Résumé : Le Maroc serait, selon les Nations unies, le premier
producteur et exportateur mondial de haschich. La région septentrionale du Rif
abrite en effet des dizaines de milliers d’hectares de cultures de cannabis à
partir desquelles est produit le haschich marocain, manne dont la suppression
programmée constitue un véritable défi pour les autorités marocaines. Cet
article établit le contexte historique, culturel, politique et économique de la
culture du cannabis
dans la région
afin de mieux comprendre comment cette activité économique, qui s’est très
largement développée au cours des deux dernières décennies, a permis d’y
maintenir un certain statu quo socio-économique et politique.
Mots-clés : Maroc, Rif, cannabis, haschich, statu quo, développement.
Abstract: According to the
United Nations,
Morocco
is most likely the world’s first producer and exporter of hashish. Tens of
thousands hectares of cannabis grow in the northern
Rif
region of the country and make possible a large hashish production largely
exported to the European market. The
Rif
economy and its socio-economic and political stability seem to depend on this crop
– a fact that poses a major problem for both the Moroccan state and the
European Union, since hashish production and consumption are illegal in
Morocco
and in
most of the EU countries, including
France
. This paper aims at
explaining the economic, political, cultural and historical context of cannabis
cultivation in the
Rif
Mountains of northern
Morocco
. It
stresses how this economic activity, which has grown considerably over the last
twenty years, has permitted the maintenance of a type of socio-economic and
political status quo. Although illegal, the tolerance of the cannabis crop is
an alternative to an underdevelopment against which the authorities have taken
no or very little action. There is little doubt that cannabis has stabilised
the economy of a region all but excluded from national development. However,
the
Rif remains faced with a fragile ecology,
loss of traditional farming know-how and international pressure demanding
elimination of drug plants in developing countries. Indeed, following the
publication of the first United Nations survey on cannabis in
Morocco
(2003),
the Moroccan state can no longer ignore the region’s economic and social
problems. Therefore, this paper warns of the ‘time bomb’ that lack of management
of the situation has created.
Keywords: Morocco, Rif,
cannabis, hashish, status quo, development.
Le Maroc est,
selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime
(UNODC : United Nations Office on Drugs and Crime), le premier producteur
et exportateur de haschich au monde. Il recèle aussi probablement, et assez
logiquement, parmi les plus importantes superficies mondiales de cannabis. La
récolte marocaine de cannabis aurait été faite, selon l’UNODC, sur 134 000
hectares en 2003 (UNODC, 2003 : 5), c’est-à-dire sur 1,48 % des terres
cultivables du pays. Quelque 3 070 tonnes de haschich auraient été
produites cette année là à partir de la récolte de cannabis. Certes, depuis, les
cultures de cannabis ont baissé : 72 500 hectares en 2005 (1 066
tonnes de haschich), après éradication de 15 160 hectares par les
autorités marocaines (UNODC,
2006a : 106). Quoi qu’il en soit, le cannabis occupe toujours de vastes
superficies alors même que le contexte marocain diffère grandement de celui de la
production afghane d’opium ou même de celui de la coca en Colombie : en
effet, aucun conflit armé n’y remet en question le contrôle
politico-territorial de la monarchie chérifienne et ne permet donc d’expliquer
que de telles superficies y soient consacrées à une production agricole
illicite (Chouvy, Laniel, 2006a, 2006b).
Le Maroc a vu
la culture du cannabis et la production de haschich se développer au cours des
dernières décennies malgré leur illégalité et le fait que le pays soit
signataire des diverses conventions des Nations unies sur les stupéfiants et
les substances psychotropes (1961, 1971, 1988) et de la Convention des Nations
unies contre la criminalité transnationale organisée (2000). Etant
illégales, les cultures marocaines de cannabis se limitent toutefois plus ou
moins, en fonction des extensions ou des contractions qu’elles connaissent au
gré des années, à la région septentrionale et montagneuse du Rif qui borde la
Méditerranée depuis Tanger, à l’ouest, jusqu’à l’oued Moulouya, à l’est.
Relativement
isolé du reste du Maroc, en raison de son relief montagneux, de son ancienne appartenance
au Protectorat espagnol (1912-1956), et de son très faible niveau de
développement et d’équipement, le Rif est une « zone-barrière… assez
fortement peuplée de montagnards sédentaires, à la recherche de ressources
d’appoint » (Troin, 2002 : 327) qui a longtemps fait l’objet d’une
politique étatique conciliante : « Isolées de l’intérieur du pays par des
obstacles naturels, les tribus rifaines bénéficient en tant que défenseurs des
marches du pays d’une certaine autonomie vis-à-vis du Maghzen [pouvoir
central] et d’exemption d’impôts » (Troin, 2002 : 329). Mais la
tolérance étatique concerne aussi depuis longtemps la culture illégale du
cannabis, désormais la principale des ressources d’appoint de la région
(Chouvy, 2005a ; 2005b).
Parmi les
lourds héritages historiques et économiques auxquels la population rifaine, les
autorités marocaines et même l’Union européenne doivent faire face, figure la
culture du cannabis. En effet, depuis les années 1980, le développement
considérable des cultures de cannabis du Rif s’est traduit par la dépendance économique
croissante mais non exclusive de la région vis-à-vis de ce qui a progressivement
tendu à devenir une monoculture. L’économie du cannabis (montant global
marocain des transactions de cannabis et de haschich) constituerait ainsi la
principale source de revenus du Rif et serait même susceptible de constituer l’une
des premières sources de devises du Maroc et de contribuer de façon massive à
l’économie du pays (Chouvy, 2005b ; Hibou, 1996 : 30-31 ;
Labrousse, 2002 : 2 ; Moreno, 1997 ; OGD, 1994 : 83). Enfin,
le haschich marocain concerne l’Europe au premier chef dès lors qu’elle
constitue son premier marché et qu’elle réalise 74% des saisies mondiales de
haschich (1 083 tonnes sur 1 471) (UNODC, 2006a : 89).
La culture
du cannabis au Maroc : héritage d’une histoire royale, tribale et
coloniale
Pour
comprendre le contexte actuel de la culture du cannabis et de la production de
haschich au Maroc, il importe de revenir sur l’histoire complexe de la région
du Rif et la façon dont elle est devenue l’aire de production exclusive du
pays. La plante aurait fait son apparition au Maghreb au VIIe siècle
de notre ère lors des invasions arabes avant que sa culture ne s’implante autour
de Ketama, dans le pays sanhaja, au cœur du Rif, au XVe siècle. Ce
n’est que bien plus tard, au XIXe siècle, que le sultan Moulay
Hassan 1er (1873-1894) autorise officiellement la culture du
cannabis pour la consommation locale dans cinq douars, ou villages, des
tribus des Ketama, des Beni Seddate et des Beni Khaled, vraisemblablement pour
contribuer à la pacification de la région (Labrousse, Romero, 2001 ; OGD,
1996 ; UNODC, 2003).
En effet, plusieurs
révoltes (de 1863 à 1898) des Rifains contre les présences française, anglaise
et espagnole, provoquent les expéditions punitives (cinq entre 1864 et 1900)
d’un sultan soumis aux puissances étrangères. C’est ce qui conduit Moulay
Hassan 1er à écrire en 1893 : « Il arrivera forcément que
nos tribus lésées se retourneront contre notre Maghzen… pour prendre
elles-mêmes en main leur propre cause » (Daoud, 1999 : 34). De fait,
en 1880 une contestation tribale (siba) pousse une ambassade rifaine à
demander à Madrid la mise sous tutelle espagnole du Rif alors que les Rifains
avaient jusque-là contribué, des siècles durant, à contenir les Espagnols dans
leurs présides de Ceuta et de Melilla. Une guerre hispano-rifaine éclate toutefois
en 1909 à la suite de la révolte du peuple rifain contre les notables pro-Espagnols,
mais elle n’empêche pas la signature du Protectorat franco-espagnol sur le
Maroc en mars 1912.
Après la division
de l’Empire marocain en deux protectorats par la France et l’Espagne, cette dernière,
dont le Protectorat englobe le Rif, autorise la culture du cannabis à quelques
tribus : le contrôle des Rifains, dont « la faculté de résistance à
toute influence extérieure est immense », impliquant en effet certaines concessions
(Daoud, 1999 : 27). Après la période mouvementée de la Première Guerre
mondiale, l’Espagne, qui n’a alors toujours pas placé sous administration
directe le territoire qui lui a été concédé par le Traité d’Algésiras (7 avril
1906), et qui n’a donc pas honoré les engagements de réforme et de
modernisation auxquels elle était tenue, décide enfin de conquérir le Rif en
affrontant les tribus rifaines, déjà mobilisées pour résister à l’offensive.
En 1920, Mohammed
ben Abdelkrim el Khattabi, l’Emir du Rif, ce « Vercingétorix berbère », unifie
les tribus berbères du Rif dans leur résistance à la domination espagnole et
obtient une victoire écrasante à Anoual en juillet 1921. Le 1er février
1923, Abdelkrim instaure la République du Rif afin de donner à son armée un
Etat fort apte à moderniser le Rif. Mais il vise aussi, bien sûr,
l’indépendance, et la France prend vite la mesure de l’exemplarité de la lutte
rifaine, tant dans le sud du Maroc, qu’en Algérie et en Tunisie, et s’en
inquiète.
En 1924, face
aux défaites répétées des Espagnols, à leur débâcle même, le Résident général
français, le maréchal Hubert Lyautey, met le président Raymond Poincaré en
garde contre l’apparition sur le front nord du Protectorat d’une sérieuse
contestation indépendantiste, quelques mois seulement avant qu’Abdelkrim ne
prenne possession de Chefchaouen et n’en fasse la capitale de sa République du
Rif. En août 1925, la deuxième guerre du Rif est lancée par une armée française
forte de 100 000 hommes, suppléés par 400 000 Marocains, fournis par
le sultan Moulay Youssef qui avait demandé à Pétain de « débarrasser le Maroc
de ce rebelle » d’Abdelkrim, et par une armée espagnole de 100 000
hommes. Lyautey cède dès lors tous ses pouvoirs militaires au maréchal Philippe
Pétain qui mène campagne avec le général Miguel Primo de Rivera, alors au
pouvoir à Madrid. L’exceptionnelle résistance des Rifains, forts de 30 000
à 100 000 hommes, stabilisera le front durant l’hiver et forcera Pétain à
battre en retraite, mais ne permettra pas d’éviter la reddition d’Abdelkrim en
mai 1926.
Entre autres
choses, Abdelkrim aura réussi, lors des quelques années d’existence de sa
république, à interdire la culture et la consommation du cannabis, pratiques
selon lui contraires (haram) aux principes de l’Islam. Il reste à ce
jour le seul à avoir réussi à imposer pareille interdiction mais, certes,
seulement pour quelques années. De fait, dès 1926 et le rétablissement du
pouvoir espagnol dans le Rif, une nouvelle zone de tolérance du cannabis
s’étend au nord de Fès, autour de Ketama, afin de permettre l’adaptation des
tribus à l’ordre nouvellement instauré. Cette zone fut immédiatement réduite
pour finir par être officiellement abolie en 1929 mais la production n’en continua
pas moins à des niveaux élevés (Benabud, 1957).
Quant au Protectorat
français la culture du cannabis y fut progressivement proscrite, la France
ayant signé, lors de la Conférence de Genève (1925) organisée par la Ligue des
nations, la Convention internationale sur l’opium qui concernait aussi bien le
pavot, la coca, que le cannabis. En 1932, la culture du cannabis fut
officiellement interdite par un dahir, ou décret royal. N’étaient plus
autorisées que les cultures entreprises pour la Régie des tabacs et du kif
autour de Kenitra, dans le Gharb, et de Marrakech, dans le Haouz. La Régie, une
société multinationale de capital principalement français, bénéficiait en effet
de l’extraterritorialité de la zone internationale du port de Tanger où elle
était fort commodément basée. C’est seulement en 1954 que la culture du cannabis
fut interdite dans l’intégralité de la zone française à la suite de l’adoption
du « dahir du 24 avril 1954 portant prohibition du chanvre à
kif ». En accédant à l’indépendance, en 1956, le Maroc étendit la
prohibition à la zone espagnole et provoqua un vif mécontentement au cœur du
Rif, contraignant le roi Mohammed V à se résigner à tolérer la culture du
cannabis dans les cinq douars historiques des Ketama, des Beni Seddate
et des Beni Khaled.
Le Rif, « territoire
de la dissidence »
La tolérance
par les autorités étatiques de la culture du cannabis dans le Rif n’est pas
fortuite. Le Rif est l’une des régions berbères du Maroc qui, comme l’a montré
le sanglant épisode de la République du Rif, a autant que possible résisté aux
dominations étrangères, européennes certes, mais également arabes. Jusqu’en
1912 et l’ère des Protectorats, le Rif fit partie du bled as-siba, le
territoire de la dissidence qui se distinguait du bled al-makhzen, sous
contrôle du sultan. C’est d’abord avec l’avènement, en 1666, de la dynastie
alaouite (dite aussi chérifienne), dynastie arabisante et islamisante ayant à
sa tête un amir al-mouminine, ou commandeur des croyants, que la
distinction entre le bled as-siba et le bled al-makhzen s’accentua (Geertz, 1963). La dynastie chérifienne a en effet longtemps tenté
de réduire l’étendue du droit coutumier berbère en faveur de la loi islamique (charia),
notamment en cherchant à réprimer le culte des saints et les autres pratiques
païennes. Par contre, sous le Protectorat français, le général français Henrys
et son état-major composé d’anciens d’Algérie rendaient quant à eux explicite dès
1913 la préférence de la France pour une politique berbère « qui
sauvegarderait l’originalité du monde berbère marocain en maintenant celui-ci
dans son isolement traditionnel et en lui conservant ses coutumes »
(Chkouri, 1999).
Le pouvoir
colonial français allait ainsi accroître la distinction entre le bled
as-siba et le bled al-makhzen par le biais de la reconnaissance du
particularisme berbère par Lyautey et par l’isolement qu’il allait leur imposer
à travers le dahir du 11 septembre 1914. Pétain, quant à lui, initia
ensuite le « dahir berbère » (16 mai 1930) qui, pour amadouer
les Berbères, préservait leur autonomie traditionnelle en reconnaissant notamment
la spécificité du droit coutumier. Il soumit donc les régions berbérophones à
la juridiction française en les plaçant sous administration directe et en les
soustrayant au droit marocain. Accentuant donc la distinction entre Arabes et
Berbères et isolant davantage encore ceux-ci de l’influence du Makhzen, la
« politique berbère de la France » entraîna une réaction nationaliste
des milieux arabisés. Plus tard, si la loyauté envers le roi ne fut jamais
remise en question lors des révoltes berbères des répressions sanglantes ont toutefois
ponctué l’histoire du Maroc indépendant, particulièrement dans le Rif entre
1958 et 1984. Ainsi, le soulèvement anti-gouvernemental de 1958 y fut réprimé
par le prince héritier Hassan (futur Hassan II) qui usa à cette fin des
deux tiers de l’armée marocaine et de bombardements au napalm.
Ces
soulèvements berbères ont bien sûr de profondes causes historiques, tant
précoloniales que coloniales, mais le contexte économique des régions
berbérophones, et surtout du Rif, a aussi joué un rôle déclencheur fondamental.
De fait, les classes les plus pauvres des Marocains sont largement constituées
de Berbères dont les régions n’ont pas bénéficié des mêmes développements
économiques que les régions côtières largement arabisées. Le statut des langues
berbères (tamazight), parlées par plus d’un tiers de la population marocaine
mais reconnues et enseignées seulement depuis une décision de Hassan II en
1994, a indéniablement ajouté une dimension culturelle aux frustrations
politiques et économiques des berbérophones.
La culture du
cannabis qui est désormais solidement implantée dans le Rif est en partie
héritée de cette longue et complexe histoire faite de violence, de rivalités,
de tolérance et de contestation. De fait, aux premières heures de
l’indépendance, même Mohammed V dut renoncer à imposer la prohibition du
cannabis qu’il envisageait face au mécontentement tribal des Rifains. Les
habitants de la région de Ketama expliquent d’ailleurs encore aujourd’hui que
leur culture du cannabis a été « autorisée » par Mohammed V. En dépit
de son illégalité, la culture du cannabis a donc subsisté et a même connu même
un réel développement dans le Rif, et ce surtout sous les règnes de
Hassan II (1961-1999) et de Mohammed VI (1999 à aujourd’hui). La « guerre
contre la drogue » que Hassan II déclara en septembre 1992 n’y changea
rien, ainsi que la première enquête des Nations unies l’a montré en 2003 en
confirmant la place de premier producteur mondial de haschich du Maroc que
beaucoup suspectaient depuis des années déjà malgré les dénégations répétées
des autorités marocaines. Le
rapport de 2003 montrait aussi implicitement que les politiques visant à
interdire la production, à engager des poursuites judiciaires, et à promouvoir
un développement économique dans le Rif avaient échoué en laissant les
superficies cultivées en cannabis exploser.
Vers le
développement du Rif ?
De fait, les
projets de développement engagés dans le nord du Maroc, et notamment dans le
Rif lors du règne de Hassan II, n’ont à l’évidence pas suffi à endiguer
l’extension des cultures de cannabis dans le Rif, bien au contraire. Ainsi, le projet
de Développement Economique et Rural du Rif Occidental (DERRO), initié en 1961
(ONU / FAO) en tant que « premier projet intégré mené en zone de montagne
depuis l’indépendance » (lutte contre l’érosion et lutte contre
l’émigration par l’amélioration des conditions de vie), a eu des résultats
extrêmement mitigés, sinon contre-productifs (Boujrouf, 1996 : 46). Bien
plus tard, en 1995, un dahir royal créait l’« Agence pour la promotion
et le développement économique et social des préfectures et provinces du Nord
du Royaume » (APDN) qui vise principalement à désenclaver les territoires du
nord et à optimiser l’exploitation de leurs ressources naturelles et de leurs
systèmes productifs. Plus de 10 ans après sa création et malgré des
réalisations notables, l’APDN n’a pas non plus eu le succès escompté en termes
de réduction ou même de limitation des superficies cultivées en cannabis.
En montant sur
le trône en juillet 1999 Mohammed VI a quant à lui initié un changement dans
les relations que le pouvoir central entretient avec le Rif et les Rifains,
changement intégré dans un processus de transition démocratique et de
réconciliation engagé à l’échelle nationale. Ainsi, le processus de
réconciliation nationale qui a été lancé en 2004 dans le cadre de l’Instance
Equité et Réconciliation (IER) a permis de reconnaître officiellement
l’arbitraire de l’Etat en général et notamment les violences qu’il a perpétrées
lors de la répression par Hassan II de la révolte rifaine (1958-1959). L’IER a
ainsi « préconisé… l’adoption et le soutien de nombreux programmes de
développement socio-économique et culturel en faveur de plusieurs régions et
groupes de victimes », notamment dans le Rif « dont la
marginalisation et l’isolement étaient, selon le sentiment des citoyens, liés
aux violations commises par le passé ». La
même année, à la suite du séisme qui a frappé la région de Al Hoceima, Mohammed
VI s’est rendu à plusieurs occasions dans le Rif et a déclaré dans la ville
sinistrée qu’il ordonnait au gouvernement d’élaborer « un plan de
développement structurel intégré, à moyen et à long termes, pour la mise à
niveau de la province d'Al Hoceima et le développement de la région du Rif »,
et ce afin de « faire de la région du Rif… un pôle de développement urbain
et rural dans la Région Nord, parfaitement intégré dans le tissu économique
national ». Enfin, en 2005 le
monarque lançait l’Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH)
afin de combler le retard affiché par le Maroc dans la réalisation des objectifs
du Millénaire pour le développement désignés par les Nations unies et donc afin
d’œuvrer à « la mise à niveau de catégories de la population et certains
territoires plus touchés par la pauvreté que d’autres ». Diverses
actions ont été engagées dans le nord du Maroc et notamment dans le Rif :
développement du port de Tanger (zone franche), désenclavement du Rif central
(rocade méditerranéenne et ses pénétrantes) et amélioration des axes routiers,
développement rural (reboisement, arboriculture, petite et moyenne hydraulique,
cultures alternatives, etc.), électrification des zones rurales, maintien et,
ou, développement du tourisme.
Toujours
est-il qu’au milieu de la décennie 2000 les cultures de cannabis n’ont jamais
été aussi étendues au Maroc, ce qui témoigne au moins dans une certaine mesure
des échecs des projets de développement menés depuis des décennies dans le Rif,
que ceux-ci aient été trop peu nombreux, sous financés, mal conçus, mal
coordonnés, ou encore limités dans leur impact par divers blocages
institutionnels et administratifs. Enfin, l’importance de la corruption a sans
aucun doute permis sinon encouragé le développement d’une culture aussi rentable
que celle du cannabis dans une région aussi pauvre et enclavée que celle du
Rif. Il semble toutefois qu’au moins deux projets de développement alternatifs
ont été menés dans le Rif, notamment au début des années 1980 par le FNULAD
(prédécesseur de l’UNODC), le PNUD et le ministère de l’Intérieur marocain à
Azilal. L’Union européenne a ensuite (1994) financé un projet de développement
alternatif reprenant pour l’essentiel les objectifs du projet mené à Azilal,
malgré son échec. Le projet de l’UE, initialement mis en œuvre sans aucun
résultat par la Caisse nationale de crédit agricole a ensuite été repris par
l’ONG espagnole CERAI qui a mis en place quelques projets pilote ayant à priori
démontré la viabilité de certaines productions alternatives (amandiers, jojoba,
raisin de table, élevage caprin intensif, etc.) (Labrousse, Romero, 2001 :
22-23). En tout état de cause, le développement alternatif n’a eu que des
succès très peu nombreux et très relatifs à l’échelle mondiale et, dans son
rapport 2005, l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS)
insistait sur le fait que le développement alternatif était « mis en œuvre
dans les zones touchées par la culture du pavot à opium et du cocaïer, plutôt
que dans celles touchées par le culture de cannabis » (OICS, 2005 : 2). Si la culture du
cannabis s’est développée comme elle l’a fait dans le Rif au cours des
dernières décennies c’est en partie en raison du sous-développement de la
région et de la tolérance historique de cette culture. Mais les proportions
prises récemment par la culture du cannabis sont d’autant plus importantes que
les projets de développement du Rif n’y ont eu que très peu d’impacts
économiques.
Développement
récent de la culture du cannabis et de la production de haschich au Maroc
La culture du
cannabis n’a explosé que récemment au Maroc. En effet, jusqu’aux années 1980 les
cultures étaient peu développées et restées limitées géographiquement :
moins de 10 000 hectares auraient été cultivés annuellement, au cœur du
Rif, au cours de la décennie 1970. Plusieurs facteurs auraient joué dans
l’augmentation des cultures lors des années 1980, parmi lesquels la crise
économique prolongée du Rif, le développement insuffisant de la modernisation
et de la mécanisation de l’agriculture, en partie due à un isolement
géographique qu’elle accentuait, et l’incapacité des opportunités d’émigration
à compenser la crise. Mais l’augmentation de la demande européenne de haschich
qui s’est déclarée au cours des années 1960 et, surtout, 1970, a vraisemblablement
joué un rôle non négligeable dans l’accroissement des superficies cultivées en
cannabis et dans le développement de l’industrie du haschich marocain. C’est en
tout cas la demande européenne qui a transformé l’industrie traditionnelle du kif,
une mixture composée de deux tiers de marijuana et d’un tiers de tabac noir, en
celle, plus moderne, du haschich. En devenant dès les années 1960 l’une des
destinations privilégiées des hippies, le Maroc a de fait vu sa production de kif évoluer vers celle de haschich. Les fumeurs de haschich européens avaient
jusqu’alors principalement accès à des haschichs du Proche-Orient et d’Asie :
haschichs libanais, turc, afghan, pakistanais, indien, népalais.
Si aucune date
précise ne peut être avancée quant à l’apparition d’une production de haschich au
Maroc, Robert Connell Clarke précise toutefois qu’alors que deux visiteurs de
la région de Ketama rapportaient dans leurs écrits ne pas avoir pu observer de
production de haschich à la fin des années 1960, d’autres voyageurs, eux,
mentionnèrent qu’une telle production y avait bien lieu depuis le milieu de la
décennie (Clarke, 1998 : 179). L’auteur fait état de différentes
hypothèses relatives à l’introduction de la technique de production de haschich
par tamisage dans la région : par des Européens ayant importé la technique
d’Afghanistan ou encore par un Algérien ayant reproduit la méthode libanaise.
Toujours est-il qu’il semble bien que l’introduction de la production de
haschich ait eu lieu au milieu des années 1960.
L’accroissement
de la demande européenne et la commode proximité du Rif des côtes de l’Europe
méditerranéenne contribuèrent au
développement de la production marocaine de haschich. Mais les détails de
l’expansion des cultures de cannabis sont bien sûr d’autant moins connus qu’il a
fallu attendre 2003 pour qu’une enquête des Nations unies prenne la mesure du
phénomène de façon fiable et documentée. Seuls quelques centaines d’hectares
auraient été cultivées jusqu’au milieu des années 1970, ainsi que le rapporte
Marlise Simons en 1995 dans le New York Times (Simons, 1995). Robert Connell
Clarke, lui, estime, sur la base de sources néerlandaises et de rapports de
l’Union européenne, que quelques 2 000 hectares auraient été cultivés dès
la fin des années 1960, pour atteindre 25 000 hectares au milieu des
années 1980 et 60 000 à 75 000 en 1995. En 1994, un rapport
confidentiel de l’Observatoire géopolitique des drogues estimait que la
production marocaine de cannabis « faisait du royaume chérifien un sérieux
prétendant au titre de premier exportateur mondial de haschich » (OGD,
1994) et valait au journal Le Monde (1995) qui l’avait rendu public des
poursuites pénales initiées par le Maroc. Alain Labrousse et Lluis Romero ont
ensuite fait appel à d’autres sources pour estimer la production entre
65 000 et 75 000 hectares en 1993, à 78 000 hectares en 1995, à
90 000 hectares en 1999, et à 100 000 à 120 000 hectares en 2001
(Labrousse, Romero, 2001 : 12) approchant donc des 134 000 hectares évalués
par l’UNODC lors de son enquête de 2003 (UNODC, 2003 : 5).
Lors des
années 1980 et 1990, donc, les superficies cultivées en cannabis augmentèrent
rapidement et débordèrent de la région historique de production du pays
senhaja pour atteindre les pays ghomara et jebala et l’est de la province d’Al
Hoceima. Après que l’exode rural massif des années 1960, provoqué notamment par
les difficultés de l’agriculture de subsistance face à la mécanisation, fut
tari, la crise économique des années 1970 et l’imposition de programmes
d’ajustement structurel lors des années 1980 contribuèrent à l’extension des
superficies cultivées en cannabis dans le Rif, région agricole parmi les plus
pauvres du Maroc. Le phénomène d’expansion fut enfin encouragé par une demande
européenne croissante pour le haschich marocain, demande qui avait initié la
transformation de la production traditionnelle de kif en production de
haschich à la fin des années 1960.
De fait, les
saisies européennes de haschich marocain passèrent de 200 tonnes en 1985 à 950
en 2004 (sur un total de 1 361 tonnes de haschich saisies dans le monde en
2004) (UNODC, 2005 : 89-90). En 2004, 80 % du haschich saisi en Europe
était désormais d’origine marocaine, ce que les saisies espagnoles indiquent d’autant
plus que ce ne sont pas moins de 53 % des saisies européennes qui ont été
réalisées en Espagne cette année-là (la
France suit avec 6 %). Le Maroc, lui n’a intercepté que 7 % du haschich mondial
en 2004, alors qu’il en aurait produit 37 % (2 760 tonnes sur 7 400)
(UNODC, 2005).
Le Rif et,
plus largement, le Maroc, ont donc su réagir à une demande européenne
croissante, certes, mais l’ont aussi vraisemblablement stimulée par le biais d’une
offre régulièrement accrue. Ce faisant, le développement de la culture du
cannabis dans le Rif permettait aussi de pallier certaines contraintes
économiques et écologiques de la région. Le Rif est en effet l’une des régions
du Maroc les moins propices à l’agriculture. Le relief y est accidenté, les
pentes y sont fortes et les sols pauvres, les précipitations sont très irrégulières
et très peu compensées par un développement très limité de l’irrigation. La
conjonction de ces paramètres a laissé le Rif et sa population en marge du
développement économique que connaît par exemple la façade atlantique du pays. Même
la manne touristique dont bénéficie le Maroc fait elle aussi défaut au Rif qui
reste largement, et malgré son fort potentiel, à l’écart des circuits des
villes impériales, de l’Atlas, et du désert. Facteur aggravant du
sous-développement rifain, la densité et la croissance démographiques y sont
très fortes, parmi les plus élevées du Maroc : en moyenne, la région
compte trois fois plus d’habitants au kilomètre carré (124) que le reste du
pays (37). L’accroissement de la pression foncière et le manque d’opportunités
économiques rendent alors le développement de la production de cannabis
d’autant plus incontournable qu’elle permet de générer sept à huit fois plus
que la culture de l’orge. Le recours à l’irrigation permet bien sûr d’augmenter
encore le rapport : à superficie égale, une culture de cannabis irrigué peut
rapporter douze à seize fois plus que l’orge (UNODC, 2003 : 7).
De fait, l’enquête
menée par les Nations unies en 2003 ne révèle pas seulement l’étendue des
cultures de cannabis dans le Rif mais aussi l’importance que celles-ci
représentent pour la population. Ce seraient ainsi 96 000 familles,
soit 800 000 personnes, qui auraient été impliquées dans la production de
haschich en 2003 : c’est-à-dire 66 % des familles paysannes de la région
du Rif enquêtée, 6,5 % de celles du Maroc tout entier, ou encore 2,5 % de la
population marocaine (UNODC, 2003 : 5). Mais, en moyenne, le cannabis ne
génère pas plus de la moitié des revenus des paysans engagés dans sa culture. En
effet, à l’instar des paysans de la coca ou de l’opium, en Amérique du Sud et
en Asie, la paysannerie marocaine du cannabis ne s’enrichit que très
rarement : les Nations unies estimaient le revenu moyen généré en 2003 par
la culture du cannabis à 267 dollars US par personne pour un revenu total de
523 dollars. A titre de comparaison, le PIB marocain par habitant était de
1 260 dollars en 2002 (UNODC, 2003 : 5).
Cannabis dans le Rif : les limites du statu quo
L’économie
du cannabis a jusqu’à présent largement contribué à la fixation de la population
dans la région mais aussi à la modération de son ressentiment tant économique
que politique. Mais l’extension des cultures s’est faite à un rythme croissant,
affectant désormais plusieurs zones de cultures, bien au-delà du centre
historique de production de Ketama. Si, parmi les nouvelles zones de cultures,
certains produisent du cannabis afin de pallier des revenus autrement trop
faibles, d’autres le font en faisant preuve d’opportunisme économique et au
détriment des cultures traditionnelles licites et de l’environnement, ce qui mène
actuellement à une situation écologique, économique et politique délicate.
Le peu de
terres arables disponibles et l’accroissement de la pression démographique ont
comme conséquence que le développement rapide des superficies cultivées en
cannabis s’est largement fait au détriment des forêts du Rif (Grovel, 1996). Après
l’exploitation intensive du bois d’œuvre sous le Protectorat espagnol la
déforestation du Rif s’est encore accélérée, dès 1968 et avec un pic au milieu des
années 1980: « Parmi les nombreuses causes de dégradation directe du
capital forestier, et en dehors du processus traditionnel d’extension des
cultures familiales vivrières (céréales), le défrichement pour la culture du
kif et la coupe pour le bois de chauffage représentent près de 90 % du
processus de déforestation » (Grovel, 1996 : 78). Plus de
20 000 hectares de forêts auraient ainsi cédé la place à la culture du
cannabis autour de Ketama en l’espace de 20 ans. La province de Chefchaouen,
elle, aurait connu un défrichement de 1 550 hectares par an entre 1981 et
1991 (Grovel, 1996 : 78). « La croissance démographique, par ailleurs
stimulée par l’expansion de la culture du kif, induit des besoins en espace et
en ressources naturelles toujours plus importants, ce qui ne fait qu’accroître
la pression s’exerçant sur la forêt » (Grovel, 1996 : 79).
La croissance
démographique du Rif est désormais accentuée par l’attrait que représente
l’économie du cannabis dans la région, à travers les besoins importants en
main-d’œuvre saisonnière que cette activité agricole intensive implique et,
même, le retour au pays de Rifains séduits par le succès du cannabis. Le
fragile équilibre du mode de production rifain est donc sérieusement menacé. La
culture du cannabis, véritable alternative au développement et à l’incapacité
de l’activité agro-pastorale à satisfaire les exigences des familles, atteint
en toute vraisemblance les limites démographiques, économiques et écologiques
qui sont les siennes. La surexploitation du milieu par une population croissant
rapidement présente un sérieux risque de crise écologique et donc, à terme,
dans ce contexte essentiellement agricole, de grave crise économique et
sociale, ou même politique.
L’économie et, a fortiori, l’équilibre socioéconomique
mais aussi politique, du Rif dépendent pour le moment en grande partie de la
production de cannabis, ce qui pose un problème de taille tant à l’État
marocain qu’à l’Union européenne, puisque la production et la consommation de
haschich sont illégales au Maroc et dans la plupart des pays de l’UE. Après la
première enquête des Nations unies sur le cannabis au Maroc, l’État marocain,
longtemps tolérant à l’égard d’une production qui lui permettait de pallier son
incapacité ou son manque de volonté politique à gérer le développement du Rif,
peut difficilement ignorer plus longtemps les problèmes économiques et sociaux de cette région. De même, l’UE et ses
membres devront désormais agir face à un phénomène dont on a peine à croire
qu’ils ignoraient l’ampleur.
La tolérance
de cette activité illégale procède certes en partie du contexte culturel et
politique de la région, les révoltes passées des Berbères du Rif donnant encore
aujourd’hui du poids aux revendications qu’ils font de leur droit à cultiver le
cannabis, droit qu’ils estiment avoir acquis grâce à ces rébellions et en guise
de réponse au profond sous-développement de leur région. Mais cette tolérance
s’explique aussi par le caractère explosif que l’application effective d’une
prohibition du cannabis aurait en termes économiques et sociaux
dans la région et
dans
le pays, voire sur l’autre rive, toute proche, de la Méditerranée. L’économie
agricole du cannabis régule en effet de façon importante l’emploi
dans le Rif, surtout pour les jeunes paysans. Poussés
par la pauvreté, quittant les espaces les moins pourvus en terre et en eau ou
les villages soumis à des contrôles répétés, ils émigrent vers les régions
demandeuses de main-d’œuvre (Chouvy, Laniel, 2006b). La culture du cannabis,
elle, qui s’accommode de terres ingrates et même non irriguées, permet de limiter
l’émigration de la population du Rif en assurant sa subsistance (Chouvy, 2005b).
Mais si la
marginalité du Rif y explique en partie l’existence de cultures de cannabis,
elle ne suffit toutefois pas à en expliquer l’étendue. Il convient ici de
souligner que les 134 000 hectares estimés en 2003 par l’UNODC
équivalaient aux 130 000 hectares cultivés en pavot à opium en 2004 en
Afghanistan. S’il est acquis que cette production agricole illicite afghane
doit notamment son succès aux longs et coûteux conflits endurés par le pays, il
ne fait d’autre part aucun doute qu’elle se développe désormais d’autant plus
qu’elle nourrit une corruption dont elle bénéficie directement. Le
développement des surfaces cultivées en cannabis au Maroc a bien sûr eu lieu
dans un tout autre contexte dès lors que l’économie du cannabis n’y a pas
bénéficié d’une économie de guerre. L’on peut toutefois estimer que l’économie
marocaine du cannabis est en partie la conséquence des conflits historiques, un
temps armés, ayant opposé les Rifains au pouvoir chérifien, et ce même après
l’indépendance.
Mais il
apparaît aussi que le maintien et même le développement de la culture du
cannabis dans le Rif n’ont pu se faire que grâce à l’accord tacite du makhzen et de ses relais locaux. Les cultures de 2003 et les précédentes n’ont à
l’évidence pas pu être entreprises à l’insu du pouvoir central dont les relais
administratifs sont multiples et parfaitement opérationnels (mokadem, sheikh, caïd). Ainsi, les producteurs de cannabis expliquent qu’ils cultivent
lorsqu’ils en ont reçu l’autorisation officieuse ou en tout cas que s’ils
s’abstiennent une année donnée c’est à la suite d’un interdit, lui aussi
officieux. Des villages entiers et même des vallées entières peuvent ainsi
subitement renoncer à la production de cannabis, comme ce fut le cas dans la
vallée de Oued Laou en 2005. Que la production marocaine de cannabis ne se
fasse pas sans l’accord tacite du pouvoir central semble donc évident. Mais
l’importante corruption que connaît le pays aggrave encore cet état de
fait : la lutte contre la corruption fait d’ailleurs partie des principaux
objectifs affichés par le rapport commandité par Mohammed VI à l’occasion du
cinquantenaire de l’indépendance.
Il importe
aussi de préciser que l’économie du Rif ne dépend pas que de celle du cannabis,
malgré les proportions prises par celle-ci. L’économie de contrebande est en
effet particulièrement développée au Maroc et plus encore dans le Rif qui bénéficie
d’un avantage géographique certain, et pour l’exportation de son haschich vers
l’Europe ou l’Algérie, et pour l’importation de biens de consommation depuis
ces même espaces (les principaux points d’exportation de haschich sont les
mêmes que ceux qui servent à la contrebande : Ceuta, Melilla, et Oujda,
sur la frontière algérienne) (Chouvy, 2005b). La taille de l’économie de
contrebande est bien sûr difficile à estimer mais le Chambre de commerce
américaine estimait en 2002 qu’un commerce de 15 milliards de dirhams (1,7
milliards de dollars US) échappait annuellement à la taxation et que chaque
emploi créé par l’économie de contrebande en supprimait 10 dans l’économie
légale.
En fait,
l’économie du Rif dépend énormément de l’étranger, où elle exporte son haschich
et d’où elle importe les biens de consommation qui alimentent son économie de
contrebande. Mais l’économie du Rif a aussi longtemps dépendu des possibilités
de migration saisonnière et d’émigration dont les Rifains disposaient vers
l’Algérie et vers l’Europe, surtout vers la France. Dès les années 1960 le
gouvernement marocain a encouragé l’émigration, notamment depuis le Rif, en
comptant sur les transferts de revenus des expatriés et sur l’impact
politico-économique que cela était susceptible d’avoir dans des régions
marginales comme celle du Rif. Ainsi, à la fin des années 1980, jusqu’à 40 %
des hommes de certains villages du Rif étaient expatriés (Grivello, 2002). A
l’échelle nationale, la politique d’émigration a eu un impact certain puisque, « en
2002, les transferts officiels représentaient 6,4 pour cent du produit national
brut (PNB), 22 pour cent de la valeur totale des importations et six fois
l'aide au développement accordée au Maroc » (Haas, 2005). Mais les possibilités
d’émigration diminuèrent progressivement et même l’Espagne, l’Italie et le
Portugal, qui étaient passés de terres d’émigration à terres d’immigration au
milieu des années 1980, finirent par imposer des visas d’entrée au Marocains au
début des années 1990. C’est lors de cette décennie que la culture du cannabis
a accentué sa croissance dans le Rif et c’est aussi à cette époque qu’est
apparu le phénomène harraga :
le transit de migrants illégaux depuis le Maroc jusqu’à l’Espagne sur de
petites embarcations appelées pateras en espagnol. L’immigration
clandestine se développa rapidement et d’autant plus facilement que les
passeurs utilisèrent d’emblée les réseaux et techniques du trafic de haschich à
destination de l’Espagne, porte d’entrée de la résine marocaine en Europe (Juntunen,
2002 : 37). Il n’est d’ailleurs pas rare que les passeurs profitent des
clandestins pour aussi passer du haschich en Espagne. Certains observateurs
estiment ainsi que, « [v]ue de la perspective marocaine, la migration
constitue une ressource de développement vitale en soulageant la pauvreté et en
diminuant le chômage, en contribuant à la stabilité politique ainsi qu'en
générant des transferts de fonds. En réalité, le gouvernement marocain a peu
d'intérêt à diminuer l'émigration tandis que les employeurs européens ont
besoin de leur main d'œuvre » (Haas, 2005). Il semble bien que l’on puisse
dire de même de la production de cannabis et de haschich dès lors qu’on en
comprend le contexte et qu’on en saisit les enjeux économiques, sociaux, et
politiques. Quant à la quasi inexistence de projets de développement
alternatifs et à la fermeture de l’antenne de l’UNODC au Maroc en 2005, cela
laisse envisager l’existence d’un « marché de dupes » (Labrousse, 2000)
entre les deux rives de la Méditerranée alors même que la question migratoire,
pourtant clairement liée à la question du développement économique des pays du
Sud, est plus importante que jamais.
Cette culture,
pour illégale qu’elle soit, procède donc en grande partie du statu quo (Afsahi, 2005) qui, depuis
l’accès à l’indépendance marocaine, existe entre l’État et les villages du Rif,
sa tolérance par les autorités constituant une alternative à un
sous-développement contre lequel elles n’agissent pas, d’une part, et une
garantie de paix sociale et politique d’autre part. On peut raisonnablement
estimer que le cannabis a permis de stabiliser l’économie d’une région en marge
du développement national. Cepen
dant,
les montagnes et vallées rifaines restent confrontées à la grande fragilité de leur
équilibre écologique, à la perte des savoir-faire agricoles traditionnels et à
la pression internationale qui demande l’élimination des plantes à drogues. Désormais, le Maroc devrait logiquement s’attacher à
réduire les cultures de cannabis
dans
le Rif et leur trouver une alternative viable et durable, sinon parce que cette
culture est illégale et que les pressions internationales vont aller croissant,
du moins parce que l’équilibre écologico-économique de la région est menacé à
court terme, l’augmentation de la population et la division foncière qu’elle
implique ne semblant pouvoir s’accommoder de la disponibilité limitée des
terres cultivables et de leur rapide et profonde dégradation. Le défi du
cannabis du Rif est donc celui du
développement économique durable d’une des régions les plus pauvres du pays
dont la stabilité socio-économique est menacée.

Pierre-Arnaud
Chouvy, géographe chargé de recherche au CNRS, est l’auteur de plusieurs
ouvrages, dont « Les territoires de
l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or »
(Genève, Olizane, 2002), et de nombreux articles et rapports, disponibles dans
leur grande majorité sur www.geopium.org.
Des photographies de la culture du kif dans le Rif sont accessibles à partir de http://www.geopium.org/Photos/photos.htm.
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