
Géopolitiques de
l'intégration
dans l'espace polyethnique et interétatique
du Triangle d'Or
Pierre-Arnaud Chouvy
Mémoire de Maîtrise de géographie
Université d'Aix-Marseille
Sous la direction de C. Spill (M.C.)
1996
Voir aussi :
Les
territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant
d'Or
de Pierre-Arnaud Chouvy
Genève, Olizane, 2002.
Consulter la
table des matières et lire l'introduction.
TABLE DES MATIERES
Avant-propos
Introduction
Première partie
BIRMANIE, LAOS, THAILANDE ET LE TRIANGLE D’OR :
CONSTRUCTIONS ET EMERGENCE
Introduction
1.1. Les milieux naturels : relief, climat et biogéographie
d’un espace unique
Deuxième partie
LE TRIANGLE D’OR, ENTRE TRADITION ET MODERNITE
Introduction
Troisième partie
LE TRIANGLE D’OR,
ENSEMBLE SPATIAL POLYETHNIQUE ET INTERETATIQUE
Introduction
Conclusion générale
Avant-propos
L’Asie du Sud-Est continentale est un espace dont l’approche
est problématique et difficile puisqu’il ne nous est pas familier. En effet
d’importantes différences orthographiques caractérisent les noms de lieux ou
de personnages selon les sources utilisées et selon les transcriptions adoptées.
D’un point de vue toponymique, un bel exemple de diversité orthographique est
fourni par le Vietnam dont le nom peut également s’écrire Viet Nam, Viet-Nam
ou encore Viêt-nam.
Selon que les sources utilisées soient de langue anglaise ou
française, certains noms de lieux changent d’orthographe, comme celui de la
rivière Salween (en anglais) qui devient Salouen en français, ce qui pose ainsi
quelques problèmes de repérage pour un lecteur n’étant pas familiarisé avec
la région concernée. Les noms de personnages, d’origine chinoise par exemple,
peuvent également varier de façon importante selon les sources : Chang Chi-Fu
devenant ainsi Shan Shi-foo. L’exemple le plus significatif est celui du titre
de noblesse shan que l’on trouve écrit Sawbwa ou Sahopa !
Les sigles et acronymes désignant des organisations diverses
varient quant à eux de façon quasi systématique selon qu’ils sont utilisés par
des anglophones ou des francophones : la transformation de LAFPL en AFPFL (Anti-fascist
People’s freedom League) pose ainsi quelques problèmes.
Par soucis d’homogénéité, les noms de lieux sont donc rapportés
selon leur orthographe anglaise, ce que font nombre d’auteurs français, et les
sigles et acronymes seront également présentés en anglais comme il est fait
dans la majorité des publications.
Quant aux ethnonymes, leur méconnaissance implique qu’ils ne
portent pas la marque du pluriel, certaines confusions étant possibles, les
Lao, groupe ethnique majoritaire du Laos, devenant, en cas de l’application
de cette marque, les Laos. Certains auteurs estiment que les accords doivent
être faits lorsque les ethnonymes sont courants ou plus ou moins entrés dans
la langue française, ce qui fait que les "Birmans", les "Thaïs", les "Viets"
et les "Khmers" bénéficient de la marque du pluriel alors que les Hmong, Shan,
et Karen, par exemple, seraient contraints au singulier. Si la pratique consistant
à ne pas mettre au pluriel les ethnonymes les moins usités permet en effet de
ne pas les déformer par une mauvaise prononciation, la non-homogénéité qu’elle
induit ne la rend pas simple d’usage. Je suis plutôt partisan de ne gratifier
aucun ethnonyme de la marque du pluriel, mais de l’attribuer aux noms d’habitants
tirés de ceux des Etats reconnus internationalement : les Thaïlandais, les Laotiens
et les Birmans.
Il convient de préciser un point précis, celui de la différence,
qui n’est pas faite en français, entre les Birmans de citoyenneté et les Birman
d’ethnicité, mais qui, en anglais se traduit par deux termes différents, respectivement
Burmese et Burman. L’usage différentiel de la marque du pluriel
permet donc de ne pas permettre de confusion lorsque l’emploi est fait en français,
les citations étant bien sûr reproduites précisément.
Quant au nom de l’Etat de Birmanie, il restera préféré à celui
de Myanmar créé en 1988 par la junte militaire, afin de ne pas avaliser un régime
qui n’est pas reconnu par l’opposition démocratique du pays.
Introduction
Le Triangle d’Or, qui se situe au coeur de l’éventail nord-indochinois,
est un espace qui présente un condensé des caractéristiques propres à l’Asie
du Sud-Est continentale dans son ensemble. Il est niché au milieu d’une des
régions du monde où les diversités et les disparités sont parmi les plus marquées
dans tous les domaines considérés; en effet, les aires topographiques, écologiques,
ethnolinguistiques, démographiques, économiques et politiques font preuve d’une
grande richesse tant leurs variations sont importantes, et les multiples combinaisons
possibles des superpositions de ces ensembles spatiaux respectifs expriment
la profonde complexité de la région.
Ici les différents aspects géographiques se conjuguent, se
complètent ou se concurrencent dans de nombreuses et variées relations espace-société,
opposant par exemple les plaines aux montagnes, les centres aux périphéries,
les majorités aux minorités, les espaces sociaux de référence aux espaces sociaux
d’appartenance. Ces relations espace-société prennent des dimensions particulièrement
importantes lorsque des processus d’intégration sont engagés puisqu’une société
constitue en territoire l’espace qu’elle occupe en agissant sur les composantes
naturelles de son milieu, composantes qui sont des supports matériels soumis
à des lois de fonctionnement et d’évolution spécifique sur lesquels agissent
des connaissances, des idées et des valeurs qui consacrent le processus de territorialisation
d’une culture et son ancrage sur le sol : "l’espace, l’étendue, le territoire
relèvent d’une sémantique qui révèle le social et nous est révélée par lui"
(Cadoret, in Bonte, 1991, p. 235), "la relation à l’espace étant universellement
garante de la particularité des identités." (Levy et Ségaud, ibidem).
Les phénomènes identitaires apparaissent en effet primordiaux
tant les multiples communautés ethniques et religieuses, qui se définissent
par un habitat déterminé et des formes culturelles spécifiques, constituent
des unités sociales, homogènes ou non, qui sont plus ou moins reconnues par
les autres acteurs, qu’ils soient étatiques ou non. Ainsi, dans le cadre des
politiques d’intégration territoriale et nationale que mènent les Etats concernés,
les relations espace-société-Etats prennent une dimension particulière dont
la complexité résulte des contradictions entre des iconographies, des représentation
spécifiques, des sentiments d’appartenance et des processus de territorialisation
divergents qui contrebalancent les volontés homogénéisantes des Etats de l’Asie
du Sud-Est continentale.
Les situations auxquelles sont confrontés les Etats de la région,
comme les sociétés pluriculturelles qui les composent, sont donc éminemment
géopolitiques puisqu’elles traduisent des rivalités de pouvoirs sur des territoires
mais aussi des rivalités de moyens et surtout d’idées, ainsi qu’Yves Lacoste
définit les situations géopolitiques. Les hautes terres de l’éventail nord-indochinois
sont ainsi le théâtre de rivalités territoriales (dont les aspects sont multiples
: stratégiques, politiques, économiques, linguistiques, culturels, religieux,
environnementaux, agricoles) qui font l’objet de représentations contradictoires
et qui posent le problème de la représentation géopolitique de la nation (la
construction de celle-ci et l’adhésion de toute la population d’un Etat à ses
valeurs), des représentations spatiales et identitaires des territoires et des
pouvoirs qui leurs sont associés. Si, comme le soutient Yves Lacoste, un phénomène
géopolitique relève de polémiques entre citoyens à propos de problèmes pouvoir-territoire,
à l’échelle nationale et, ou, internationale, alors la "région des trois frontières",
dite aussi du Triangle d’Or (Birmanie, Laos, Thaïlande), recèle des phénomènes
géopolitiques majeurs dont la complexité exige une approche multiscalaire qui
rende compte de l’imbrication et de la superposition d’ensembles spatiaux multiples
: espaces sociaux restreints englobés par des espaces sociaux élargis, eux-mêmes
intégrés dans des espaces politiques qui peuvent les recouper, et enfin, ensemble
spatial du Triangle d’Or qui recouvre partiellement trois ensembles étatiques,
niant ainsi la réalité et le respect de leurs frontières tout en les utilisant
comme conditions expresses de son existence.
Ces frontières représentent, dans le cadre de géopolitiques
internes, des limites légales pour les pouvoirs centraux dans lesquelles ils
peuvent exercer leur autorité, et ce aux dépens des minorités dont les sentiments
identitaires revendiqués sont réprimés. Ainsi, ces frontières, dont les tracés
d’époque coloniale ont été dictés par des préoccupations d’ordre stratégique
(Haut-Mékong, aire tampon), posent le problème du contrôle des groupes humains
situés dans les régions périphériques qui sont elles-mêmes des zones de contact
interétatique et de passage. La dynamique géopolitique résulte donc aussi de
l’intervention d’acteurs non-étatiques ou de sous-systèmes : ethnies "minoritaires"
ou "majoritaires", dominantes ou dominées, communautés religieuses et, ou, linguistiques,
clans, tribus, factions, clientèles, partis politiques minoritaires et diasporas.
"Chaque entité sociale, politique ou culturelle, poursuivant ses propres objectifs,
contribue à "l’universelle explosion des particularismes" qui affecte la majorité
des Etats, lorsqu’ils ne sont pas structurés en Etats-nations... Les Etats non-nationaux
sont en effet assimilables à des systèmes spatiaux hétérogènes, et de ce fait,
spatialement différenciés. Or, les tensions internes peuvent rapidement y prendre
une dimension plus large, soit que les acteurs non-étatiques soient aussi localisés
en position frontalière et d’intersection, frontière obstacle, soit qu’ils puissent
disposer d’appuis logistiques dans les pays voisins, soit les deux." (Foucher,
1991, p. 301) Les situations de la Birmanie, de la Thaïlande et du Laos avec
les revendications identitaires et territoriales de leurs populations frontalières
illustrent de façon significative ces phénomènes.
L’objectif est donc ici d’observer, d’analyser et de comprendre
les motivations des dynamiques politico-territoriales respectives et particulières
des trois Etats recoupés par l’espace du Triangle d’Or, ainsi que de considérer
les réactions des ethnies "minoritaires" à ces volontés d’intégration. Identités,
territoires, ethnies, nations et Etats seront les mots-clés qui structureront
la mise en évidence de la complexité géopolitique de l’aire en question. Celle-ci
se fera en dégageant trois types de trames spatiales superposées dont ni le
maillage, ni la durée ne peuvent se recouvrir, sauf au niveau du mythe. Les
trois trames seront constituées par les formations géographiques (chorogenèses),
les formations ethniques (ethnogenèses), et les formations politiques (politogenèses)
(Breton, 1995). Une perspective diachronique sera adoptée afin de dissocier
les héritages précoloniaux des héritages coloniaux et postcoloniaux dans les
situations et les logiques respectives actuelles des trois Etats. Les rapports
et les relations entre les forces centripètes et centrifuges et les dynamiques
d’intégrations multiscalaires pourront être abordées à travers différents champs
culturels dont les représentations du monde, les rapports au milieu, la vie
sociale pourront constituer les domaines d’exploration des représentations souvent
partielles, partiales et contradictoires des acteurs.
Les aspects développés seront regroupés autour de quatre pôles
majeurs, à savoir les aspects identitaires (ethnie/nation, religion,
culture, civilisation, langue), territoriaux (échelles subétatique, étatique
et régionale ou interétatique), politiques (systèmes "traditionnels"
précoloniaux, systèmes coloniaux et postcoloniaux, dictatures, communismes,
libre-échangisme), et économiques et environnementaux (ressources agricoles,
naturelles, humaines; économies ouvertes ou fermées...).
C’est à travers les chorogenèses, les ethnogenèses les politogenèses
et les différents aspects qu’elles prennent selon leurs associations que nous
aborderons les géopolitiques de l’intégration dans le Triangle d’Or.
Dans une première partie, l’étude des constructions respectives
de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande permettent de déceler les origines
de l’émergence du Triangle d’Or, les interrelations entre les milieux naturels
et culturels ainsi que les constructions politico-territoriales déterminant
des contrastes et des disparités à différentes échelles. Dans une seconde partie,
les multiples oppositions qui s’articulent autour de la relation tradition-modernité
caractérisent le Triangle d’Or comme un espace historique de transition et de
passage, les approches conceptuelles s’avérant d’abord indispensables pour appréhender
la complexité interactionnelle de l’aire considérée. La troisième partie aborde
le Triangle d’Or en tant qu’ensemble spatial polyethnique et interétatique à
travers ses caractéristiques phénoménales majeures, à savoir la culture du pavot
à opium, les guérillas et les réactions étatiques qu’elles impliquent.
Première partie
Birmanie, Laos, Thaïlande
et le Triangle d’Or :
constructions et émergence
L’approche de l’espace du Triangle d’Or nécessite auparavant
d’avoir envisagé les constructions respectives des trois Etats aux périphéries
desquels ce dernier a émergé. Car c’est en effet à partir de l’étude des caractéristiques
et des évolutions propres à chacun des pays concernés, donc de leurs qualités
et de leurs contraintes, que l’on pourra considérer l’émergence de cet espace
marginal et illégal qu’est le Triangle d’Or.
"L’organisation transforme une diversité discontinue d’éléments
en une forme globale. Les émergences sont les propriétés, globales et particulières,
issues de cette formation, inséparable de la transformation des éléments." E.
Morin, 1977, p. 115
Nous aborderons donc l’étude du Triangle d’Or après avoir caractérisé
la région dont il fait partie intégrante. L’originalité de cet espace implique
que l’on détermine ses qualités et ses contraintes, les nombreuses interrelations
et interactions qui lient l’homme à son milieu, les évolutions historiques et
les contrastes des Etats actuels afin de saisir le système régional dans sa
complexité.
Ainsi les aspects développés seront ceux qui relèvent des milieux
naturels et culturels des trois Etats, la compréhension des dialectiques espaces-sociétés
s’avérant ici indispensable; une approche diachronique des constructions politico-territoriales
(des périodes pré-coloniales aux époques contemporaines) précédera ensuite l’observation
des contrastes et des disparités à l’intérieur des Etats comme entre eux : observations
qui seront basées sur les indicateurs statistiques les plus significatifs des
situations actuelles. Une fois définies les spécificités de la région, la diversité
comme l’unité de celle-ci apparaîtront dans toute leur complexité et permettront
alors d’appréhender celle des situations géopolitiques.
1. Milieux naturels et milieux culturels, des
données essentielles.
1.1. Les milieux naturels:
relief, climat et biogéographie d’un espace unique.
L’Asie du Sud-Est continentale (figure 1) est constituée d’un
ensemble péninsulaire dont les directions orographiques sont nettement méridiennes.
Les Monts Arakan et ceux du Tenasserim, les Dong Phraya et la Chaîne annamitique
se succèdent d’Ouest en Est et cloisonnent plaines et bassins alluviaux: l’Irrawaddy
et la Salween drainent la Birmanie, la Menam Chao Phraya la Thaïlande, le Mékong
parcourt et sépare par endroits le Laos, la Thaïlande, le Cambodge et le Vietnam.
Ces grands fleuves prennent leurs sources dans les hautes terres de l’éventail
nord-indochinois ou même au Tibet (Salween, Mékong) et incisent des vallées
de directions Nord-Sud dont l’importance est tout autant physique que culturelle
puisqu’elles permirent les migrations successives des populations actuelles
de la péninsule. La région offre un relief tourmenté même si celui-ci ne prend
pas des dimensions altitudinales extrêmes: collines et montagnes y prédominent
effectivement, l’isohypse 500 mètres délimitant plus de la moitié de la superficie
régionale. Dépassant rarement 2000 mètres d’altitude les reliefs fondent néanmoins
un contraste marqué entre plaines et montagnes que viennent accentuer les données
climatiques et biogéographiques (figure 2).
La situation tropicale de l’Asie du Sud-Est continentale et
sa position entre deux masses océaniques lui confèrent des propriétés climatiques
fondamentales, les températures élevées et les bilans pluviométriques étant
importants et contrastés selon les régions. La région est soumise à l’alternance
des flux de mousson qui permettent des précipitations importantes: les façades
occidentales birmanes et thaïlandaises connaissent des bilans supérieurs à 3
000 mm par an en moyenne, l’intérieur des pays récoltant entre 1000 et 3000
mm en grande majorité avec néanmoins des régions sèches comme la Haute-Birmanie
et le centre de la Thaïlande. L’étagement et la complexité du relief qui s’ordonnent
en fonction de la latitude (0 à 28° N), de l’altitude et de la topographie auxquels
viennent s’ajouter les variations de sols, de précipitations et de végétations
(effets d’abri, contrastes d’exposition) accentuent les contrastes paysagers
du sud-est asiatique. Il est intéressant de noter ici que ces caractéristiques
climatiques et surtout ses implications culturales et culturelles ont marqué
de nombreux géographes qui, lorsque le terme Asie du Sud-Est n’avait pas encore
cours, intégraient cette région dans la vaste Asie des moussons. Ainsi J. Sion
(1929) et Dobby (1961) soulignent plus les faits de civilisation d’un monde
oriental soumis à des flux de mousson que les caractères climatiques eux-mêmes.
P. Mus (1977) perçoit quant à lui "L’angle de l’Asie" pris entre une bretelle
des invasions au Nord et une écharpe des moussons au Sud.
La particularité intrinsèque de l’Asie du Sud-Est, outre son
climat de mousson, réside dans ses milieux naturels qui sont constitués par
les différentes formes de forêts équatoriales et tropicales. Les forêts ombrophiles
recouvraient l’immense majorité de l’espace (J.E. Spencer, in Barrau, 1974)
dans un passé très ancien alors qu’actuellement leur superficie se trouve considérablement
réduite. Les forêts tropicales de mousson, les forêts secondaires et les mangroves
forment le reste de la végétation forestière alors que les savanes et les espaces
cultivés s’étendent à leurs dépens. Cet espace biogéographique passe pour le
plus riche au monde de par sa diversité floristique inégalée. Les influences
du relief et du climat et surtout leurs multiples combinaisons expliquent la
diversité des niches écologiques et leurs forts taux d’endémisme qui font de
cette région un milieu unique et précieux ne serait-ce que par l’importance
de son patrimoine génétique. Aussi l’écosystème généralisé (abondance des espèces
présentes en nombre restreint) du sud-est asiatique constitue-t-il "la région
du monde la plus riche en plantes utiles" ( Haudricourt, Hédin, 1943), avec
sur la liste des cultigènes originaires de l’aire en question: le taro, la grande
igname, le bananier, la canne à sucre, l’arbre à pain, le millet et bien sûr
le riz. L’idée d’une antériorité de la domestication de certains cultigènes
de la région (Haudricourt, Hédin, 1943) qui fut reprise par le géographe C.O.
Sauer (1969) permit, non sans controverses, de parler d’un "berceau cultural"
(J. Barrau, 1974) et d’une aire culturelle caractérisée par une "civilisation
du végétal" (P. Gourou, 1940 et 1953). Il faut mentionner ici l’importance primordiale
des bois durs tropicaux qui appartiennent presque tous à la famille des diptérocarpacées,
ainsi que l’abondance des bambous dont les usages sont prédominants dans les
modes de vie des populations du sud-est asiatique
(1):
"Ici, la végétation est à la fois toute puissante et favorable à l’homme. L’animal
est en quelque sorte l’accessoire. C’est la forêt qui est le cadre, qui est
tout: l’arbre est dieu." (Jean Przyluski, Etudes rurales, 1974, p.36)
1. 1. 2. Les milieux culturels: diversité
et complexité des distributions.
La complexité du relief et la variété des niches écologiques
ont permis à différents modes d’occupation et d’exploitation de l’espace de
se développer parmi les populations sud-est asiennes. En effet un contraste
saisissant oppose les deux grands types de paysages et de paysanneries que constituent
la riziculture des basses terres irriguées et l’agriculture sur brûlis des forêts
collinéennes et montagnardes entre lesquels se développent de plus en plus champs
pionniers et cultures de plantation.
Les diversités caractéristiques de l’aire considérée, qui sont
autant non de déterminismes mais de déterminations, fondent une diversité de
"morphologies sociales" définies par Marcel Mauss: "la science qui étudie non
seulement pour le décrire mais pour l’expliquer le substrat matériel des sociétés,
c’est-à-dire la forme qu’elles affectent en s’établissant sur le sol, le volume
et la densité de population, la manière dont elle est distribuée ainsi que l’ensemble
des choses qui servent de siège à la vie collective." (M. Mauss, 1989, p.389).
En effet le contraste entre les sociétés sédentaires des plaines et les sociétés
plus ou moins mobiles des montagnes s’inscrit d’une part dans l’organisation
et la structuration de leurs espaces respectifs et d’autre part dans leurs organisations
sociales, religieuses et politiques, dont elles ne peuvent être dissociées.
Avant de décrire plus en détail les modes d’occupation et d’exploitation
des espaces respectifs de ces populations il nous faut observer la façon dont
elles se répartissent dans l’ensemble régional de l’Asie du Sud-Est continentale
occidentale (Birmanie, Laos, Thaïlande). La cartographie ethnolinguistique du
Sud-Est asiatique se présente en effet sous l’aspect d’un véritable "tableau
tachiste" (G. Condominas) qui montre l’extrême diversité ethnique de l’aire:
"En fait l’Asie du Sud-Est présente sur ce plan la plus grande diversité ethnique
que l’on puisse rencontrer dans le monde." (Etudes rurales, 1974, p.10) (figures
3 et 4). Les familles ethnolinguistiques y sont au nombre de quatre dans la
partie continentale: austronésienne, austroasiatique, tai (tai-kadai) et sino-tibétaine.
Cette complexité linguistique s’exprime d’autant plus lorsque l’on tente d’élaborer
une géographie linguistique (et non ethnique) qui met alors en avant le caractère
de "carrefour, de zone de passage que présente l’Asie du Sud-Est continentale."
(G. Condominas, 1978, p.294). En effet l’imbrication des populations donne l’impression
d’un éclatement linguistique, d’une répartition effectuée dans la diachronie,
par vagues successives se mélant les unes aux autres. Ici l’influence du relief
et des axes hydrographiques se fait sentir dans la direction majeure des flux
démographiques que le géographe Jules Sion a qualifié de "poussée vers le sud"
et qui permet de reconstituer et de retracer l’origine et les migrations des
actuelles populations d’Océanie. La "bretelle des invasions" de Paul Mus illustre
également cette caractéristique de lieu de passage pour certains et d’aboutissement
pour d’autres que revêt "L’angle de l’Asie".
La confrontation de la carte ethnolinguistique à celle du relief
"fait ressortir immédiatement une des caractéristiques essentielles de son peuplement:
l’opposition entre les basses terres, domaine des grandes civilisations et des
fortes densités, et les hautes terres, peu peuplées par des groupes ethniques
éparpillés et d’une grande hétérogénéité" (G. Condominas, 1974, p.10). Mais
si la complexité cartographique du peuplement est ce qu’elle est en plan, elle
s’accentue encore en coupe, c’est-à-dire dans la répartition altitudinale de
groupes ethniques différents mais aussi de groupes identiques. Cette répartition
altitudinale s’est faite en fonction des migrations successives de populations
différentes qui occupaient les espaces vacants ou par la pression de peuples
dominateurs repoussant les plus faibles dans des positions marginales. Les Lao
(famille tai), par exemple, repoussèrent les austroasiatiques ou môn-khmer sur
les versants des montagnes (300 à 1 000 m) et s’installèrent à leur place dans
les vallées, les bassins, et les plaines alluviales où ils purent ainsi pratiquer
la riziculture pluviale. Puis des miao-yao et des tibéto-birman, arrivés au
XIX ème siècle, se sont installés au-dessus de 1 000 m sur les sommets des montagnes
qui étaient les derniers espaces libres. Les Lao se qualifient ainsi de Lao
loum, Lao du bas, qualifient leurs prédécesseurs de Lao heung, Lao des versants
et les derniers venus de Lao soung ou Lao des sommets. (C. Taillard, 1995, p.164).
Le problème de l’évaluation des limites territoriales de groupes
différenciés s’inscrit ici dans une problématique proprement ethnogéographique,
dans l’évaluation d’espaces sociaux particuliers: "Espace de relations regroupant
des unités socio-politiques de même nature au sein d’une unité de peuplement
qui constitue le cadre de référence commun de ces groupes comme des individus
qu’ils rassemblent, espace doté d’une dynamique sociale propre associant relations
de compétition et de coopération qui permettent à chacune de ces unités de se
reproduire en situation par rapport aux autres" (C. Taillard, cité par G. Condominas,
1980, p.63).
Ici les modes d’occupation de l’espace ainsi que les modalités
de son exploitation sont tout aussi variés et complexes selon les populations
que leur répartition et appelle donc une géographie des identités. Les deux
principaux modes d’occupation et d’exploitation de l’espace correspondent aux
localisations des sociétés concernées, en plaine ou fond de vallée et dans les
collines ou les montagnes
(2).
Les premières sont caractérisées par leur ancrage sur un territoire
par des pratiques rizicoles humides et "partagent un même mode d’utilisation
des milieux naturels nécessitant un fort investissement collectif pour aplanir
les rizières, construire les diguettes et réaliser les aménagements hydrauliques
permettant la maîtrise de l’eau" (C. Taillard, 1992, p.398). Les densités de
population dans les zones de riziculture humide sont particulièrement importantes
dans les régions deltaïques irriguées et plus faibles là où l’agriculture pluviale
traditionnelle est majoritaire (respectivement de 200 à 500 et de 50 à 200 habitants
par km 2). Ces terroirs rizicoles constituaient la base nécessaire à l’établissement
d’un Etat (
muang, möng) comme celui-ci permettait le développement d’une
agriculture intensive demandant une main d’oeuvre importante et une bonne maîtrise
de l’eau. Les matériaux utilisés pour la confection des ouvrages de retenue
et de dérivation des eaux pluviales et fluviales témoignent de cette "civilisation
du végétal" qui perdure encore de nos jours: pieux de bois et bambou sont largement
utilisés même si les constructions en béton tendent désormais à les remplacer.
La réalisation de systèmes d’irrigation a donc été possible au sein d’Etats
anciens, depuis le XI ème siècle en haute Birmanie (région de Mandalay et Kyaukse)
et depuis le XIII ème dans la Thaïlande du nord dans le royaume du Lane Na.
Dans les conceptions et les représentations, le monde civilisé était alors et
reste encore celui de la rizière associée au souverain et à une grande religion,
par opposition au monde de la forêt auquel étaient associées des valeurs négatives
par les habitants des plaines
(3). Jules Sion
lui-même écrira en 1929 que "Le civilisé de là-bas est essentiellement l’homme
de plaine" et associera "aborigènes " et "reliefs" (in Durand, 1994, p.97) et
Pierre George participera également un temps à cette conception.
Les "Paysans de la Forêt" (J. Boulbet, 1975) sont des essarteurs
qui surent et savent encore mettre à profit les immenses potentiels fournis
par des milieux naturels parmi les plus riches du monde. C’est ici que les "civilisations
du végétal" prennent toute leur dimension puisque l’alimentation, l’habitat,
les vêtements, comme l’outillage sont essentiellement végétaux et que la forêt
revêt à ce titre une importance toute particulière. Les conceptions du monde
forestier sont ici radicalement différentes de celles relatées parmi les populations
des plaines. En effet les forêts sont généralement investies d’une valeur magico-religieuse
et peuplées d’esprits et sont quasiment toujours restées de ce fait un monde
à part où l’homme pouvait vivre mais en y restant extérieur. Inhospitalières
pour ceux des plaines et profondément valorisées et respectées par ceux des
montagnes les forêts n’ont donc presque pas été exploitées avant les époques
coloniales si ce n’est par des communautés généralement méprisées, Kha Mu du
Laos en Thaïlande, ceci expliquant en partie cela. Les sociétés d’essarteurs
et de chasseurs-cueilleurs sont caractérisées par "la mobilité de l’habitat
et l’affirmation de l’identité au sein d’espaces au peuplement pluri-ethnique"
(C. Taillard, 1992, p.404). Elles présentent un ancrage moindre au territoire
puisqu’elles connaissent une mobilité plus ou moins accentuée, et ce selon des
modalités et pour des motifs variables. La mobilité peut en effet être déterminée
par des impératifs écologiques, de sécurité ou même fréquemment pour des motifs
lignagers. Ces populations qui "mangent la forêt" (G. Condominas, 1974) pratiquent
la reproduction agricole de l’écosystème généralisé dans des essarts (raï
en thaï, taungya en birman) et ne dégradent pas le milieu tant que les
densités démographiques (moins de 10 hbts./km 2) permettent de conserver un
équilibre relatif et que des jachères forestières de sept ans environ soient
respectées. Si les Karen du Nord de la Thaïlande réalisent ces conditions, les
cultivateurs de pavot à opium que sont les Miao, Meo ou Hmong détruisent la
végétation climacique et défrichent sans cesse de nouveaux espaces cultivés
jusqu’à l’épuisement des sols et leur colonisation par une savane à Imperata
improductive (J. Boulbet, 1975).
Si les milieux naturels et culturels de l’Asie du Sud-Est continentale
permettent le développement de dialectiques espaces-sociétés diverses et variées,
les modes d’occupation et d’exploitation de l’espace variant selon les habitats,
les sociétés cherchant à dominer avantageusement leurs milieux naturels (par
l’utilisation et la maîtrise de leurs potentialités et contraintes en actualisant
les processus d’ "humanisation" qui leurs sont spécifiques), la "spatialisation"
opérée par les sociétés vient, en tant que second processus de production d’un
"espace humain", établir "un ordre spatial à la surface de la terre en correspondance
avec un ordre cosmique, surnaturel, idéologique qui fait partie intégrante de
leur patrimoine culturel. Cet ordre spatial de fonde sur les polarités inscrites
par la société, ses groupes et ses collectivités. ... Elles (les polarités)
fondent une organisation orientée où tout se situe au centre ou par rapport
à lui, sur "des périphéries multiples et progressives", selon la distance qui
est "en quelque sorte du temps matérialisé". C’est donc après avoir procédé
à l’étude des processus d’ "humanisation" qu’il nous faut maintenant aborder
celle des processus de "spatialisation" pour être en mesure d’appréhender "l’espace
géographique" ou "milieu géographique" de l’Asie du Sud-est continentale, produits
"de ces deux logiques complémentaires et indissociables." (C. Taillard, 1992,
p.11-12, l’auteur s’inspire ici de Pinchemel G. et P. , 1988)
Les processus de "spatialisation" observés ici seront ceux qui ont permis le
développement des constructions politico-territoriales depuis les royaumes précoloniaux
jusqu’à l’émergence des Etats modernes actuels dont les situations économiques,
démographiques et politiques contrastées appellent à un comparatisme.
1.2. Constructions politico-territoriales.
1.2.1. Les royaumes agraires.
L’Asie du Sud-Est continentale connut, outre les vagues migratoires
qui sont à l’origine de son peuplement, les influences successives des civilisations
chinoises et indiennes. L’indianisation s’est faite dès les premiers siècles
de notre ère par la diffusion de systèmes d’écriture basés sur les syllabaires
indiennes et par celle de croyances religieuses, à savoir l’hindouisme et le
bouddhisme. C’est la formation de grands royaumes agraires qui marqua cette
période sur le plan politico-territorial dont les dimensions cosmologiques dessinèrent
les contours
(1). L’univers
des images et des symboles religieux hindouistes sous-tendit la construction
d’un espace sacré,
imago mundi, dont les rites de fondation situaient
un temple-montagne au centre de la ville royale, autour de laquelle s’étendaient
concentriquement les auréoles successives du royaume. Ici la compréhension d’un
tel modèle cosmogonique est incontournable pour celle du modèle du royaume agraire
que l’on retrouve à quelques variations près dans tout le Sud-Est asiatique:
"Le Siam était divisé en quatre provinces, avec la métropole au centre et le
palais royal au coeur de la ville, et le pays était à l’image de l’univers car
celui-ci, d’après la cosmologie siamoise, est un quadrangle avec le mont Meru
en son centre. Bangkok s’appelle "Cité royale céleste", "Cité des dieux", etc.
Placé au centre du monde, le roi est un
cakravartin, un cosmocrate. De
même, Mandalay, en Birmanie, fondée en 1857 selon la cosmologie traditionnelle,
c’est-à-dire comme une
imago mundi , est un quadrangle avec le palais
royal en son centre." (M. Eliade, 1978, p.37). L’opposition cruciale entre centre
et périphérie, qui fonde le schéma cosmologique de ces royaumes et que l’on
retrouve encore aujourd’hui dans les problématiques territoriales des Etats
de la région, est expliquée en ces termes par l’historien des religions: "L’expérience
religieuse de la non-homogénéité de l’espace est une expérience primordiale,
comparable à la création du monde. C’est la cassure de l’espace qui permet que
le monde devienne car elle révèle le point fixe, l’axe central de toute orientation
future. Quand le sacré se manifeste dans une hiérophanie il y a non seulement
cassure dans l’homogénéité de l’espace, mais aussi révélation d’une réalité
absolue face à la non-réalité de la vaste étendue environnante. La manifestation
du sacré crée ontologiquement le monde. Dans l’homogène et infinie étendue,
où nul point de référence n’est possible ni donc déterminable aucune
orientation,
la hiérophanie révèle un point fixe absolu: un
centre." (ibidem, p.34).
Les royaumes birmans, siamois et laotiens s’organisent donc
concentriquement autour des cités royales, centres des premières auréoles, urbanisées,
auxquelles succèdent les secondes dont les terres sont cultivées par une paysannerie
corvéable, et les troisièmes qui sont composées de principautés dont les souverains
sont intégrés dans une dialectique autonomie-dépendance avec les pouvoirs divins
fondés sur les différents mandala ou "cercle des rois". La reproduction
par toutes les principautés périphériques de la même organisation concentrique
a donc toujours été à l’origine de l’existence de régions frontalières mouvantes
fluctuant selon les rapports de force sans cesse modifiés par de multiples transferts
d’allégeance. Il n’y a donc pas ici de frontière, fixe et bornée, mais plutôt
des zones-frontières, des aires-tampons dont la souplesse rappelle le limes.
Ces organisations, proches de modèles confédéraux communautaires, ont été analysées
par G. Condominas et S. Tambiah en 1976, qui les ont respectivement décrites
comme des "systèmes à emboîtement" et des "modèles en galaxie". C. Taillard
explique à propos des royaumes du Laos que "La caractéristique de ce modèle
est de mettre en jeu des espaces définis par leur centre, la capitale, et non
pas par leur périphérie, les frontières, car le centre représente à lui seul
la totalité de l’ensemble et incarne son unité. C’est pourquoi le terme muong,
appliqué à une principauté comme à un royaume, désigne aussi bien la capitale
que le territoire qui en dépend." (1992, p.320) Les systèmes politiques thaï,
analysés en 1974 par G. Condominas, sont décrits par C. Taillard selon la conception
du mode de production asiatique sans grands travaux: "Le pouvoir central opère
des prélèvements sur les communautés locales - marques de leur dépendance -
, en échange de services rendus - signes de la relation de réciprocité - , et
d’une liberté accordée dans la gestion de leurs affaires - témoin de l’autonomie
dont elles bénéficient à l’échelon local. A ce modèle politique correspond un
modèle d’organisation spatiale à "emboîtement" ou en "galaxie" (...) qui caractérise
aussi bien les seigneuries tay et les royaumes lao du Nord de la péninsule indochinoise
que les royaumes siamois jusqu’aux royaumes d’Ayuthaya, où se renforce la centralisation
avec l’intégration de l’héritage khmer." (1992, p. 315). (figures 5 et 6)
De tels royaumes ont transmis les bases des Etats modernes
que nous connaissons aujourd’hui. Ils ont en effet fourni les noyaux autour
desquels se sont constitués ces derniers. La première unification des Birman,
qui viennent des hautes terres du nord et de l’est du bassin de l’Irrawaddy,
se réalisa au XI ème siècle autour de la capitale de Pagan après avoir repoussé
les Môn. La chute de ce royaume devant les Mongols en 1287 permit aux Shan (de
langue tai) des plateaux de l’est de succéder aux birmans jusqu’au milieu du
XV ème siècle avec Ava pour capitale. Une dynastie birmane, les Taungu, réunifia
ensuite un pays livré aux rivalités territoriales qui les opposaient aux Shan
qui contrôlaient la plaine centrale et aux Môn qui s’étaient établis autour
de Pegu. Celle-ci devint capitale en 1546, puis Ava vers 1650 et le royaume
birman s’étendit aux dépens de celui du Siam voisin qui perdit Chiang Maï et
Ayuthaya, capitale thaïe depuis 1350, prise en 1563 puis en 1767. L’expansion
fut réalisée jusqu’à Louang Phrabang, capitale du Laos.
Les royaumes thaï ou plutôt siamois connaissent le même type d’organisation,
s’étant "indianisés" au fur et à mesure des nombreux contacts qu’ils eurent
avec les peuples qu’ils rencontrèrent durant leur migration. Probablement venus
des provinces chinoises de Guangdong et du Guanxi, ils auraient fondé le grand
royaume de Nan Chao dans le Yunnan avant de fuir devant les Mongols en 1253.
Suivant donc les axes hydrographiques précédemment empruntés par les Birman
mais plus spécialement celui de la Menam Chao Phraya, ils repoussèrent les Mön
et les Khmers et exercèrent des pressions sur les Birman en utilisant les Shan
qui sont également de langue tai. La première grande capitale du Siam fut fondée
en 1220 à Sukhothaï et le domaine du royaume s’étendit considérablement sur
les territoires voisins. Ayuthaya devint capitale en 1350 ce qui accentua la
menace qui pesait déjà sur Angkor. La capitale des Khmers succomba en 1351-52
et en 1431 aux avancées des Siamois. Des réformes appliquées en 1356 ont permis
d’élargir la taille du royaume (vingt fois plus étendu que celui de Sukhothaï)
par l’abandon du modèle à "emboîtement" ou "galaxie" caractéristique des systèmes
politiques thaï. Ces réformes ont abouti au XVII ème siècle à la technique sakdina
ou système d’ "esclavage généralisé", la population étant réduite à une dépendance
extrême, rien ne limitant plus les prélèvements opérés par le souverain qui
peut ainsi consacrer des ressources importantes au renforcement de l’administration
centrale: "Avec ce système d’ "esclavage généralisé" on passe du "mode de production
asiatique sans grands travaux" des systèmes politiques thaï au "mode de production
asiatique", au sens défini par Marx, prenant pour modèle les sociétés hydrauliques,
où le centre est hypertrophié et la périphérie très étroitement contrôlée."
(C. Taillard, 1992, p. 324). Les siamois luttèrent donc contre les Shan et les
Lao et subirent la riposte des Birman à la conquête de certains de leurs territoires
par la destruction d’Ayuthaya en 1767. Thon Buri, la nouvelle capitale siamoise
établie encore plus au sud précéda Bangkok établi en 1782.
Le Laos connut pour sa part une histoire dans laquelle la géographie
revêt une importance toute particulière. Le Mékong servit, tout comme d’autres
fleuves, à canaliser les vagues migratoires qui amenèrent les Lao de la Chine
méridionale, mais permit aussi de fournir un axe de peuplement et une voie de
communication entre les différents royaumes lao qui en occupèrent la moitié
du bassin inférieur jusqu’au XVIII ème siècle. Cet espace, qui formait un important
noeud caravanier entre les pôles du Yunnan, du Vietnam et du Siam, ne correspondit
que deux fois à l’établissement d’un grand royaume, le Lane Xang, c’est-à-dire
lorsque ces pôles s’affaiblirent. Au XIV ème siècle, l’adoption, par le roi
Fa Ngum, de l’organisation territoriale de ses protecteurs mongols, lui permit
de fonder le Lane Xang en distinguant trois territoires: le muong louang,
ou territoire royal, au nord, avec comme centre la capitale de Louang Phrabang,
et au sud, deux autres territoires annexés et dirigés par des compagnons d’armes
du roi. Ces territoires étaient organisés tous les trois selon le modèle concentrique
issu de la cosmologie indienne. C’est ensuite avec le roi Settathirat que réapparu
ce grand royaume qui devait finir par éclater du fait de sa position périphérique
par rapport aux deux pôles siamois à l’ouest et vietnamien à l’est. Le Lane
Xang éclata donc au début du XVIII ème siècle en trois royaumes rivaux selon
les partitions territoriales héritées du XIV ème siècle. La limitation du Lane
Xang au bassin moyen du Mékong fut imposée par la prise de Angkor en 1431 par
les Siamois qui étendirent ainsi leur influence sur son bassin inférieur. 1778
et surtout 1828 virent la prise de Vientiane par les Siamois qui annexèrent
la rive droite du Mékong et en déplacèrent la population.
L’organisation des royaumes agraires qui constituèrent les
bases politico-territoriales des Etats actuels montre que le territoire était
pensé à partir de son centre et non pas en fonction de frontières fixes et rigides.
Ces centres étaient basés dans les plaines et vallées alluviales, offrant protection
aux proches périphéries dont les productions agricoles les nourrissaient. Les
modèles décrits par G. Condominas et S. Tambiah "rendent bien compte du "mode
de production asiatique sans grands travaux" où "le pouvoir d’Etat (...) exprime
l’unité réelle ou imaginaire de ces communautés (primitives)" (M. Godelier,
1970)" (C. Taillard, 1995, p.32). L’on peut penser que l’extension des périphéries
des royaumes birman, lao, et dans une moindre mesure siamois, selon ces modèles
concentriques et dans des optiques agraires, n’a donc pas atteint les régions
montagneuses de l’éventail nord-indochinois, dont l’accès était d’ailleurs risqué
pour des habitants des plaines vulnérables à la malaria qui y régnait et y règne
encore. Elles seraient ainsi restées en marge des convoitises des puissances
de l’époque pour lesquelles les plaines rizicoles et les comptoirs portuaires
étaient autrement plus attractifs.
L’intérêt porté aux sites portuaires allait s’amplifier avec
l’implantation de comptoirs commerciaux par les européens : "la poussée vers
le Sud" des populations dominantes comme de celle des capitales de leurs royaumes
se prolongeait et allait, compte tenu des dynamiques coloniales naissantes,
déboucher sur de profondes transformations des équilibres régionaux et locaux.
1. 2. 2. Des domaines coloniaux
aux Etats modernes, héritages et conséquences.
L’histoire et la géographie politique de l’Asie du Sud-Est
ont été profondément marquées par les entreprises coloniales qui ont façonné
la région pendant près de quatre siècles et demi
(2).
Cette période d’occupation résulte pour une majeure partie de la conjugaison
de deux dynamiques spatiales à vocations économiques, l’une émanant des royaumes
sud-est asiatiques et l’autre des monarchies européennes, qui se confrontèrent
tout au long de la frange littorale de la péninsule. Le déclin relatif de la
route de la soie et les pressions mongoles exercées sur le nord de la région
augmentèrent sur les royautés agraires l’attrait exercé par l’établissement
de comptoirs portuaires sur les côtes de ce qui allait devenir une grande voie
du commerce international. Déjà parcourue par les marchands musulmans et indiens,
cette voie de navigation reliant le Moyen-Orient arabe à l’Extrême-Orient chinois,
le fût rapidement par les commerçants européens et leurs compagnies de commerce,
ce qui contribua au déplacement des capitales agraires vers l’aval des fleuves,
comme Ava et Ayuthaya par exemple qui demeuraient néanmoins continentales, les
paysanneries rizicoles constituant toujours le véritable fondement du pouvoir.
Malacca, déjà centre d’un empire commercial, fut ainsi le premier lieu d’implantation
des européens, en l’occurrence portugais, dès 1511 ; l’implantation était éminemment
stratégique puisque permettant le contrôle du détroit aujourd’hui du même nom.
Le fondement originel des dynamiques coloniales européennes résidait dans le
commerce des épices que fournissait l’archipel des Moluques; commerce dont les
Portugais détenaient le monopole et que Hollandais et Anglais contestèrent à
partir de la fin du XVI ème siècle. Mais la mainmise des Hollandais et des Espagnols
sur le domaine insulaire ne laissa aux Anglais et plus tard aux Français que
la partie continentale dont les côtes surtout furent convoitées. Les premiers
cherchèrent à réaliser une continuité territoriale depuis leurs possessions
indiennes, ce qu’ils firent jusqu’à la péninsule malaise et le nord de Bornéo,
alors que les seconds durent se contenter des seuls points possibles de ravitaillement
indépendants de la puissance britannique sur la route maritime de la Chine.
Ils ne prirent réellement position au Vietnam qu’au milieu du XIX ème siècle,
donc assez tardivement.
Les deux puissances impériales britannique et française procédèrent
donc au partage de l’Asie du Sud-Est continentale, les uns occupant l’ouest
les autres l’est (figure 7). Nouveau terrain de rivalités impériales séculières,
cette partie du monde fut convoitée, à la différence des îles de la Sonde qui
l’étaient pour ses épices et résines odoriférantes, pour des enjeux plus strictement
géostratégiques. En effet les puissances commerciales et militaires de l’Angleterre
et de la France reposant sur leurs flottes et donc sur la construction navale,
une compétition s’ouvrit entre elles pour le contrôle des ressources forestières
de bois de teck, enjeu primordial si l’on considère l’état de dévastation avancé
de leurs forêts européennes en 1700. La rivalité politique franco-anglaise s’amplifia
donc d’une concurrence économique, les bois durs tropicaux étant très localisés:
en Birmanie, au Siam et dans une moindre mesure au Laos. On peut ainsi observer
que le début de la période coloniale a été caractérisé par l’exploitation forestière
qui motiva l’expansion des empires, surtout pour les britanniques, la France
ayant vu sa dépendance extérieure se réduire suite aux repeuplements forestiers
engagés par Colbert au milieu du XVII ème siècle (Durand, 1994).
L’intégration de la Birmanie au domaine britannique reposa
sur l’usage de la force, les velléités expansionnistes birmanes défiant le pouvoir
exercé par les premiers sur les marges de leur empire des Indes. C’est en effet
à la suite d’un contentieux à propos du Manipur et de l’Assam et de problèmes
de liberté commerciale que les Anglais entreprirent en 1824 la conquête de la
Birmanie (Arakan et Tenasserim). 1853 fut l’année de l’annexion de la Basse-Birmanie
(Pegu) et vit Mandalay succéder à Ava comme dernière capitale de la Birmanie
libre. De 1886 à 1890 la troisième et dernière guerre anglo-birmane déboucha
sur la conquête de la Haute-Birmanie et des Etats Shan, et Rangoon devint la
capitale de ce qui était désormais une province de l’empire des Indes avant
de devenir celle de la Birmanie indépendante en 1948.
Le cas du Laos fut déterminé par le jeu des rapports de force
anciens et nouveaux qui s’exerçaient dans la région. Soumis depuis toujours
aux pressions chinoises, vietnamiennes et siamoises, les royaumes laotiens connaissaient
une instabilité et un flou territorial qui en faisaient une région-tampon. C’est
ce statut d’Etat-tampon que la France confirmera lorsqu’elle en fera son protectorat
en 1893, l’ajoutant à ceux du Cambodge (1863), de l’Annam et du Tonkin (traité
de 1884), et à la colonie de cochinchine (1862-67). C’est après avoir signé
la paix avec la Chine en 1885 que la France se présenta comme garante de l’unité
territoriale laotienne, alors menacée par ses trois voisins, et comme protectrice
d’un Etat-tampon convoité. Avant que les dernières région périphériques du Laos
(rive droite du Mékong au nord du 22° parallèle) ne soient intégrées au protectorat
en 1907, la France créait l’Union indochinoise en 1887 autour de la cochinchine
et de sa capitale, Saïgon.
Le royaume des Thaï, le Siam, a su, quant à lui, préserver
son indépendance, ce qui en fait une exception dans la région. Si l’aire d’influence
des Thaï dans la région diminue nettement depuis le début du XIX ème siècle
face aux expansions des domaines coloniaux anglais à l’ouest et français à l’est,
le pouvoir siamois réussit, en usant de sa longue expérience diplomatique et
de ses relations privilégiées avec les Britanniques, à s’affirmer comme garantie
du maintien d’une zone neutre matérialisée par un Etat-tampon. Celui-ci permettait
ainsi de relier entre elles les possessions britanniques de Birmanie et de Malaisie
par le traité commercial de Burney (1826), et de les séparer de celles des Français
en s’accordant sur des ententes successives avec les deux puissances coloniales
(après le traité de Bowring de 1855). C’est par des concessions parfois importantes
et par un sens aigu de la nature des rapports de force coloniaux que les Siamois
préservèrent leur indépendance, même aux dépens de leurs propres conquêtes territoriales
comme en témoignent les exemples de la perte de leurs dépendances khmer et lao
au profit des Français. La subtilité des stratégies développées par les Siamois,
pour limiter les annexions territoriales françaises à leur détriment, peut être
illustrée par la politique de défrichement des périphéries orientales du royaume
permettant d’y installer des populations thaï qui cautionnaient ainsi le respect
d’une territorialité fondée sur des critères identitaires. Le Siam préservait
donc son indépendance en affirmant sa vocation d’Etat-tampon et en administrant
son territoire selon la logique d’ouverture économique qui s’offrait à lui :
l’importante réalisation d’infrastructures de communication se développera précisément
du fait des situations géographique et politique du royaume.
C’est après la seconde guerre mondiale et l’occupation japonaise
que les indépendances de la Birmanie et du Laos furent revendiquées et accordées,
respectivement en 1948 et 1949. La période 1940-1945 fut caractérisée par la
mainmise des japonais sur l’Asie du Sud-Est qui réalisèrent ainsi la plus grande
domination de l’histoire de la région. Cette occupation a profondément marqué
les paysages politiques des pays concernés, leurs populations ayant durement
ressenti les mesures autoritaires d’une administration militaire. Si les mouvements
de populations constituèrent des réponses spontanées aux réquisitions et accaparements
des productions agricoles par les japonais, ceux-ci générèrent surtout des changements
d’allégeance, des alliances et des cristallisations identitaires qui ont eu
des conséquences directes lors des processus de décolonisation et de l’émergence
des Etats modernes. L’œuvre japonaise servit par exemple à provoquer et amplifier
la montée des nationalismes, compromettant ainsi le maintien des dominations
et des influences occidentales, le développement encouragé de la langue birmane
et l’octroi de "l’indépendance" en 1943 illustrant ces aspirations à la déstabilisation
politique de la région. Rodolphe de Koninck estime que parmi les conséquences
de cette invasion, l’une des plus déterminantes fut la "destruction de l’image
d’invincibilité des Occidentaux" (1994, p. 67). La collaboration entre les Japonais
et les nationalistes et indépendantistes se fit en Birmanie où le leader Aung
San voulait chasser les Britanniques mais finit par s’allier avec eux lors de
leur reconquête de 1945. Si les nationalistes birman se sont appuyés un temps
sur les Japonais contre le pouvoir colonial britannique, les minorités ethniques
(Karen par exemple) le soutenaient. Au Laos la proclamation de l’indépendance
fut suggérée au roi de Louang Phrabang en mars 1945 par les Japonais; en Thaïlande
cette période de guerre mondiale permit l’annexion de nombreux territoires,
tant en Birmanie avec deux des Etats shan, qu’en Malaisie avec quatre Etats
du nord (six Etats "octroyés" par les Japonais), et qu’en Indochine avec des
territoires au Laos et au Cambodge.
L’occupation japonaise marque donc l’époque charnière autour
de laquelle s’est articulée la transition des domaines coloniaux aux indépendances.
Celles-ci inaugurèrent des ères nouvelles caractérisées par l’émergence d’Etats
modernes et par la consolidation de leurs bases nationales et territoriales.
C’est également à cette période que les partis communistes qui avaient participé
aux luttes contre les Japonais (alliances entre Britanniques et communistes
en Birmanie et en Malaisie où les premiers fournissaient l’entraînement et les
armes et les seconds les hommes et la connaissance du terrain) estiment pouvoir
profiter avantageusement de l’affaiblissement des occidentaux en lançant des
insurrections et des guérillas simultanées dans tous les pays. Le Cominform
donne son feu vert en 1947 et l’URSS, Mao Zedong et les PC locaux comptent sur
un soulèvement qui, d’abord minoritaire, devienne global, mais les réactions
et les résistances s’avèrent d’une force inattendue et font des insurrections
de 1948 des échecs cuisants. Si l’URSS et sa révolution prolétarienne érigée
en modèle faillissent et abandonnent, la Chine ne renonce pas, considérant l’Asie
du Sud-Est comme partie constitutive de sa zone d’influence et cherchant à y
provoquer le soulèvement des masses rurales (M. Dassé, 1993). Ici la géographie
est un vecteur de l’idéologie puisque Mao Zedong conçoit la victoire de celle-ci
par celle des guérillas qui reposent sur des bases arrières situées en montagne.
Les accords avec les populations montagnardes sont donc indispensables et les
alliances tactiques se réalisent contre des ennemis communs: les gouvernements.
C’est à partir de l’échec des mouvements insurrectionnels de 1948 que les Etats
de la région ont commencé à s’intéresser aux situations des régions frontalières
montagneuses et de leurs habitants et donc à l’espace qui porte désormais le
nom de Triangle d’Or. Si les idéologies issues du communisme ont donc pu aider
à l’accès aux indépendances et proposer des modèles politico-économiques aux
nouveaux Etats, elles ont également porté les germes du désordre en leur sein,
les mouvements insurrectionnels reposant en grande majorité sur les groupes
de guérilleros communistes dressés contre les Japonais.
Ainsi, l’indépendance de la Birmanie est accordée en janvier
1948, après avoir été négociée entre les Britanniques et le leader nationaliste
birman Aung San dont l’assassinat en 1947 compromet rapidement la cohésion politique
des diverses factions birmanes, et donc la stabilité d’un Etat dont ni l’autorité,
ni la légitimité ni la territorialité n’étaient reconnues et acceptées par les
populations comprises dans les frontières de l’ex-possession britannique. Les
insurrections des opposants au gouvernement, et parmi eux les communistes du
Communist Party of Burma (CPB, créé en 1939 pour lutter contre le "fascisme
japonais"), s’étendirent alors aux régions périphériques dont le contrôle n’avait
d’ailleurs jamais été total. Le gouvernement civil de U Nu ( 1948-1958 et 1960-1962),
s’avérant incapable de maintenir l’ordre dans les limites territoriales de l’Etat,
fut renversé par le général Ne Win lors du coup d’Etat de mars 1962, inaugurant
ainsi la longue période d’un régime à parti unique issu du "socialisme à la
birmane" qui essaye de conjuguer les valeurs du marxisme à celles du bouddhisme,
décrété religion d’Etat. Dirigé par une junte militaire depuis Ne Win, afin
de contrer les insurrections des minorités et l’opposition du CPB, le pays a
vu émerger des mouvements d’opposition civils et religieux (National Democratic
Front en 1975 et la sangha, le clergé bouddhiste) qui amplifièrent la
formation de factions armées dissidentes. La création en 1988 de la National
League of Democracy menée par la fille de Aung San, Aung San Suu Kyi, les manifestations
étudiantes et celles des moines bouddhistes furent violemment réprimées et provoquèrent
l’institutionnalisation de la junte militaire sous le nom de State Law and Order
Restoration Council (le SLORC) qui rebaptisa l’Union birmane en Union de Myanmar.
Les élections démocratiques de mai 1990 remportées par la NLD aggravèrent la
situation, les répressions et arrestations massives faisant fuir étudiants et
moines vers Manerplaw où est basée l’armée insurrectionnelle karen. L’armée
birmane s’est concentrée sur des offensives contre la Mong Taï Army (MTA) du
seigneur de la guerre Khun Sa dans les Etats shan, après avoir infligé de sévères
revers aux Karen sur lesquels se sont concentrées les opérations consécutives
à la paix birmano-kachin du 1er octobre 1993. Les relations de l’Etat et du
pouvoir central avec les populations des régions périphériques sont les pires
que l’on puisse trouver dans la région, et les relations internationales de
la Birmanie sont pour beaucoup dans l’évolution du conflit: l’accroissement
de la coopération économique et commerciale entre Rangoon et Beijing d’une part,
et Bangkok d’autre part, nécessitent en effet une pacification des frontières,
ce qui a incité la Chine à abandonner le CPB (éclatement en 1989) en stoppant
ses fournitures militaires alors qu’elle les augmentait vis-à-vis de la junte.
Les nombreuses armées autonomes qui s’autofinancent en produisant et en commercialisant
opium et héroïne rendent la situation encore plus précaire quant à l’équilibre
et à la viabilité de l’entité politico-territoriale birmane. Celle-ci est fondée
sur un modèle d’organisation spatiale en trois auréoles, disposées concentriquement
autour du centre, la plus excentrée étant composée des régions frontalières
marginales. Le faible développement des infrastructures, qui pourraient dépasser
les limites d’un tel modèle, permet à la situation qui affecte le pays dans
sa totalité d’être la plus complexe et la plus conflictuelle de la région des
trois frontières dite du Triangle d’Or.
Le Laos s’est vu accorder l’indépendance, outre celle décrêtée
par les Japonais en 1945, en 1954 mais au sein de l’Union française. La reconquête
du pays par les Français après l’occupation japonaise suscita là aussi une opposition
basée sur une mouvance communiste. En effet le Laos se vit divisé selon une
partition longitudinale, le Gouvernement Royal, associé aux Français et disposant
de tous les attributs d’un Etat souverain (gouvernement, parlement, administration
centrale et régionale ...) mais dont le pouvoir effectif était en fait entre
les mains de l’USAID, ainsi qu’était nommé l’organisme gérant l’aide américaine.
Toute la structure gouvernementale et administrative était doublée par l’USAID
qui détenait également tous les moyens financiers procurant 85 % de l’aide étrangère
soit deux fois les dépenses du budget national et plus de cinq fois ses recettes
(C. Taillard, 1992, p. 325). La partie ouest du Laos était ainsi sous influence
et domination occidentale alors que l’est montagneux était sous l’administration
du Front Patriotique Lao, le Neo Lao Haksat, dominée par le parti communiste,
ce qui a contribué à affaiblir l’intégration de l’espace national. C’est après
la signature des accords de Paris en janvier 1973 que le cessez-le-feu entra
en vigueur en février, mettant fin aux activités officiellement anticommunistes
des Américains au Laos, et que le Gouvernement Provisoire d’Union Nationale
fut mis en place. La République Démocratique Populaire était fondée le 2 décembre
1975, réunissant ainsi le pouvoir central au-dessus d’une société et d’un territoire
profondément divisés par vingt-deux ans d’évolutions divergentes caractérisées
par des forces centrifuges et de directions opposées: vers la Thaïlande et vers
le Vietnam. La politique de collectivisation de type maoïste et de centralisation,
menée de 1975 à 1979, a été un véritable échec et a donc été suivie par une
décollectivisation et une réorganisation de l’administration provinciale à partir
de 1980. L’autonomie administrative et commerciale accordée aux provinces, cette
"provincialisation de la gestion territoriale", associée au centralisme politique,
permet par sa souplesse d’éviter les risques d’atomisation toujours présents
dans un pays caractérisé par ses partitions successives et sa forte hétérogénéité
ethnique, mais n’est pas sans dangers non plus pour l’intégration nationale
puisque les échelles provinciales sont privilégiées sur de nombreux plans. Les
réformes opérées en 1980 dans le cadre de la construction et de la gestion politico-territoriale
de la République Démocratique Populaire Lao traduisent l’héritage accepté des
systèmes politiques thaï, "La cohésion nationale se fondant donc autour de trois
sous-ensembles emboîtés, dotés d’une relative autonomie et reproduisant chacun
le modèle en auréoles défini à partir du centre: les villages autour du chef-lieu
de district, les districts autour des capitales provinciales, les provinces
autour de la capitale nationale." (C. Taillard, 1992, p. 341)
Le Siam avait substitué, en 1356, au modèle d’organisation
de l’espace propre aux systèmes politiques thaï, une autre formation politico-territoriale
dont la forte centralisation avait permis l’intégration de nombreux royaumes
tributaires situés bien au-delà des frontières actuelles. Si cette centralisation
peut en partie expliquer le maintien de l’indépendance du royaume, les continuités
dynastiques éclairent également sa pérennité. La dynastie Chakri règne en effet
depuis 1782 malgré des vicissitudes dans l’exercice réel du pouvoir : le coup
d’ Etat de 1932 transforma la monarchie absolue en monarchie constitutionnelle,
et le pays fut rebaptisé Thaïlande en 1939. La collaboration des militaires
thaïlandais avec les Japonais leur procura un discrédit auprès des occidentaux,
discrédit qui sera effacé lorsque la menace communiste poindra en 1947-1948
comme partout ailleurs en Asie du Sud-Est. Les liens américano-thaïlandais se
trouvèrent resserrés par la lutte anticommuniste, la Thaïlande abritant dès
1960 les bases aériennes des Etats-Unis. Ainsi l’aide financière, les investissements
et les diverses retombées économiques américaines contribuèrent à consolider
le pouvoir militaire et à faire de la Thaïlande un bastion du capitalisme. Le
pays n’a donc connu que de rares épisodes démocratiques (1973-1976) et plus
récemment depuis 1992; le souverain actuel, Bhumibol Adulyadej (Rama IX), au
pouvoir depuis 1946, dispose d’une popularité lui permettant d’occuper la fonction
de chef de l’Etat et d’arbitrer les contentieux entre les diverses factions
voulant l’accès au pouvoir. La structuration de l’espace étatique s’exprime
dans une opposition entre la concentration des activités dans la région de Bangkok
(macrocéphalie de la capitale sans équivalent dans la région) et les auréoles
concentriques qui l’englobent et que l’on peut caractériser par un gradient
croissant de pauvreté, d’extensivité agricole, puis, dans les régions frontalières,
d’insécurité relative, de déficience des infrastructures et surtout par des
difficultés d’intégration politico-économique qui expliquent la présence partielle
de l’armée et de la police dans ces régions de trafic d’opiacés et de faibles
densités démographiques. L’organisation politico-territoriale de la Thaïlande
est donc basée sur la conjugaison d’un modèle spatial radioconcentrique (les
infrastructures routières transcendent la rigidité du modèle strictement concentrique)
en trois auréoles dont la plus excentrée est celle des espaces frontaliers marginaux,
et d’une centralisation politique n’intégrant pas les héritages des systèmes
politiques thaï.
Les trois Etats occidentaux de l’Asie du Sud-Est continentale
ont en commun des frontières dont la localisation résulte de constructions politico-territoriales
réalisées au cours de la longue évolution qui mena des royaumes agraires, centrés
sur des plaines alluviales et sur des noyaux ethno-démographiques majoritaires,
aux systèmes coloniaux britanniques et français et enfin à l’émergence des Etats
modernes tels qu’on les connaît maintenant. Les évolutions propres à chacun
de ces Etats sont néanmoins particulières et originales puisque le "mode de
production asiatique" qui caractérise leurs passés respectifs n’a pas donné
les mêmes résultats: si le modèle d’organisation spatiale en trois auréoles
est partagé par tous, les systèmes politiques, eux, ont emprunté aux idéologies
occidentales pour aboutir à des entités politico-territoriales radicalement
différentes. Si la Birmanie et le Laos ont été marqués par les influences communistes
et que la Thaïlande se façonna autour du capitalisme, aucun de leurs régimes
politiques n’accorde réellement de place à la démocratie (sauf pour la Thaïlande
depuis 1992, ce qui n’est pas encore très significatif). Le bouddhisme, celui
du Petit Véhicule ou Hînayâna
(3), contribue
également à faire des héritages culturels un trait commun des trois Etats puisque
90 % des habitants de la Birmanie et de la Thaïlande et 60 % de ceux du Laos
le pratiquent, la Birmanie étant le seul pays où le bouddhisme est religion
d’Etat
(4).
Mais si le Sud-Est asiatique "est moins un lieu de division
qu’un centre d’accumulation et de synthèse" (R. de Koninck, 1994, p. 86), les
contrastes et les disparités, entre les trois Etats comme en leurs seins, sont
nombreux et fondent la complexité de leurs viabilités politico-territoriales.
C’est ainsi que l’on peut concevoir l’espace du Triangle d’Or, comme un lieu
caractérisé autant par sa capacité d’accumulation et de synthèse que par ses
potentialités de division fondées sur les contrastes et les disparités qui le
constituent, la diversité fondant l’unité, le désordre issu de la confrontation
d’ordres différents s’avérant alors organisateur d’un espace particulier, d’un
complexe (de complexus, ce qui est tissé ensemble) "dont le propre
est d’assembler sans les confondre les plus grandes diversités et d’associer
les contraires de façon non séparables"; le principe dialogique, qui "signifie
que deux ou plusieurs "logiques "différentes sont liées en une unité, de façon
complexe (complémentaire, concurrente et antagoniste) sans que la dualité se
perde dans l’unité", permettant d’essayer de dépasser la difficulté qu’il y
a de penser "l’un dans le multiple, le multiple dans l’un : l’unitas multiplex."
(E. Morin, 1987, pp. 22-24).
1.3. Contrastes et disparités
aux échelles étatiques et régionale.
L’Asie du Sud-Est continentale est caractérisée par l’opposition
que l’on peut établir entre la nature de son espace et celles des deux géants
qui l’entourent, l’Inde et la Chine. Le morcellement politique de cette région
confinée à "l’angle de l’Asie", selon l’expression de Paul Mus (1977)
(1), contraste avec les deux énormes unités indienne et chinoise,
les dimensions démographiques grossissant encore les traits du tableau. Les
cinq Etats de la péninsule, la Malaysia étant rattachée au domaine insulaire,
regroupaient en 1990 environ 177 millions d’habitants sur près de 2 000 000
km2 alors que l’Inde et la Chine réunissent respectivement 845 millions et 1,2
milliard d’habitants sur des superficies de 3 166 414 et 9 600 000 de km2. On
peut donc comprendre que les influences passées et présentes aient été et soient
encore importantes dans les façonnements culturels, religieux, politiques et
territoriaux de l’Asie du Sud-Est continentale.
Mais à une échelle plus grande, celle de la sous-région constituée
par les trois Etats occidentaux que sont la Birmanie le Laos et la Thaïlande,
la diversité des situations, tant à l’intérieur des Etats qu’entre eux, est
un aspect caractéristique de l’unité régionale. George Condominas ne parle-t-il
pas d’ "une sorte d’unité dans la diversité" pour affirmer l’identité d’une
région hétérogène ?
Les contrastes entre les trois Etats sont d’abord d’ordres
démographique et territorial, le Laos présentant la plus forte disparité à cette
échelle (tableau 1).
Variable/Pays |
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
Superficie (km2) |
236 800
|
676 552
|
514 000
|
Population (millions) |
4,7
|
45,6
|
57,6
|
Densité (h/km2) |
20
|
67,4
|
112,1
|
Croissance annuelle (%) |
3
|
2,14
|
1,27
|
Population urbaine (%) |
19
|
25
|
22
|
Si les contrastes sont flagrants entre les Etats, ils sont
tout aussi marqués aux échelles étatiques, les distributions des populations
étant très hétérogènes: il existe en effet de nettes discontinuités entre les
plaines alluviales densément peuplées et les moyennes et hautes terres périphériques
présentant de faibles densités démographiques. La région montagneuse des trois
frontières est ainsi caractérisée par les densités les plus faibles de chacun
des Etats: 28 h/km2 pour l’Etat Shan en Birmanie (1991), 59 h/km2 en moyenne
pour les provinces des hautes terres et bassins de la Thaïlande du Nord (1990)
et 12,5 h/km2 en moyenne pour les provinces frontalières du nord-ouest du Laos
(figure 8). Ces densités peuvent être corrélées avec celles des réseaux routiers
puisque ce sont les marges thaïlandaises qui sont les plus désenclavées, celles
du Laos l’étant bien moins que celles de la Birmanie.
Les disparités et les déséquilibres dans les répartitions des
populations de la région peuvent susciter de la part de ces populations et des
Etats concernés des dynamiques et des stratégies qui visent à répartir plus
homogènement les implantations humaines. En effet, ces contrastes qui sont autant
de discontinuités spatiales et de frontières génèrent des mouvements de remplissage
des marges par l’avancée de fronts pionniers, et ce d’autant plus que la croissance
démographique tend à accentuer les pressions foncières. Les marges démographiques
qui sont aussi des marges territoriales et forestières constituent ainsi des
zones de colonisation très prisées, les politiques agricoles étant plus basées
sur la mise en culture de terres nouvelles que sur des "révolutions vertes"
fondées sur l’emploi de variétés à haut rendement, d’engrais et de pesticides.
Les aspects économiques (tableau 2) accentuent également les
contrastes entre les trois pays, la Birmanie et le Laos étant bien plus isolés
que la Thaïlande sur le plan des relations politiques et économiques internationales.
Ces disparités économiques interétatiques se retrouvent au niveaux intraétatiques
où les régions montagneuses frontalières sont défavorisées, ce qui peut permettre
d’expliquer en partie les différences notées quant au développement des infrastructures
de communication, celles-ci pouvant également expliquer celles-là. Si la Birmanie
et le Laos sont en cours d’intégration aux échanges commerciaux régionaux et
mondiaux et que la Thaïlande aspire à rejoindre dans les prochaines années les
"nouveaux pays industriels" d’Asie, les hautes terres où se rencontrent leurs
frontières sont les moins intégrées aux économies étatiques et régionale. Les
degrés d’intégration économique de ces régions périphériques semblent en effet
être corrélés avec les niveaux de développement atteints par leurs pays respectifs,
la Thaïlande étant évidemment la mieux lotie.
Varaiable/Pays
|
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
PIB (milliard de $)
|
1,2
|
43,92
|
115,7
|
PIB / Hbt ($)
|
250
|
1041
|
2035
|
Croissance annuelle (% en 1993)
|
5,2
|
4,0
|
7,8
|
Dette extérieure totale (million de
$)
|
1922
|
5326
|
39,4
|
Service de la dette / exp (%)
|
8,9
|
11,3
|
13,1
|
Taux d'inflation annuel (%)
|
7,0
|
37,1
|
3,5
|
Importations (million de $)
|
299
|
1364
|
45100
|
Exportations (million de $)
|
166
|
801
|
36300
|
Si les développements économiques sont en effet très contrastés,
ils ne sont pas directement corrélés avec ceux des domaines socio-culturels
(tableau 3), la Birmanie illustrant parfaitement ce décalage existant entre
deux aspects d’une même réalité. Car ce pays qui est l’un des plus pauvres,
où les droits de l’homme sont violemment bafoués, se caractérise par un développement
scolaire et sanitaire inhabituellement élevé par rapport à ceux des autres pays
classés parmi les dix plus pauvres du monde par la Banque mondiale. Le gouvernement
Ne Win a en effet réalisé de gros efforts pour développer les équipements sociaux,
éducatifs et sanitaires, l’enseignement secondaire technique et scientifique
étant particulièrement visé, les services médicaux gratuits étant généralisés
en ville comme à la campagne et les maladies tropicales ayant été combattues
(trachome, filariose, malaria) ( Bruneau, Taillard, 1995, p. 151).
Variable/Pays
|
Laos
|
Birmanie
|
Thaïlande
|
Mortalité infantile (0/00)
|
97
|
81
|
26
|
Analphabétisme
|
45,0
|
18,5
|
6,2
|
Scolarisation 12-17 ans (%)
|
47,8
|
25,3
|
37,0
|
Scolarisation du 3
ème
degré (%)
|
1,3
|
5,4
|
16,3
|
Dépenses de l'Etat pour l'éducation
(% PIB)
|
1,1
|
1,9
|
3,8
|
tableau 3: indicateurs sanitaires
et scolaires 1993 (source: L’état du monde 1995)
Les situations démographiques, économiques et socioculturelles
sont donc très différentes entre les trois Etats et, à l’intérieur de ceux-ci,
entre les régions centrales et périphériques. Les enjeux agricoles, directement
liés aux pressions démographiques et foncières, deviennent rapidement des enjeux
environnementaux, l’avancée des fronts pionniers aux dépens des superficies
forestières apparaissant comme l’une des seules alternatives pour des populations
majoritairement rurales. Ces dynamiques spatiales, qu’augmentent les effets
de l’urbanisation et de l’industrialisation des zones deltaïques cultivables,
transforment la nature des contacts et des relations interethniques entre les
populations majoritaires et dominantes des plaines et celles dites minoritaires
des régions collinéennes et montagneuses des hautes terres de l’éventail nord-indochinois.
Ces expansions impliquent ainsi l’intégration plus ou moins aisée de marges
territoriales altitudinales comme des populations "minoritaires" qui les peuplent,
avec les dimensions géopolitiques que cela sous-entend.
Les questions identitaires sont particulièrement présentes
dans la région et permettent des revendications fondées sur de très forts sentiments
d’appartenance. Les rapports de force qui découlent des relations interethniques
sont fonction de nombreux paramètres dont la conjugaison fonde la complexité.
Dans le cadre qui est ici le nôtre, celui de dégager les contrastes entre les
trois pays, le critère le plus opératoire car l’un des moins subjectifs reste
celui de l’évaluation proportionnelle des groupes ethnolinguistiques. Les contrastes
sont alors effectivement saisissants puisque la Birmanie ne compte que 69 %
de Birman (entendu ici en tant que groupe ethnolinguistique, la confusion étant
facile en français avec la citoyenneté birmane), le reste de la population de
l’Etat appartenant à des groupes dits "minoritaires". La Thaïlande regroupe
83 % de locuteurs tai (dont 25 % de siamois) et le Laos environ 55 % (Lao
loum ou Lao du bas). Ces diversités internes aux Etats peuvent porter, potentiellement
du moins, les germes de la remise en question de leurs légitimités respectives
et accentuer ainsi la complexité géopolitique de l’aire.
La connaissance des données naturelles et culturelles particulières
de l’Asie du Sud-Est continentale est primordiale pour la compréhension des
phénomènes et des problèmes actuels. En effet ce n’est qu’après avoir procédé
à une analyse des rapports de force historiques, aussi sommaire soit-elle, qu’il
nous est possible, en les conjuguant avec les facteurs géographiques spécifiques
de l’aire, de comprendre l’émergence d’un ensemble spatial original aux confins
territoriaux de trois Etats souverains. Cet espace particulier qu’est le Triangle
d’Or émerge ainsi en fonction des qualités, des propriétés et des contraintes
qui le caractérisent mais aussi et surtout en fonction de celles des entités
politico-territoriales qui le composent et cherchent désormais chacune à réussir
son intégration. On peut donc considérer l’émergence du Triangle d’Or comme
la résultante des conditions et situations particulières de la région dont il
fait partie. Il est le résultat des nombreuses interactions qui, se réalisant
dans la diachronie, l’ont permis sinon généré : espace montagneux de peuplement
polyethnique situé à l’intersection de domaines étatiques caractérisés par d’importants
noyaux ethno-démographiques basés dans des plaines et des vallées rizicoles,
subissant des contraintes d’ordre topographique, démographique et économique
pour les plus importantes. La superposition de cet ensemble spatial aux ensembles
spatiaux étatiques de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande implique de la
part de ceux-ci des réactions visant aux intégrations "nationale", territoriale,
politique et économique de ces portions de territoires leur échappant.
Deuxième partie
Le Triangle d’or, entre tradition et
modernité
"L’universel, c’est le local moins les murs."
(Miguel Torga, 1954, in Cahen, 1991, p. 141)
Si l’espace du Triangle d’Or est un lieu d’intersection, une
notion géographique constituée par les interactions entre peuples, cultures
et Etats et les interrelations entre ceux-ci et le milieu géographique proprement
dit, c’est aussi un lieu de transition, de passage, certes géographique, mais
aussi historique puisque l’on peut y observer une grande complexité de situations
caractérisées par des oppositions articulées autour des multiples références
à la tradition et à la modernité. En effet le Triangle d’Or apparaît comme un
espace dont l’unité, dont on a déjà dit qu’elle était faite de diversité, est
plurielle et contradictoire, comme le sont les représentations que l’on peut
répartir autour d’une triple opposition conceptuelle : des ethnies et des nations,
des liens politiques et des Etats, des modèles politico-territoriaux unitaires
ou non.
Tradition
(1) et modernité
désignent ici tous les deux des dynamismes et des mouvements historiques qui
transforment des systèmes d’institution et permettent d’identifier les tendances
modificatrices des structures et des organisations. Il ne s’agit donc pas d’associer
tradition et fixisme, modernité et mouvement, les deux notions étant étroitement
imbriquées et empreintes d’historicité. Ainsi "Aucune tradition ne reste fixe,
mais est réinterprétée par chaque nouvelle génération à la lumière de sa pratique."
(Lê Thành Khôi, 1992, p. 11). Georges Balandier, en dissociant tradition et
traditionalisme, distingue "trois réalisations principales : le traditionalisme
fondamental vise le maintien des valeurs, des modèles, des pratiques sociales
et culturelles les plus enracinés ; il est au service d’une permanence, de ce
qui est estimé constitutif de l’homme et du rapport social selon le codage culturel
dont il est le produit et le conservateur. Le traditionalisme formel, non exclusif
du précédent, utilise des formes maintenues dont le contenu a été modifié; il
établit une continuité des apparences, mais sert des visées nouvelles ; il accompagne
le mouvement tout en entretenant une relation au passé. Le pseudo-traditionalisme
correspond à une tradition refaçonnée, il intervient durant les périodes où
le mouvement s’accélère et engendre de grands bouleversements ; il permet de
donner sens au nouveau, à l’inattendu, au changement, et de les domestiquer
en leur imposant un aspect connu ou rassurant. Il arme l’interprétation, il
postule une continuité, il exprime un ordre naissant du désordre." (Balandier,
1998, p. 38)
C’est à partir de ces oppositions articulées autour de la relation
tradition-modernité que seront abordées, une fois réalisées les approches conceptuelles,
les situations interactionnelles mettant en relation les populations dites "minoritaires"
et souvent dominées avec celles dites majoritaires et dominantes. Trois exemples
seront ainsi avancés afin d’illustrer les natures particulières des relations
existant simultanément entre les deux catégories de populations et leurs rapports
respectifs à la tradition et à la modernité.
2. 1. Entre tradition
et modernité, la triple opposition.
2. 1. 1. Des ethnies et des nations.
Il semble nécessaire, dans le cadre d’une étude des rapports
de force et des représentations existant au sein d’un ensemble polyethnique
et interétatique, de développer une approche théorique des concepts d’ethnie
et de nation. Le simple emploi de ces appellations distinctives exige que l’on
soit en mesure de justifier la dichotomisation référentielle ainsi utilisée
en déterminant ce qui permet de différencier l’une de l’autre. Ici l’histoire
des mots peut expliquer en partie la raison du choix de leurs applications contextuelles
respectives. En effet le néologisme français "ethnie" est créé en 1896 par Vacher
de Lapouge, six siècles après que soit apparu nacion, en 1270.
Etymologiquement le terme d’ethnie provient de l’époque hellénistique où ethnos
désignait des sociétés de culture grecque auxquelles manquait l’organisation
en cités-Etats et cette définition négative se retrouve ensuite dans la tradition
ecclésiastique où les peuples païens ou "gentils", appelés nations ou peuples
en langage séculier, deviendront dès le XIX ème siècle des races et des tribus
(l’ethnologie n’apparaissant qu’à la fin du XVIII ème siècle). C’est seulement
au XX ème siècle que l’emploi du terme "ethnie" concurrence et remplace les
autres termes qui ne disparaîtront pas pour autant, ce qui complexifiera ainsi
leurs usages respectifs. L’émergence du terme semble liée aux exigences d’encadrement
administratif et intellectuel de la colonisation afin de pouvoir procéder à
des typologies et à des dénominations visant la circonscription des populations
conquises dans des définitions territoriales et culturelles statiques, l’impact
des taxonomies des sciences naturelles s’avérant très important dans les processus
de compartimentation des populations.
Selon Amselle et M’Bokolo, si les termes d’ethnie et de tribu
ont acquis un usage aussi massif, c’est qu’il s’agissait de classer à part certaines
sociétés en leur déniant une qualité spécifique que les nôtres possédaient:
l’historicité. C’est donc tout un travail de définition qui s’impose car rendre
compte de la diversité culturelle des ethnies et de leurs rapports de force
demande de les percevoir comme différentes et distinctes, donc de définir les
critères sur lesquels est basée toute entreprise de dichotomisation Nous/ Eux.
Dans leurs travaux de référence effectués sur les populations africaines, les
deux auteurs définissent l’ethnie comme une réalité sociale mouvante: "Meyer
Fortes insiste également sur le caractère relatif de la réalité ethnique qui
varie en fonction de la position sociale et géographique de l’observateur."
(Amselle et M’Bokolo, 1985, p. 16). Ainsi c’est à une analyse dynamique qu’il
faut procéder pour définir la réalité ethnique, cette optique ouvrant la voie
à une analyse des relations interethniques perçues en tant que rapports de force
et non à une analyse taxonomique ou typologique figeant les réalités sociales.
Pour Yves Conrad "l’existence d’un groupe ethnique ne tient pas à ses particularités
linguistiques et culturelles, mais aux relations qu’il entretient avec les autres
groupes pour l’accès aux ressources naturelles. Les marqueurs d’identité peuvent
alors servir les stratégies d’adaptation et varier en fonction de la conjoncture
économique et politique." (in Matras-Guin, 1992, p. 20). L’auteur, qui s’exprime
ici dans son introduction à une étude ethnogéographique de le société lisu du
nord de la Thaïlande, situe l’ethnicité (en tant que problématisation de la
consubstantialité d’une entité sociale et d’une culture par quoi on définit
habituellement le groupe ethnique) entre les théories instrumentalistes et mobilisationnistes
et les théories interactionnistes.
Les premières "ont en commun de situer l’ethnicité comme une
ressource mobilisable dans la conquête du pouvoir politique et des biens économiques...
(et voient) dans la mobilisation des identités ethniques non pas une forme d’archaïsme
mais une expression de la modernité." (Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, pp.
105-110). Wallerstein, qui reprend les analyses marxistes des antagonismes économiques
en réfutant les plus sommaires, estime que "le groupe ethnique, comme la race
ou la caste, est une variété de "status-group" soutenant, à partir d’identités
construites sur une vision du passé, des revendications de pouvoir dans le présent.
Il constitue "un regroupement de personnes par une affinité qui précède mythiquement
la scène économique et politique présente et qui est la revendication d’une
solidarité qui outrepasse les groupes définis en termes de classes et d’idéologie"
" (ibidem, p. 119).
Les théories interactionnistes postulent que "l’ethnicité est
un processus continu de dichotomisation entre membres et outsiders, demandant
à être exprimée et validée dans l’interaction sociale." Ainsi, selon Fredrik
Barth qui fournit un apport majeur à la théorisation de l’ethnicité, ce sont
les processus d’attribution catégorielle et d’interaction qui doivent être au
centre de l’analyse. "A l’opposé de l’essentialisme des théories primordialistes
("conception qui fait de la similarité intrinsèque entre ceux qui, sans l’avoir
choisi, partagent l’héritage culturel transmis par des ancêtres communs, la
source d’attachements primaires et fondamentaux" - ibidem p. 96 -) toutes ces
études ont en commun d’articuler l’affinité intraethnique aux oppositions symboliques
et sociales entre les groupes. Les aspects ineffables de la culture du groupe,
les sentiments d’honneur ethnique et la force du lien entre co-membres n’y apparaissent
pas comme des données premières et inhérentes au groupe ethnique lui-même, mais
comme des ressources exploitées pour faire face à un environnement social hostile
ou incertain." (ibidem, p. 132). Les auteurs, Philippe Poutignat et Jocelyne
Streiff-Fenart, décident de convenir, en accord avec les théories de Barth,
que "l’ethnicité est une forme d’organisation sociale, basée sur une attribution
catégorielle qui classe les personnes en fonction de leur origine supposée,
et qui se trouve validée dans l’interaction sociale par la mise en œuvre de
signes culturels socialement différenciateurs... , les problèmes clefs... se
retrouvant de façon récurrente dans les problématiques de l’ethnicité (sont
les suivants): le problème de l’attribution catégorielle par laquelle les acteurs
s’identifient et sont identifiés par les autres, le problème des frontières
du groupe qui servent de base à la dichotomisation Nous/Eux, le problème
de la fixation des symboles identitaires qui fondent la croyance en l’origine
commune, le problème de la saillance qui recouvre l’ensemble des processus
par lesquels les traits ethniques sont mis en relief dans l’interaction
sociale." (ibidem, p. 154) (c’est ici de frontières culturelles qu’il s’agit).
Si les théories de l’ethnicité nous permettent de définir plus
précisément un groupe ethnique par rapport à un autre par la mise en évidence
des frontières qui les séparent, la réduction des différences culturelles entre
ces groupes ne mettant pas nécessairement en cause la pertinence de la limite
les séparant (Barth), elles peuvent également nous aider à préciser ce qui distingue
l’ethnie de la nation.
"Communauté stable historiquement constituée, née sur la base
d’une communauté de langage, de territoire, de vie économique et de formation
psychique qui se traduit en une communauté de culture", la nation n’est pas
loin, pour Karl Marx, de ce qu’est l’ethnie pour beaucoup d’autres. Signifiant
d’abord étymologiquement un groupe de même naissance, la nation est même encore
souvent rapprochée de la race (dictionnaire Le Robert, 1994) ou population ayant
en commun une même hérédité bio-somatique, et elle n’est souvent que très peu
clairement distinguée de l’ethnie. Ainsi , pour Wallerstein, "ce qu’il s’agit
d’analyser, c’est l’ambiguïté intrinsèque des notions de race, d’ethnie, de
nation, et leur production comme modes historiques de construction de la notion
de peuple, correspondant à des structures différentes de l’économie-monde."
(Poutignat, Streiff-Fenart, 1995, p. 119). La confusion entre l’ethnie et la
nation est en effet significative de l’ambiguïté des deux termes, Renan et Weber
fournissant eux-mêmes des exemples illustrant ce flou conceptuel. Pour le premier
"l’élément ethnique est du côté de l’objectif et de la fatalité et se trouve
opposé à la subjectivité et à la volonté, facteurs décisifs de la formation
des nations. Alors que pour Weber, l’ethnie, comme la nation est du côté de
la croyance, du sentiment et de la représentation collective, contrairement
à la race qui est du côté de la parenté biologique." (ibidem, p. 42).
Si, pour Renan, ce qui caractérise la nation réside dans la
démarche volontariste d’adhésion qui fait de son existence un "plébiscite de
tous les jours", son passé historique, auquel fait référence Marx, n’est pas
une réalité qui s’impose d’elle-même, mais une construction continue qui repose
sur l’oubli et l’erreur historique: "l’essence d’une nation est que tous les
individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié
bien des choses", et Weber le rejoint d’ailleurs sur ce point. (ibidem, p. 37).
Amselle et M’Bokolo estiment quant à eux que l’ethnie est "une
nation à caractère territorial au rabais" et insistent donc sur la gradation
de valeur qui existe dans les représentations courantes des deux notions. Mais
des considérations d’ordre identitaire peuvent permettre de faire émerger de
l’analyse les points communs liant l’ethnie et la nation qui décrivent toutes
les deux des phénomènes de la même catégorie de faits de conscience. Ce qui
les réunit c’est précisément le phénomène d’expression identitaire qui, par
recours à un passé opératoire quant à la création d’une cohésion, construit
et modifie le groupe et son identité. L’ethnie comme la nation sont donc des
faits de conscience et l’on peut se demander, comme le fait Yves Lacoste à propos
de la nation, si elles n’existent pas que comme représentations et objets de
discours. Cette distinction entre fait de conscience et réalité objective précisément
délimitable permet alors également de distinguer l’ethnie et la nation de catégories
sociales telles que la tribu, le clan, le lignage et même la classe sociale.
Cette dernière existe en effet en soi, indépendamment de la conscience qu’a
un travailleur d’en faire partie. Seul le passage à l’état de force sociale
dépend ici d’une prise de conscience, ce qui n’est pas le cas pour l’ethnie
ou la nation qui doivent être "dites" pour exister.
Pour Michel Cahen l’ethnicité est un phénomène de construction-déconstruction
et de métissages permanents, et l’ethnie, comme la nation, une idée socialement
organisée. Il rejoint en partie Amselle et M’Bokolo lorsqu’il estime que "L’existence
de deux mots différents, ethnie et nation, relève... d’une simple gradation
dans la durée et le degré de cristallisation du sentiment ethnique."
(Cahen,1994, p. 83). C’est le point que Arm