kurdes en 1999, étaient installés à proximité d’une tannerie ».
« Le marché des opiacés » in « Tendances mondiales des drogues illicites 2002 », p.43. L’ODCCP est devenu ODC en octobre 2002. Pour une présentation plus détaillée voirvODC « The opium Economy in Afghanistan », New York, 2003, 222 pp, p.28-33.
Du fait de prix qui sont restés très élevés en 2002 et au début de 2003 (environ 500 dollars US par kilo, ces chiffres devraient être sensiblement majorés. En revanche, le raisonnement reste valable en ce qui concerne la part relative des paysans et des trafiquants.
ODCCP, op. cité p.13.
Dans le rapport ultérieur cité plus haut (« The Opium Economy in Afghanisan, an International Problem », New York, 2003, les prix s’étant maintenu à un niveau très élevé (environ 500 US dollars au lieu de 50 en moyenne avant l’année 2000) en 2002, l’ODC évalue à 1 200 millions de dollars les revenus de la drogue en Afghanistan, soit 19 % du PNB.
UNDCP « Afghanistan
. The Role of Opium as a Source of Informal Credit », Preliminary Report, Islamabad, janvier 1999.
UNDCP « Afghanistan
. Community Drug Profile. Problem Drug Use in Afghan Communities: An Initial Assessment”, Islamabad, septembre 1999.
ODC (2003), op. cité, p.72.
ODC, 2003, p. 33
ODCCP « Tendances mondiales des drogues illicites 2002 », New York 2002, p.231.
op.cité. p.188.
Pour une description précise et chiffrée de la toxicomanie en Asie centrale, ODC (2003), pp.185-196.
Idem, p.199
Idem, p.199
UNICRI « Odessa Drug Market. Analytic Research », Kiev, 2000.
Institute of Forensic Sciences “Global Study on Illicit Drug Markets”, Report Submitted to the United Nations Interrogional Crime and Justice Research Institute (UNICRI), octobre 2000.
Op. cité, 2003, p.33.
EMCDDA « Report on the drug situation in the candidates CEECs, 2002, Lisbonne, 2002 ;
Dans ce dernier pays il existe cependant