Résumé
La longue crise afghane et ses multiples rebondissements ont
été accompagnés par la croissance progressive de la production
illicite d’opium dans le pays. D’une centaine de tonnes
au début des années 1970, la production a augmenté jusqu’à
atteindre 6 100 tonnes en 2006, soit 92 pour cent de
la production illicite mondiale selon les Nations unies.
Au cours de l’histoire moderne, la production d’opium a
toujours été liée à des considérations et à des enjeux sécuritaires,
que ce soit à travers des menaces supposément portées à
l’ordre moral, ou à travers son instrumentalisation stratégique
lors de nombre de conflits armés. Dans le cas de l’Afghanistan,
l’opium a très tôt fait l’objet d’utilisations stratégiques,
d’abord dans le cadre de la guerre froide, puis dans celui
des guerres intestines qui ont ravagé le pays pendant près
de vingt ans. Désormais, dans le contexte de la lente et
difficile reconstruction du pays, tant politiquement qu’économiquement,
les proportions prises par la production d’opium soulèvent
nombre de questions sécuritaires classiques, souvent sans
prendre à sa juste mesure la dimension globale de la sécurité
de l’Afghanistan. De fait, sécurité stratégique et sécurité
économique apparaissent inextricablement liées dans l’équation
de la production afghane d’opium.
Abstract
The long Afghan crisis and its multiple new
developments occurred together with the progressive increase
of illicit opium production in the country. From about one
hundred tonnes of opium in the early 1970s, production soared
up to 6,100 tonnes in 2006, totalling 92 per cent of the
world’s total output of illicit opium, according to the
United Nations. Through modern history, opium production
has always been linked to security-related questions and
issues, whether through alleged threats against moral values
or through strategic exploitation during armed conflicts.
As far as Afghanistan is concerned, opium has been used strategically very early on; first
during the Cold War, then during the 20 years of internecine
wars that devastated the country. Now, in the context of
Afghanistan’s slow and trying reconstruction, both politically and economically,
the dimensions taken by opium production raise many security-related
questions in the country, although law-and-order aspects
are far more debated and considered than all-encompassing
global security. Yet, Afghanistan’s opium production appears insoluble if security is not addressed in a global way,
with law and order on one hand and economic security on
the other hand.
La production d’opium a été rendue illégale sur la base d’arguments
moraux, idéologiques et notamment sécuritaires en grande
partie par ceux-là même qui l’avaient promue pour des raisons
mercantiles depuis la Turquie jusqu’en Chine. Le développement
de l’économie de l’opium, encouragé et même imposé aux dix-huitième
et dix-neuvième siècles par les puissances coloniales européennes
installées en Asie, a en effet fait l’objet de restrictions
légales dès le début du vingtième siècle. L’opium a d’abord
servi d’arme commerciale à l’Empire britannique afin de
pénétrer le marché protectionniste chinois, occasionnant
deux guerres dites de « l’opium ». Depuis lors
enjeu de conflits, l’opium devint même souvent le nerf de
certains d’entre eux que son commerce permettait et développait :
particulièrement dans le contexte de la guerre froide et
dans celui, plus récent, des nouveaux impératifs de financement
de conflits ayant perdu leurs bailleurs de fonds après la
désintégration de l’Union soviétique et la fin de l’affrontement
Est-Ouest. Mais après 1971 l’opium est aussi devenu la cible
prolongée d’une guerre à la drogue (« war
on drugs ») d’inspiration
et d’instigation états-unienne, menée à l’échelle mondiale
contre la production et le commerce de certaines
drogues (Chouvy, 2002).
Près de quatre décennies de militarisation de la lutte antidrogue,
d’éradication de champs de pavot et de programmes de cultures
de substitution et de développement alternatif, n’ont toutefois
pas empêché la production d’opium et son commerce de se
développer, en Asie bien sûr, mais aussi, dans une moindre
mais néanmoins significative mesure, en Amérique latine.
Enfin, au début du vingt-et-unième siècle, la guerre contre
le terrorisme (« war on terrorism »
ou « war on terror »)
a remplacé celle menée pendant des décennies contre le communisme
et a même permis de la rapprocher, au moins dans les discours,
de la guerre à la drogue : l’Afghanistan, d’où le chef
d’Al-Qaida, Osama bin Laden, a orchestré les attentats
du 11 septembre 2001 contre les Etats-Unis, est aussi depuis
1991 le premier producteur illicite d’opium au monde et
a maintes fois été décrit, depuis l’instauration de la démocratie
afghane et ses nouveaux records de production, comme étant
menacé par le « narcoterrorisme » (Chouvy, 2004a,
2004b) et par le risque de devenir un « narco-Etat ».
A travers leur association au terrorisme international,
justifiée ou non, la drogue et ses revenus ont alors été
désignés de façon croissante comme menace sécuritaire majeure,
que ce soit à l’échelle nationale de l’Afghanistan ou à
celle, mondiale, des réseaux internationaux des terroristes
et des trafiquants de drogue.
Mais la production d’opium a pris une autre dimension sécuritaire,
bien plus complexe et réelle celle-là : celle de la
sécurité économique et, surtout, alimentaire, de populations
rurales pauvres dont la survie et le soutien stratégique
dépendent pour tout ou partie d’une production agricole illicite
: celle de l’opium. En Afghanistan, la restauration d’une
paix durable, l’instauration de la démocratie et la reconstruction
de l’Etat seraient, à en croire la majorité des analyses,
menacées par une économie de l’opium qui, il est vrai, a
atteint des records depuis 2001 et la chute des talibans.
Mais les soi-disant menaces narcoterroristes et risques
d’apparition d’un « narco-Etat » n’ont pas suffi
à imposer et à conduire les campagnes d’éradication forcée
des champs de pavot afghans, c’est-à-dire la suppression
pure et simple du tiers de l’économie d’un des pays les
plus pauvres du monde confronté aux héritages de plus de
deux décennies de conflits transnationaux et intestins.
Même si elle se pose en des termes similaires ailleurs (en Birmanie
par exemple), mais à d’autres échelles et selon d’autres
intensités, en Afghanistan la question de la production
illicite d’opium peut clairement être considérée comme une
question de sécurité globale dès lors qu’elle relève de
composantes sécuritaires différentes mais profondément
liées entre elles: sécurité stratégique et sécurité économique
qui font que paix et développement ne peuvent êtres obtenus
l’un sans l’autre. Si l’on évalue la sécurité globale par
le biais de l’existence ou non de menaces ou de risques
majeurs posés par les conditions matérielles, économiques,
politiques, et naturelles d’une collectivité donnée et de
ses membres, ainsi bien sûr que par un niveau suffisant
de prévention et de protection contre ces menaces et ces
risques afin de réunir des conditions favorables au développement
de la collectivité concernée et de ses membres, alors la
question de l’opium afghan peut réellement être posée en
termes de sécurité globale puisqu’elle est clairement indissociable
du reste de la problématique afghane.
L’approche de la question de la production illicite d’opium
en termes de sécurité est toutefois bien plus ancienne que
celle de l’Afghanistan et elle ne s’y limite d’ailleurs
pas. Un siècle de prohibition de certaines drogues
et plusieurs décennies de guerre à la drogue ont fait de
la question de la production et du trafic de drogues une
question de santé publique, certes, mais surtout de sécurité
internationale, notamment à travers la criminalisation des
paysanneries de l’opium, de la coca, et du cannabis, qui
a accru violence, instabilité, et insécurité dans les régions
productrices, sans permettre, bien au contraire, d’éradiquer
les cultures illicites.
Opium, sécurité, et prohibition
La production illicite d’opium a connu d’importantes variations
depuis 1906, lorsque l’évêque de Manille, le révérend protestant
américain Charles Brent, a écrit
au président des Etats-Unis, Theodore
Roosevelt, pour lui demander d’organiser une conférence
internationale qui soutienne les efforts anti-opium de la
Chine. Dès février 1909, la Conférence internationale sur
l’opium de Shanghai adoptait des mesures anti-opium peu
contraignantes, certes, mais qui allaient à l’encontre des
intérêts politiques et économiques des puissances coloniales
britannique et française et qui marquaient le début de la
croisade morale du prohibitionnisme états-unien qui allait
faire des Etats-Unis, future superpuissance économique et
géopolitique, la seule « superpuissance antidrogue »
au monde et déboucher sur la « guerre à la drogue »
(war on drugs) menée à l’échelle mondiale par et depuis l’administration
Nixon (1971).
L’imposition à la Chine des Qing du commerce de l’opium des
Indes par l’Empire britannique et sa British East India Company
avait débouché sur deux guerres dites « de l’opium »
(1839-1842 et 1856-1860) et avait abouti à faire de la Chine
non seulement le premier consommateur mondial d’opium mais
aussi son premier producteur. Ainsi, en 1906, la Chine produisit
35 364 (85 pour cent) des 41 624 tonnes d’opium
mondial. Les Indes britanniques n’en produisaient alors
que 5 177 tonnes, soit 12 pour cent du total mondial,
le reste étant produit notamment par la Perse et l’Empire
ottoman. A cette époque, la production d’opium était combattue
sur la base de motifs moraux et idéologiques plus que sur
la base de considérations de santé publique ou de sécurité,
même si c’était davantage la consommation que la production
qui était visée. En effet, aux Etats-Unis, la culture dominante,
largement influencée par l’éthique protestante et l’esprit
du capitalisme qui réprouvent la jouissance du corps et
valorisent le travail, percevait la consommation d’opium,
et plus tard d’autres drogues, comme étant moralement répréhensible
car liée exclusivement à la recherche du plaisir (Chouvy,
Laniel, 2004 : 9-11).
La production d’opium n’était donc
alors qu’indirectement perçue en termes de sécurité, puisqu’elle
l’était principalement à travers la consommation d’opium
qui s’était développée dans le monde occidental. Ce sont
donc en fait surtout les consommateurs d’opium qui étaient
perçus comme présentant une menace. Aux Etats-Unis, les
« entrepreneurs de morale » qui ont élaboré la
prohibition mondiale des drogues, ou en tout cas de certaines
drogues, ont diabolisé les drogues en les associant à des
espaces sociaux, culturels et géographiques autres, c’est-à-dire
porteurs d’une altérité menaçante : « un-American ».
A ce titre, ce sont surtout les pauvres et les minorités
non blanches, les outsiders d’Howard Becker, qui
ont fait les frais de la prohibition aux Etats-Unis (Aureano, 2001 ; Chouvy, Laniel, 2004 : 9-11). Le
fait que l’opium consommé aux Etats-Unis a toujours été
importé de l’étranger facilitait un tel ostracisme, voire
un tel racisme, et ce sont d’ailleurs les Chinois de San
Francisco et eux seuls qui furent visés par la première
loi antidrogue des Etats-Unis, la San
Franciso’s Opium Den Ordinance
de 1875. Le régime prohibitionniste a ainsi été fondé, au
moins partiellement, sur des bases conflictuelles sociales,
ethniques et géopolitiques, les trois dimensions étant inextricables.
Il en a découlé une représentation des drogues contenant
une dynamique de réaffirmation des frontières socio-spatiales
entre un collectif d’identification et un « Autre »
ressenti comme dangereux (Chouvy, Laniel, 2004 : 9-11).
D’autre part, la prohibition, appliquée à travers la répression,
a permis l’émergence du trafic international de drogues
illicites tel qu’on le connaît actuellement, même si la
prohibition ne peut pas seule expliquer l’ampleur prise
par le trafic. Il n’en reste pas moins que l’économie des
drogues illicites est dynamisée par la prohibition mais
aussi par la répression dont elle est l’objet depuis des
décennies (Choiseul Praslin, 1991).
En un siècle de prohibition mondiale
de certaines drogues, la production illicite d’opium
s’est certes effondrée, passant de près de 42 000 tonnes
à 6 610 tonnes en 2006 et plus encore en 2007 puisque
l'Afghanistan a produit 8 200 tonnes d'opium à
lui seul. (UNODC, 2006 ; 2007). Mais cette baisse de
production est toutefois bien plus complexe qu’il n’y paraît
puisque le niveau de production le plus bas a en fait été
atteint au début des années 1970 à la suite de l’amplitude
et de la rapidité de suppression de la production chinoise,
au début des années 1950, et grâce aux efforts de la politique
multilatérale de la Société des nations puis de ceux des
Nations unies. De fait, en 1970, un an avant le lancement
de la guerre à la drogue de l’administration Nixon, seules
1 066 tonnes d’opium étaient produites à l’échelle
mondiale (sources U.S. citées
par McCoy, 1991: 495). Ces résultats, encourageants dans le cadre d’un effort
international de réduction et de suppression de la production
et du trafic d’opium, entre autres drogues, furent néanmoins
rapidement remis en cause puisque les récoltes d’opium ont
ensuite augmenté pour atteindre 3 395 tonnes (données
Nations unies) en 1989 (4 209 selon les Etats-Unis).
La Birmanie produisait alors 45 pour cent de l’opium mondial
et l’Afghanistan, avec 1 200 tonnes, 35 pour cent.
La production afghane d’opium avait augmenté de 800 pour
cent entre 1970 (130 tonnes) et 1989, année du retrait des
troupes soviétiques du pays. En 1991, selon les données
des Nations unies, la Birmanie perdait définitivement sa
place de premier producteur mondial au « profit »
de l’Afghanistan.
Enfin, en 1999, la production afghane
d’opium augmentait subitement pour atteindre 4 600
tonnes, un record national mais aussi un record mondial
pour un pays donné depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale
et la suppression de la production chinoise. En 2001, à
la suite d’un interdit taliban largement respecté, seules
185 tonnes d’opium ont été produites en Afghanistan, ce
qui n’empêcha pas l’intervention internationale dirigée
par les Etats-Unis de renverser le régime fondamentaliste,
d’établir un fragile régime démocratique dans le pays et
d’y initier une difficile période de reconstruction de l’Etat.
Les années suivantes, alors que les productions birmane
et laotienne s’effondrent, mais que, du fait des impératifs
stratégiques de la guerre contre le terrorisme, la production
pakistanaise connaît une résurgence certaine (5 tonnes en
2002, 52 en 2003 et 39 en 2006), l’Afghanistan atteint deux
nouveaux records consécutifs avec les 6 100 et
8 200 tonnes qu’il produit en 2006 et en 2007 et qui
équivalent à 92 et 93 pour cent de la production mondiale.
Depuis la chute des talibans et l’instauration du
régime du président Hamid Karzaï, la question de la production illicite d’opium a donc
pris une importance croissante en Afghanistan, non seulement
parce que les surfaces cultivées et les quantités produites
y ont atteint des records historiques, mais aussi parce
que la situation militaire et sécuritaire s’est profondément
dégradée au cours des toutes dernières années. La question
de l’opium et celle de la sécurité militaire et économique
apparaissent désormais indissociables, moins parce que les
revenus de l’économie de l’opium serviraient à financer
au moins en partie certaines actions de guérilla des talibans
et certaines actions terroristes, que parce que la profonde
dégradation du climat sécuritaire après 2005 a considérablement
ralenti, voire interdit, le bon déroulement de projets de
reconstruction, de développement économique, et de suppression
(substitution, interdiction, ou éradication) des cultures
de pavot.
Economie de la drogue et économie de guerre
Pendant la deuxième moitié du XXe siècle, et surtout depuis les années 1970 et
la hausse importante des productions birmane et afghane,
la question de la production illicite d’opium a été perçue
de façon croissante en termes de sécurité, notamment dans
le contexte de la guerre froide et de l’instrumentalisation
stratégique des productions d’opium de Birmanie, du Laos,
puis bien sûr d’Afghanistan. La production illicite d’opium
constituait alors un atout sécuritaire et stratégique certain
pour les Etats-Unis et ce en dépit du rôle moteur que le
pays a joué dans la prohibition mondiale de certaines
drogues et dans la guerre qu’il leur mène depuis 1971.
La production d’opium et les revenus qu’elle permet de générer
ont en effet permis le financement d’un certain nombre d’opérations
et de guerres secrètes menées par les Etats-Unis et la Central
Intelligence Agency (CIA) lors
de la guerre froide : depuis l’utilisation de la French
Connection et de la mafia corse
contre les grèves communistes des dockers français au sortir
de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’au soutien financier
et matériel à la résistance des moudjahiddins afghans entre
1979 et 1989, en passant par l’aide apportée en Birmanie
aux nationalistes chinois du Kuomintang
(KMT) dans leur conflit contre les communistes, sans oublier
bien sûr la guerre secrète du Laos lors de laquelle le trafic
d’opium était assuré par les compagnies aériennes de la
CIA (Air America notamment) afin
de financer un conflit à l’insu du Congrès des Etats-Unis.
Mais, en Afghanistan et en Birmanie, la production d’opium
n’a pas seulement permis le soutien financier de combattants
de la guerre froide par les Etats-Unis, elle a aussi permis
aux belligérants eux-mêmes de prendre en charge le coût
des conflits intestins de leurs pays respectifs, aidant
donc directement au prolongement de la guerre (Chouvy, 2002).
En termes de sécurité, donc, le bilan de la production d’opium
et de son instrumentalisation stratégique est plus que mitigé
dès lors que cette économie agricole illicite aura pérennisé
des conflits nationaux et aura eu des impacts régionaux
et internationaux non négligeables, avec d’une part la perpétuation
de la crise birmane et les troubles répétés de la frontière
birmano-thaïlandaise et, d’autre
part, la guerre transnationale et civile d’Afghanistan qui
mènera à l’arrivée au pouvoir des taliban et à l’installation
d’Al-Qaida dans le pays, d’où les attentats du 11 septembre
2001 seront préparés. Si l’économie de l’opium a un temps
permis de financer les « combattants de la liberté »
(freedom fighters)
de la guerre froide, elle aurait ensuite fait de ceux-ci
des « narcoterroristes », la drogue, ancien moyen
de lutte contre le communisme, devenant alors la cible d’une
guerre contre le terrorisme doublée d’une guerre contre
la drogue. La drogue, un temps du bon côté de la lutte menée
par Ronald Reagan contre l’Empire du mal (Evil
empire), est progressivement passée du côté de ce qui
allait être dénoncé en tant qu’« axe du mal »
(Axis of evil) par George
W. Bush, la drogue faisant supposément courir à l’Afghanistan
le risque de devenir un « narco-Etat » et faisant
peser sur le monde une non moins certaine menace « narcoterroriste »
(Chouvy, 2004a, 2004b).
Ainsi, si les conflits afghans et birmans ont permis que la
production illicite d’opium se développe dans les proportions
que l’on connaît sur les territoires des deux pays, c’est
notamment parce que l’économie de la drogue a grandement
contribué au financement de la guerre. Et ce d’autant plus
que la guerre s’y est prolongée au point de n’en plus finir,
comme si production d’opium et guerre s’auto-entretenaient,
la fragmentation politique des acteurs des conflits considérés
encourageant d’autant le recours à une économie de la drogue
qui, extrêmement florissante, n’en devenait que plus motivante
pour les belligérants (Chouvy, 2002). Il n’en reste pas
moins que l’Afghanistan et le Birmanie figurent parmi les
pays les pauvres de la planète, et que la prédominance du
paysannat dans leurs structures économiques respectives
rend d’autant plus possible le recours à une économie agricole
des drogues illicites que l’économie y a souffert des affres
de la guerre et que le contrôle politico-territorial recherché
par les autorités et pouvoirs en place était extrêmement
limité ou s’accommodait fort bien des ressources que les
cultures illicites procuraient. Certes, dans les deux cas,
par son intensité et sa durée, la guerre a joué un rôle
de première importance dans l’extrême paupérisation des
populations des deux pays et y fausse donc une approche
du recours à l’économie de la drogue en termes soit strictement
économiques, soit strictement polémologiques. De fait, la
pauvreté existe aussi dans les pays voisins et elle ne semble
pas suffire à y permettre une production agricole illicite
conséquente, le contrôle territorial y étant bien plus abouti
qu’en Afghanistan ou en Birmanie (Chouvy, 2002).
Au cours des dernières décennies, l’instabilité des deux pays
a clairement été nourrie par la production illicite d’opium
et les trafics auxquels elle donne lieu, les conflits entre
commandants et seigneurs de la guerre afghans, mais aussi
entre armées ethniques autonomistes de Birmanie, ayant directement
bénéficié des revenus de la production d’opium. Mais, à
travers les pertes significatives de contrôle politico-territorial
qu’elle a impliquées, l’instabilité des deux pays a aussi
permis et encouragé le développement de cette même production
agricole. De fait, des effets de système significatifs y
ont longtemps existé entre les économies de guérilla et
de guerre civile d’une part, et celles qui procèdent d’activités
illicites d’autre part. Les économies de guerre et les économies
de la drogue ont ainsi une longue histoire commune, que
ce soit en Asie, ou ailleurs (Chouvy, Laniel, 2006b, 2006c).
Ces fortes synergies qui ont existé en Afghanistan et en
Birmanie entre économie de guerre civile et économie de
la drogue ont donc logiquement obéré leurs potentiels de
développement politique et économique. En effet, en plus
d’avoir permis et même favorisé la prolongation des conflits
et d’y avoir rendu plus difficile encore toute résolution
de leurs crises, la « synergie » conflit–drogue
a aussi posé les fondations de la criminalisation des économies
de paix de ces pays, compromettant donc potentiellement
la stabilité de leurs Etats. L’économie de l’opium n’a d’ailleurs
pas seulement permis le financement plus ou moins important
de certains des belligérants des deux pays : elle
a aussi permis à une partie de leurs paysanneries respectives
de survivre tant bien que mal lors de longues périodes de
dépression économique.
Opium et menaces sécuritaires en Afghanistan
Désormais, l’Afghanistan effectue une lente et fragile transition
vers la paix, donc d’une économie de guerre à une économie
de paix. Il doit faire face aux nombreux héritages de ses
conflits, dont sa production d’opium, son profond sous-développement
et sa grande pauvreté, particulièrement dans les zones rurales.
Au risque de compromettre la sécurité économique et alimentaire
des paysans de l’opium et de déstabiliser une transition
difficile vers la paix et l’économie qui va avec, les autorités
étatiques afghanes et une partie de la communauté internationale
aimeraient mettre en place des projets de suppression accélérée
de l’économie de l’opium, projets qui ont déjà largement
et récemment porté leurs fruits en Birmanie (notamment de
façon négative, en termes de coût humain) mais qui n’ont
pas encore pu être développés dans le contexte stratégique
particulièrement sensible de l’Afghanistan (Chouvy, 2005).
En Afghanistan, l’économie de l’opium est fréquemment dénoncée
comme représentant l’une des menaces les plus sérieuses
contre la reconstruction de l’Etat et la stabilisation du
pays. L’économie de l’opium, qui équivaudrait à la moitié
du PIB (économie légale) du pays et contribuerait donc à
un tiers de son économie globale (équivalent de la moitié
du PIB ajouté au PIB), y est dénoncée autant comme cause
que comme moyen de l’aggravation de l’insécurité :
capacité de financement de la résistance talibane, voire du terrorisme international, mais aussi alimentation
de la corruption de l’Etat. Certes, l’importance des revenus
de la drogue enrichit nombre d’acteurs non étatiques qui
peuvent se poser, et se posent d’ailleurs fréquemment, en
concurrence des acteurs étatiques. L’économie de la drogue
ne fausse donc pas seulement les mécanismes de l’économie
afghane : elle altère aussi les rapports de force et
les relations de pouvoir de la donne politique et interfère
de fait de façon significative dans les processus de construction
étatique et nationale (Byrd, Ward, 2004 ; Chouvy, 2006a).
La question de la production afghane d’opium est d’autant plus
complexe, notamment en termes de sécurité, que la population
et le gouvernement doivent s’efforcer de sortir durablement
leur pays de plus de 20 ans de guerre et de longues et complexes
divisions partisanes, mais aussi d’une situation économique
parmi les pires de la planète. Mais, si l’économie de l’opium
permet certes d’alimenter la corruption et de procurer des
ressources à des acteurs opposés à la construction étatique
actuelle, elle paraît avant tout alimenter la corruption
de l’Etat central et des autorités provinciales. Elle ne
peut, de ce fait, être tenue pour cause de la corruption
et des oppositions à la construction de l’Etat, ni même
d’ailleurs comme l’un de leurs moyens majeurs. De la même
façon que l’économie de l’opium a pu procéder des conflits
afghans, elle est désormais pérennisée par son profond sous-développement :
elle est une des conséquences de la crise politico-économique
afghane et ne doit être abordée qu’en tant que telle. S’il
y a donc un défi à relever en Afghanistan, outre celui de
pérenniser la paix, c’est clairement celui du développement
économique (Chouvy, Laniel, 2006b, 2006c).
De fait, à part à travers la question du narcoterrorisme qui
existerait en Afghanistan et ailleurs dans le monde, la
production afghane d’opium relève vraisemblablement davantage
d’une question de sécurité alimentaire et économique que
d’une question de sécurité militaire, même si économie et
politique sont bien sûr inextricablement liées et ne peuvent
être isolées l’une de d’autre dans l’équation de l’instabilité
afghane (Chouvy, 2005 ; Mansfield, 2004 et 2007). Concernant
le narcoterrorisme, notion choc peu ou mal définie mais
utilisée à l’envie par certaines personnalités politiques
de premier plan et par les médias, il convient de d’invalider
les affirmations selon lesquelles « lutter contre le
trafic de drogue reviendrait à lutter contre le terrorisme »
(Antonio Maria Costa, UNODC) dès lors que « les drogues sont désormais la principale
source de financement du réseau Al-Qaida d’Osama
bin Laden »
(Michèle Alliot-Marie, alors ministre
française de la Défense) (Chouvy, 2004b ; Sedra, 2003). En effet, quelques déclarations infondées mises
à part, très peu d’éléments permettent, en Afghanistan ou
ailleurs, de soutenir que des organisations « narcoterroristes »
existent, quand bien même il y a peu de doute que les talibans
et même Al-Qaida bénéficient au moins un minimum des revenus
de l’économie de l’opium dans un pays dans lequel les relations
entre économie de guerre et économie de la drogue ont existé
de façon durable et dans lequel une grande partie de la
population participe à cette économie et en bénéficie.
Enfin, il semble difficile de qualifier une organisation de
narcoterroriste sans qu’elle tire l’immense majorité de
ses revenus de la production et, ou, du trafic de drogue,
et sans qu’elle ait recours au terrorisme pour asseoir ou
développer ses activités trafiquantes. Bien que l’appellation
même de narcoterrorisme ne corresponde à rien de concret,
il importe de préciser que la commission parlementaire ayant
enquêté sur les attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis
a clairement indiqué n’avoir trouvé aucune indication de
recours à l’argent de la drogue, avant, pendant, ou même
après les attentats (Chouvy, 2004). D’autre part, aux Etats-Unis, le Council
on Foreign Relations souligne que bien que terroristes et trafiquants
de drogues peuvent partager des objectifs à court terme,
il en va différemment de leurs objectifs à long terme, ceux
des premiers étant politiques et ceux des seconds étant
pécuniaires. Mais, davantage sur la base d’allégations que de cas
documentés, le directeur de l’UNODC, Antonio Maria Costa,
affirmait encore en avril 2007 que les trafiquants de drogue
afghans avaient développé des « relations symbiotiques »
avec les talibans et Al-Qaida. Quant au risque que l’Afghanistan courrait de devenir
un narco-Etat, force est de constater qu’aucune définition
sérieuse de ce qu’un tel Etat serait n’existe et que l’Afghanistan,
qu’il ait été celui des talibans ou qu’il soit celui du
régime Karzaï, ne mérite en rien
un tel qualificatif dès lors que les superficies cultivées
en pavot n’ont jamais dépassé quatre pour cent des terres
arables du pays (3,65 % et 4,27 % pour les records de 165 000
et 193 000 hectares de 2006 et 2007).
L’opium en Afghanistan : une question de sécurité économique
Certes, compte tenu de la faiblesse d’une économie afghane restée
en dehors de toute croissance pendant près de 25 ans, la
part de l’économie de l’opium, trafic d’héroïne compris,
apparaît disproportionnée : en 2006, la valeur à la
ferme des 6 100 tonnes d’opium produites dans le pays
était de 760 millions de dollars et celle des exportations
réalisées par les trafiquants de 2,34 milliards. L’économie
de l’opium pesait donc 3,1 milliards de dollars en 2006,
soit l’équivalent de près de la moitié du PIB du pays (6,7
milliards). En 2006, l’économie afghane était donc constituée
pour un tiers (32 pour cent) par celle de l’opium,
mais avec des prix de l’opium en baisse et toujours trois
fois plus élevés qu’avant l’interdit taliban.
Une chute des prix de l’opium ou une baisse des rendements
pourrait accentuer de façon notable la diminution du poids
de l’économie de l’opium en Afghanistan. De la même façon,
sans augmentation majeure des superficies cultivées ou des
prix de l’opium, la croissance accélérée de l’économie légale
du pays devrait contribuer à la réduction du poids relatif
de l’économie de l’opium, comme cela a déjà été le cas au
cours des dernières années en dépit de l’accroissement de
la production. En effet, alors que superficies cultivées et production
augmentaient de façon importante, l’économie de l’opium
équivalait à 61 pour cent du PIB afghan en 2004, à 52 pour
cent en 2005, et à 46 pour cent en 2006 (UNODC, 2006 :
9). En somme, au vu de la complexité d’évaluation de l’économie
de l’opium, qui doit être considérée au vu du prix de l’opium,
des rendements à l’hectare, et du reste de l’économie du
pays, l’indicateur le plus fiable de l’état de la production
d’opium reste celui fourni par les superficies cultivées
qui, à tout le moins, permettent de juger du niveau de contrôle
politico-territorial de l’Etat et donc des progrès qu’il
a permis de réaliser en termes de développement économique
(Chouvy, 2006a).
Il est désormais établi que la production d’opium procède largement
et de façon croissante de la grande et durable pauvreté
d’une partie de la paysannerie afghane. Toutefois les conditions
socio-économiques complexes qui sous-tendent cette production
sont directement liées au contexte politico-territorial
conflictuel qui est celui du pays depuis plus de deux décennies.
La guerre, à ses divers stades (invasion soviétique, guerre
civile transnationale, et enfin situation post-conflictuelle
marquée par une grande insécurité et un recours à une certaine
forme de « terrorisme »), a empêché tout développement
économique dans le pays, laissant à l’économie de l’opium
le rôle de pallier l’absence de crédits agricoles ou de
réforme agraire. L’opium a permis à nombre d’Afghans parmi
les plus pauvres de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires.
Mais l’opium a aussi enrichi d’autres Afghans, dont des
propriétaires terriens et, bien sûr, les petits et les grands trafiquants. Il nourrit également
une corruption rampante, à tous les échelons des autorités
et du pouvoir, d’une façon d’autant plus importante, nous
l’avons vu, que l’économie de l’opium pèse très lourd dans
l’économie afghane.
Il importe toutefois de garder à l’esprit que la production
d’opium n’est pas la source des problèmes rencontrés par
l’Afghanistan, ainsi qu’il nous est souvent donné d’entendre,
mais que c’est la longue série de crises traversées par
le pays qui a permis le développement d’une telle production
illicite. En d’autres termes, on peut dire que c’est une
économie de guerre, civile notamment, qui a d’abord alimenté
celle de l’opium, et non l’inverse. La production d’opium
en Afghanistan est donc une manifestation de la crise afghane
et non sa cause, même si elle peut en aggraver certains
aspects, sécuritaires notamment. Seul le retour à la stabilité
politique et à la sécurité permettra le développement économique
de la paysannerie afghane, dont celle de l’opium qui ne
demande rien de mieux que d’en abandonner la production
au profit d’une autre, moins risquée, moins laborieuse et
plus rémunératrice (les revenus réels générés par la production
d’opium sont fortement grevés par les coûts élevés de production,
notamment par besoin important de main d’œuvre lors des
récoltes).
La production afghane d’opium est néanmoins largement présentée
comme une menace majeure de déstabilisation d’un Etat en
construction alors qu’un des risques majeurs encourus par
l’Afghanistan et par sa population réside vraisemblablement
dans la probable déstabilisation de l’Etat qu’entraînerait
une diminution trop rapide de la production d’opium, si
elle devait être conduite sans réelles compensations ni
alternatives (Chouvy, Laniel, 2006b, 2006c). De fait, comme
le rappellent les Nations unies, lorsqu’un paysan a le choix
entre la légalité et l’illégalité, il choisit la première ;
lorsqu’il n’a le choix qu’entre la faim et l’illégalité,
il choisit, bien logiquement, le seconde. Il est donc permis
de penser que l’économie de l’opium n’est qu’un « mal »
nécessaire mais temporaire dans un Afghanistan en pleine
reconstruction politique et économique (Chouvy, 2005). C’est
ainsi que l’éradication forcée des productions agricoles
de drogues illicites est désormais largement reconnue comme
ayant non seulement échoué dans les objectifs qui étaient
les siens à l’échelle mondiale mais comme ayant aussi été
largement contreproductive, tant du point de vue économique
que stratégique (Byrd, Ward, 2004 ; Chouvy, 2005).
Quant aux échecs ou aux succès mitigés et très localisés
du développement alternatif, ils ont récemment donné lieu
à la définition de programmes de modes de subsistance alternatifs
(alternative livelihood programmes)
comme parties intégrantes des politiques de développement
nationales. La production d’opium afghan est donc clairement
indissociable du contexte général du pays, notamment de
ses contextes économique, politique, et stratégique.
Dans de tels contextes, les programmes d’élimination de l’opium
par interdit et / ou par éradication, qui seraient mis en
place de façon précipitée et sans contrepartie économique
suffisante, constitueraient une menace sécuritaire significative,
dès lors qu’ils pourraient générer une instabilité économique,
sociale et, a fortiori, politique. La production afghane
d’opium n’est donc désormais plus, avant tout, une question
de sécurité au sens militaire du terme mais clairement une
problématique de sécurité alimentaire et donc économique.
Apporter une solution mesurée, viable et durable à la question
de la production afghane d’opium passe indubitablement par
la résolution de la très complexe équation afghane dont
il ne faut pas considérer les différentes parties indépendamment
les unes des autres. Ce n’est que par l’apport d’une sécurité
que l’on peut qualifier de globale, basée sur l’association
d’une bonne gouvernance, d’une sécurité des personnes et
des communautés, et d’une croissance économique équitable
et durable (Mansfield, 2007), que l’Afghanistan pourra trouver
la stabilité dont il a besoin pour régler la question de
sa production illicite d’opium. Qui plus est, en assurant
la sécurité globale de l’Afghanistan, les Afghans et la
communauté internationale oeuvreront en faveur de la paix
et de la sécurité internationale.
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