Le jury, composé de :
Michel Bruneau (CNRS)
Gilbert Etienne (IUHEI)
Alain Labrousse (OFDT)
Yves Lacoste (Paris VIII)
Roland Pourtier (Dir., Paris I)
a attribué à Pierre-Arnaud
Chouvy la mention
Très Honorable
aves ses félicitations
à l'unanimité.
***
Des rives de la Méditerranée aux espaces du Triangle
d'Or et du Croissant d'Or, le pavot à opium est devenu, d'une
plante médicinale dont la diffusion initiale bénéficia
de l'anthropisation des milieux, cette source de drogue majeure désormais
tellement vilipendée. Depuis lors enjeu de conflits, l'opium
devint même souvent le nerf de certains d'entre eux que son
commerce permettait et développait. C'est cette même
plante dont les extraits soulagèrent tant de douleurs causées
notamment par les conflits (lesquels, surtout, firent leur réputation)
qui est désormais la cible prolongée d'une " guerre
à la drogue " que beaucoup disent, à juste raison,
perdue d'avance.
L'objectif de cette thèse a consisté à comprendre
quels ont été les facteurs d'émergence et de
pérennisation des espaces de production illicite asiatiques,
ceux du Triangle d'Or et du Croissant d'Or (respectivement et stricto
sensu les espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et
de la Thaïlande, et de l'Afghanistan, de l'Iran et du Pakistan).
Outre leurs multiples et diverses caractéristiques géographiques
premières (physiques et humaines) qui en ont fait des espaces
périphériques et marginaux, le Triangle d'Or et le Croissant
d'Or ne sont définissables et délimitables, en tant
qu'entités spatiales, que par rapport à une activité
de production sans laquelle ils ne seraient pas, ou plus : la représentation
des deux espaces est fonction de la production illicite d'opium qui
y a lieu. Les deux espaces ont en commun divers paramètres,
tant par leurs natures et propriétés respectives que
par leurs localisations relatives et absolues. Ainsi peuvent-ils être
tous les deux décrits à travers leurs localisations
périphériques (à l'est et à l'ouest de
la chaîne himalayenne), leurs caractères de marges, d'angles
géographiques et géopolitiques.
L'autre trait majeur du Triangle d'Or et du Croissant d'Or réside
dans leur caractère dynamique, celui de réalités
géographiques mouvantes, et non pas statiques ou figées.
Au sein de l'Asie du Sud-Est continentale et de l'Asie du Sud-Ouest,
l'ancrage spatial et la pérennisation de la production d'opium
sont soumis à des évolutions et des bouleversements
permanents qui sont eux-même fonction du contexte géopolitique
d'une telle activité illicite. La redéfinition constante
par les acteurs étatiques et non étatiques des multiples
rapports de forces et de pouvoirs, qui s'exercent sur l'espace et
surtout sur la production illicite qu'il porte et les revenus qu'elle
permet, s'exprime par le biais de processus de territorialisation
aussi nombreux que concurrentiels et contradictoires. Dans le Triangle
d'Or et le Croissant d'Or, les territorialisations multiples et concurrentes
se font en effet par, pour, et contre l'opium. Elles déterminent,
selon leurs évolutions, l'étendue spatiale des productions
d'opium : leur expansion et, ou, contraction régionale, ainsi
que leur translation de part et d'autre de frontières interétatiques
ou de fronts majeurs. La prégnance du facteur polémologique
dans les causes explicatives du recours à l'économie
de l'opium, en certains lieux et par certains acteurs, permet alors
d'expliquer dans quelle mesure il n'y a pas à proprement parler
deux territoires unitaires de l'opium. Si les espaces de production
illicite du Triangle d'Or et du Croissant d'Or procèdent certes
de processus de territorialisation, la drogue, en jouant le rôle
dual - économique et stratégique - de nerf et d'enjeu
de la guerre, perpétue ces dynamiques territoriales et joue
contre toute stabilité politico-territoriale.
Les espaces du Triangle d'Or et du Croissant d'Or, ainsi que leurs
productions, se sont constitués à la faveur de contextes
et de décisions politiques particulièrement propices
à leur développement, parmi lesquels, bien sûr,
figure la prohibition, disposition politique par excellence que l'on
peut considérer comme étant à l'origine même
de la problématique mondiale actuelle de l'économie
des drogues illicites. La dimension politique du recours à
l'économie de l'opium a été dégagée
de l'observation de l'impact et des conséquences que certaines
décisions ou stratégies politiques ont pu avoir sur
des objets géographiques tels que la frontière, ou sur
des produits de consommation tels que les opiacés. Les dynamiques
territoriales du Triangle d'Or et du Croissant d'Or sont en effet
intrinsèquement liées au facteur polémologique
et au rôle de la drogue en tant qu'objet et moyen de pression
politique, économique et stratégique. Elles permettent
ainsi d'affirmer la prégnance du contexte politique dans l'explication
et la compréhension de leurs émergences respectives.
Le recours à l'économie de la drogue dans ces deux espaces
procède avant tout d'un phénomène politique,
tant du point de vue de l'existence, à différentes échelles
d'espace et de temps, de contextes favorables à un tel recours,
que de celui des stratégies individuelles et collectives qui
tendent à le mettre en uvre. L'isolement et l'isolationnisme
de la Birmanie et de l'Afghanistan, mais aussi les politiques impériales
de l'accès ou de sa dénégation en Asie, l'imposition
et l'adoption locales de modèles politico-territoriaux occidentaux
et de leurs attributs spatiaux (ambiguïté de la frontière),
les stratégies d'exclusion et de marginalisation de populations
" minoritaires " de régions " périphériques
" par des centres politiques à tendance plus ou moins
ethnocratique, sont autant de paramètres issus des contextes
politiques qui ont pu jouer, à un niveau ou à un autre,
dans l'émergence et la conservation d'espaces de dépression
économique et politique au sein desquels l'économie
de l'opium a trouvé des terrains sur lesquels prospérer.
Les contextes politiques successifs ont ainsi, à différentes
échelles, déterminé et entretenu la nature de
deux espaces qui, de carrefours régionaux et continentaux des
migrations et du commerce qu'ils furent pour la plus grande partie
de leur histoire, sont devenus, d'abord avec les périodes coloniales
puis avec celle de la guerre froide, de véritables antiroutes
artificielles. En Asie, l'imposition de politiques restrictives de
l'accès, et les grands alignements régionaux impériaux
comme ceux de la guerre froide, ont accentué la marginalisation
et la périphérisation des confins territoriaux des six
pays du Triangle d'Or et du Croissant d'Or actuels. Aux contraintes
spatiales naturelles en ont donc été ajoutées
d'autres, de type politique et stratégique cette fois, qui
ont contribué à faire de ces espaces de contact, de
ces anciens pivots des communications transcontinentales, des angles
géopolitiques majeurs caractérisés par leur isolement.
Dans le Triangle d'Or et le Croissant d'Or, les stratégies
individuelles et collectives des acteurs du narcotrafic constituent
donc des moyens d'intégration dans les jeux économiques
et politiques régionaux et mondiaux, en même temps que
des moyens de contournement, économique et politique, des Etats.
Mais l'importance du facteur politique dans l'explication de l'émergence
des deux espaces de production illicite peut être mesurée
à l'aune des situations géopolitiques afghane et birmane,
dans lesquelles les motivations premières des conflits sont
clairement politiques, et non économiques. Dans les deux cas,
ce sont les situations conflictuelles prolongées, initiées
par des griefs et des revendications politiques, qui ont accru le
recours à l'économie de la drogue, autant qu'elles ont
été augmentées par celle-ci. Une hypothétique
issue aux productions afghane et birmane passe ainsi inévitablement
par le règlement politique de leurs conflits respectifs.
La primauté du facteur politique dans les mécanismes
du recours à l'économie de la drogue est également
illustrée par la nette réorientation des itinéraires
du narcotrafic à partir du Triangle d'Or comme du Croissant
d'Or, phénomène consécutif à la réouverture
de frontières interétatiques longtemps restées
fermées aux flux commerciaux légaux. Les transformations
politiques, et parfois les profonds bouleversements, qui ont marqué
les espaces ex-soviétiques, chinois et indien ont permis à
de nombreuses routes commerciales de retrouver l'importance qui était
la leur avant le déclenchement des rivalités impériales
et de celles de la guerre froide. La réorientation des flux
d'opiacés birmans vers la Chine et l'Inde du Nord-Est, et celle
des exportations afghanes vers les républiques nouvellement
indépendantes d'Asie centrale, illustrent notamment l'impact
du politique sur l'économie de la drogue.
Les facteurs politiques priment donc sur les facteurs économiques
dans l'explication du recours à l'économie de l'opium
comme dans celle de l'émergence des espaces du Triangle d'Or
et du Croissant d'Or. En Asie, le pavot à opium prolifère
en effet désormais plus sur les ruines de la guerre et de l'exclusion
que sur le terreau du sous-développement. C'est ainsi le nud
gordien de l'intégration et de la territorialisation qui apparaît
au centre de la problématique de la drogue.
Pierre-Arnaud Chouvy
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Les
territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du
Croissant d'Or
de Pierre-Arnaud Chouvy
Genève, Olizane,
2002.
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