La production illicite
d’opium en Afghanistan
dans le contexte de
l’enclavement, de l’isolement et de l’isolationnisme.
Pierre-Arnaud CHOUVY
Résumé : L’Afghanistan est enclavé et a longtemps été isolé. Certains de ses
dirigeants ont même eu recours à un certain isolationnisme. Du carrefour
continental que le pays avait pu être, carrefour des routes du commerce
comme de celles des invasions, l’Afghanistan est devenu à partir du
XIXe siècle un Etat-tampon que des politiques restrictives de l’accès ont
confiné dans un « angle » géographique et géopolitique.
Puis, confronté à deux décennies de guerres qui ont considérablement
accru son isolement international, le pays a connu un important développement
de la production illicite d’opium et d’héroïne.
L’Afghanistan
est un pays dont le territoire est enclavé. Certes, nombre d’autres
pays du monde sont enclavés eux aussi mais l’Afghanistan, lui, doit
principalement son enclavement aux rivalités impériales russo-britanniques qui ont déterminé ses frontières internationales
actuelles et en ont fait un Etat-tampon. Le pays a aussi connu la dialectique politico-territoriale de l’isolationnisme et de l’isolement.
Par l’isolationnisme, certains de ses dirigeants, dont Abdul Rahman
Khan (1844-1901), ont en effet tenté de résister aux influences
étrangères qui interfèrent avec les processus politiques afghans depuis
le XIXe siècle et qui ont en partie permis le conflit soviéto-afghan et ensuite donné sa dimension transnationale
à celui qui l’a suivi jusqu’à la chute des taliban en 2001.
Mais le pays a aussi connu l’isolement diplomatique, la communauté
internationale ayant placé l’Afghanistan des taliban au ban
des nations et lui ayant imposé sanctions et embargos, eu égard, notamment,
à la situation des femmes afghanes, certes, mais aussi et surtout
à la production illicite d’opiacés (opium et héroïne) et aux camps
d’entraînement terroristes que le pays abritait. L’enclavement du
pays, certes, mais aussi et surtout son isolement, tant géographique
que politique, ainsi que deux décennies de conflits, y ont profondément
joué dans l’émergence et le développement de la production illicite
d’opium.

Histoire succincte de l’économie des opiacés dans le Croissant d’Or
A la fin de la décennie 1970, en Asie du Sud-Ouest, le marché de l’opium connut de profonds bouleversements,
la révolution iranienne de février 1979 imposant à terme une sévère
prohibition de la production et de la consommation d’opiacés, et poussant
de nombreux Iraniens à se réfugier au Pakistan où ils dynamisèrent
le recours aux cultures de pavot à opium, resté jusque là peu important. L’Iran, et avant lui, la Perse, avait longtemps été
un producteur majeur d’opium mais également un grand pays consommateur.
La nécessité de l’existence d’un marché noir en Iran fournissant les
fumeurs d’opium se cumula avec l’interdiction de la production licite
d’opium au Pakistan par le général Zia ul-Haq en 1978, ce qui, là aussi, eut pour effet de dynamiser le trafic d’opium
à destination de l’Iran. Avec 800 tonnes, l’année 1979 se trouva être
celle d’une très bonne récolte d’opium au Pakistan, au moment précis
où l’Iran se fermait au commerce légal des opiacés, où la production
pakistanaise était brutalement interdite et dégageait des excédents
importants, et où l’Afghanistan était envahi par les troupes soviétiques
et réorientait ses exportations de l’Iran vers le Pakistan. D’autre
part, une forte sécheresse dans le Triangle d’Or (Birmanie, Laos,
Thaïlande), de 1978 à 1980, permit à l’opium d’Asie du Sud-Ouest de fournir les marchés européen et états-unien. Toutes ces conditions réunies justifièrent la
venue de chimistes du sud-est asiatique au Pakistan, où une importante proportion
d’une production d’opium difficilement exportable en l’état put dès
lors être transformée en héroïne. La région comprenant l’Afghanistan, l’Iran et le Pakistan
était désormais connue sous l’appellation de « Croissant d’Or »,
en référence à son alter ego d’Asie du Sud-Est continentale.
Les itinéraires du trafic d’opium empruntaient depuis le XIXe
siècle les pistes caravanières des régions frontalières d’Afghanistan,
d’Iran et du Pakistan, les régions de la North West Frontier Province
(NWFP) et du Baloutchistan devenant de véritables corridors du narcotrafic.
Mais l’Iran, arrêtant sa production tout en conservant une importante
consommation, se présentait alors comme la destination première des
productions régionales en se transformant d’un pays exportateur en
un pays importateur. On vit donc le trafic s’intensifier sur les frontières
Iran – Afghanistan et Iran – Pakistan, atteignant d’une part le marché
national et, d’autre part, les réseaux turcs de distribution vers
l’Europe et les Etats-Unis. Le Pakistan fut également vite utilisé en tant
que corridor d’exportation vers l’Inde et, via Karachi et la
côte du Makran, vers le Moyen-Orient et l’Occident.
Jusqu’en 1979, les flux de l’opium passaient principalement par l’Iran qui
était, depuis longtemps déjà, au cœur des réseaux d’exportation d’opium,
son importante consommation drainant l’immense majorité des productions
afghane et pakistanaise qu’elle avait contribué à développer. En plus
de sa place historique en tant que pays de production, de consommation
et d’exportation, l’Iran était devenu la seule voie de passage terrestre
des exportations de l’Asie du Sud-Ouest vers l’Europe, depuis que la Russie impériale
avait fermé ses frontières méridionales et que l’URSS les avaient
scellées. Le Pakistan, de pays producteur et exportateur, allait également
émerger comme pays de transit, de consommation et même d’importation.
La consommation pakistanaise allait en effet exploser après 1979 et
donc encore modifier les flux d’opiacés, toute la frontière occidentale
du pays devenant, avec la guerre soviéto-afghane et la coopération de la Central Intellience
Agency (CIA) et de l’Inter-Services
Intelligence (ISI) – les
services secrets des Etats-Unis et du Pakistan – le lieu de tous les trafics et
surtout de celui d’opium et d’héroïne. 1979 est l’année charnière
à partir de laquelle s’est initiée la transformation de toute la narcoéconomie
de la région, et préparés le développement du Croissant d’Or des décennies
1980 et 1990 et l’ouverture de « nouveaux » itinéraires
à partir de 1991 et l’émergence des axes centre-asiatiques du trafic.
L’Afghanistan est désormais, à la fin des années 1990 et au début du XXIe
siècle, le premier producteur illicite d’opium au monde, avant la
Birmanie. En 1999, lorsque les taliban étaient encore au pouvoir
à Kaboul et qu’ils contrôlaient quelque 85 % du territoire afghan,
le pays avait produit une récolte record de 4600 tonnes d’opium (2700
en 1998). Mais en 2001, à la suite de l’édit religieux proclamé en
juillet 2000 par le mollah Mohammad Omar, commandeur des croyants
et chef suprême des taliban, ce n’étaient plus que 185 tonnes
qui étaient récoltées dans le pays, dont seulement 35 dans les zones
sous contrôle taliban et 150 dans celles tenues par le Front
uni (aussi appelé Alliance du Nord). L’édit proscrivant la culture
du pavot à opium avait été largement suivi, permettant une réduction
spectaculaire des récoltes, chose qui n’avait été réalisée nulle part
au monde depuis l’éradication chinoise du début des années 1950. Toutefois,
en 2002, après la chute des taliban en décembre 2001, l’Afghanistan
du gouvernement de Hamid Karzaï a retrouvé sa place de premier producteur
illicite d’opium au monde, avec 3400 tonnes.
Enclavement, isolement et isolationnisme
L’Afghanistan est enclavé, certes, puisqu’il est dépourvu de rivage maritime
et que, dans son contexte régional, qu’il s’agisse de celui de l’Asie
centrale, de l’Asie du Sud-Ouest ou de l’Asie du Sud, son territoire n’est que
très mal desservi par les grandes voies de communication. Mais cet
enclavement de l’Afghanistan n’a pas toujours été synonyme d’isolement
géographique, sa localisation à l’ouest des obstacles majeurs que
constituent la chaîne himalayenne et le plateau tibétain l’ayant longtemps
consacré en tant que carrefour des célèbres routes de la soie mais
aussi des invasions. Sa localisation stratégique a aussi en quelque
sorte déterminé le rôle d’Etat-tampon qu’il allait jouer lors des rivalités du Great
Game au XIXe siècle. Le cas afghan illustre, si besoin
était, que l’enclavement, qui est déterminé autant en fonction des
données géographiques que politiques, n’implique l’isolement que lorsque
des contraintes d’ordre politique aggravent ou exploitent la localisation
absolue d’un pays (au sein d’un continent, par rapport au relief,
aux mers ouvertes). Ce sont les tracés frontaliers qui, en résultant
de rapports de forces et de traités historiques, déterminent l’enclavement
d’un pays donné. Sa localisation relative (par rapport aux autres
pays) et la qualité des relations qu’il entretient avec ses voisins
détermient quant à elles le degré plus ou moins important de son isolement.
C’est le monarque afghan Abdul Rahman (r. 1880-1901) qui, pleinement conscient des menaces que constituaient les Empires
russe et britannique pour son royaume, accepta que son pays joue un
rôle d’Etat-tampon entre « le lion britannique »
et « l’ours russe » et que ses frontières soient donc définies en
fonction d’intérêts extérieurs. Il développa une habile politique
de neutralité vis-à-vis des Russes comme des Britanniques, tout en bénéficiant
du financement et de l’armement des seconds afin de mener à bien son
impérialisme interne et la construction de son Etat-nation. L’hostilité que les Afghans montraient envers
les étrangers d’une part, et la xénophobie d’Abdul Rahman d’autre
part, se traduisirent par l’émergence d’un Afghanistan moderne, celle
d’un Etat-nation en construction sous la forme d’un Etat-tampon dont l’isolement et la neutralité étaient probablement
la seule solution viable face aux menaces impérialistes russo-britanniques.
L’Afghanistan, dont l’isolement géographique était déjà déterminé par son
enclavement et avait été accentué par la découverte et l’utilisation
des routes commerciales maritimes à partir du XVIe siècle, allait devenir sous le règne d’Abdul Rahman Khan,
et selon l’expression de M.Z. Ispahani, une « véritable antiroute ».
A l’isolement géographique et conjoncturel (primauté des routes maritimes
sur celles de la soie) de l’Afghanistan, Abdul Rahman allait ajouter
une politique d’isolationnisme motivée par une xénophobie et une grande méfiance à l’égard des Britanniques,
des Russes et même des Perses chiites. Afin de protéger son émirat des incursions étrangères,
il décida en effet, dans le contexte de la transformation de l’Afghanistan
en un Etat-tampon qui seyait aux deux rivaux impériaux, d’appliquer
sur son territoire les politiques de l’accès, en l’occurrence de sa
dénégation, que les partisans britanniques de la Closed Border
Policy avaient initiées avant lui.
Les extrêmes difficultés de communication que présente le relief afghan constituaient
un avantage certain pour Abdul Rahman qui estimait que l’invasion
de son pays n’en serait que plus coûteuse et difficile pour les Britanniques
ou les Russes si aucune infrastructure n’existait pour faciliter une
telle entreprise. Il décida donc, comme le fit aussi son fils Habibullah
(r. 1901-1919) après lui, de sacrifier le développement économique
de l’Afghanistan afin de le préserver des convoitises étrangères,
optant pour une politique « d’isolement et de sous-développement délibéré ». Déjà confronté à la dialectique développement
– sécurité qui allait finalement permettre l’invasion soviétique du
pays, Abdul Rahman Khan fut contraint de transformer l’Afghanistan
en Etat-tampon, d’accentuer son isolement en développant une
politique volontaire d’isolationnisme qui achèverait de transformer
un ancien carrefour majeur des invasions et des échanges commerciaux
en une formidable antiroute.
Cette inaccessibilité, qui eut des conséquences négatives certaines sur le
développement économique et politique du pays, et qui entraîna son
glissement dans la sphère d’influence de l’Union soviétique, en partie
pour des raisons d’accès commercial (conséquences de la question épineuse
du Pachtounistan, entre l’Afghanistan et le Pakistan), permettra néanmoins
à la résistance afghane, pendant les années 1980, de mener une guérilla
efficace contre l’occupant soviétique qui eut à souffrir considérablement
des conditions d’accès dans le pays, conditions que les moudjahidin
avaient quant à eux tournées à leur avantage. Mais l’isolationnisme
afghan, qui permit la conservation de régions enclavées dans le pays
même, y entrava également l’achèvement de la construction d’un Etat-nation, les périphéries géographiques, économiques et
sociales ne pouvant être intégrées et contrôlées de façon satisfaisante
par un centre de pouvoir d’ailleurs lui-même en constante redéfinition.
A terme, l’isolationnisme afghan aura, dans une certaine mesure, compromis
l’intégration de l’Afghanistan dans l’économie mondiale comme dans
la communauté internationale, et prévenu celle des multiples composantes
de sa population et de son territoire dans un espace toujours en quête
d’unité politico-territoriale. Le pendant de cet isolationnisme a d’ailleurs
pu être trouvé dans les multiples interventionnismes dont les voisins
de l’Afghanistan ont pu faire preuve lors des dernières années d’un
conflit qui était clairement devenu transnational. La longue instabilité
qui a découlé de cet isolationnisme et de cette neutralité, qui s’est
exprimée par exemple à travers sa dialectique sécurité – développement,
parangon du genre, a permis sinon favorisé l’émergence de l’Afghanistan
en tant que producteur majeur d’opiacés illicites dans les années
1990. La croissance du phénomène narcotique dans le pays a en effet
été en partie déterminée par la guerre soviéto-afghane, par les rivalités et les affrontements des différentes factions
afghanes après le retrait soviétique, mais aussi par l’apparition
plus tardive sur la scène afghane du mouvement des taliban,
favorisée rappelons-le par le regain régional des politiques de l’accès
(depuis le Pakistan jusqu’au Turkménistan, à travers la réouverture
de la route Quetta – Kandahar – Herat, Achkhabad). L’isolement de
l’Afghanistan, aggravé par un long et strict isolationnisme, l’aura
finalement poussé à perdre son autonomie et à connaître, sous le régime
des taliban, une nouvelle période d’isolement, diplomatique
cette fois.
Enclavement, accès et drogues illicites
L’enclavement et l’isolement s’évaluent à l’aune de l’accès, ou de l’inaccès
d’ailleurs. L’accès est bien sûr une composante fondamentale de la
production et du transport de drogues illicites dès lors que les régions
de production illicite se définissent géographiquement et (géo)politiquement
par leur relative inaccessibilité et leur enclavement. La route est
ce moyen d’accès, ce lien physique, ce support de la communication
et du transport qui permet de relier les lieux de consommation et
ceux de la production, grâce à son utilisation par des réseaux de
relation, par des associations commerciales et politiques entre les
divers acteurs du narcotrafic. La production et le transport de drogue
sont rendus possibles par un équilibre entre inaccessibilité et accessibilité,
car si l’isolement géographique de la région de production est nécessaire
(pour des raisons de sécurité et de viabilité d’une activité illicite
a priori dissimulée), son accessibilité – au moins relative
– est également impérative.
En effet, l’accès, condition sine qua non de l’exportation, doit toutefois
être limité et ce malgré le fait que la difficulté d’accès constitue
un avantage majeur de localisation des espaces de production illicite.
La route doit donc correspondre, dans ce cas précis, à ce que Mahnaz
Z. Ispahani appelle, dans son étude des politiques de l’accès en Asie,
une « antiroute », c’est-à-dire tout ce qui peut contraindre, entraver ou restreindre
l’accès, de façon « naturelle » (« antiroute naturelle »
ou obstacle naturel à la circulation) ou « artificielle »
(« antiroute artificielle » ou entrave anthropique à la
circulation). Ainsi, les accidents du relief, les conditions climatiques,
les régulations frontalières et tarifaires du commerce international,
les conflits qui imposent des limites au mouvement, que ce soit celui
des biens ou des personnes, sont des antiroutes. Dans le cas du trafic
de drogues illicites comme dans celui de tout autre trafic illicite,
le trafiquant tourne alors à son avantage les risques et inconvénients
de l’antiroute puisqu’elle lui procure une certaine forme de sécurité
(faible contrôle policier et douanier) et qu’elle justifie des prix
élevés en créant de la valeur ajoutée (fonction du risque, notamment
lors du passage des frontières internationales).
Mais la route et l’antiroute fournissent également une clé d’analyse pour
l’étude de l’émergence et de la pérennité des espaces de production
illicite à travers ce qu’elles représentent pour les Etats et les
autres acteurs du système international. L’évolution des anciens itinéraires du narcotrafic
dans l’espace actuel du Croissant d'Or et de ses périphéries peut
ainsi permettre de montrer ce que Ispahani décrit à propos des routes
en général. En étudiant l’évolution des routes et des antiroutes dans
le temps, explique-t-elle, il est possible d’évaluer la transition qui s’est
opérée depuis les questions impériales de commerce et de stratégie
à celles, postimpériales, de développement et de sécurité. La longue
évolution qui a pris place depuis les rivalités impériales du Great
Game jusqu’à celles, actuelles, postimpériales, postcoloniales
et post guerre froide, du New Great Game (qui se jouerait autour
des richesses énergétiques d’Asie centrale et du Caucase et, là encore,
de leurs routes d’accès et pipelines), illustre tout à fait ce phénomène.
En effet, les considérations commerciales et stratégiques des Empires russe
et britannique, en motivant et en limitant leurs expansions territoriales
respectives, ont conduit au développement des infrastructures de communication
jusqu’aux limites mutuellement reconnues de leurs possessions, jusqu’aux
frontières de l’Afghanistan actuel par exemple, alors Etat-tampon par excellence. Mais après cette période de rivalités stratégiques
impériales qui visaient entre autres, et pour chacune des parties
intéressées, à préserver son propre domaine commercial, l’Afghanistan,
à l’instar des autres pays de la région, a glissé, à travers l’évolution
de sa politique intérieure et extérieure, vers la dialectique moderne
mettant en balance les problèmes de sécurité d’une part et de développement
d’autre part.
Ainsi, le rapprochement qui a existé entre l’Union soviétique et l’Afghanistan
s’est en effet opéré en fonction de considérations liées au développement
économique du pays et au détriment rapidement avéré de sa sécurité
extérieure et intérieure. Les politiques de l’accès, c’est-à-dire le développement des routes (autour de l’Afghanistan)
ou au contraire des antiroutes (en Afghanistan : ferroviaires
notamment) dans cette région, ont permis sinon favorisé l’émergence
de l’espace de production du Croissant d'Or et de ses innombrables
itinéraires d’exportation qu’il semble désormais presque impossible
de contrôler. La situation politico-territoriale de l’Afghanistan comme la nature des frontières
occidentales du Pakistan et de celles, extérieures et intérieures,
de l’Asie centrale, sont le produit direct de ces rivalités impériales
et des politiques de l’accès qui les ont caractérisées. Ce n’est d’ailleurs
pas un hasard si, en Afghanistan, les principales régions de production
d’opium se trouvent le long de la ligne Durand qui détermine la frontière
afghano-pakistanaise : ces zones tribales sont, de part
et d’autre de la frontière, des zones dans lesquelles les centres
de pouvoir étatiques, afghan et pakistanais, n’ont pas ou peu d’autorité.
Mais cette frontière longue de 2 430 km est aussi, pour cette
même raison, extrêmement perméable et donc particulièrement propice
aux activités de contrebande comme aux trafics en tout genre :
les itinéraires du narcotrafic y sont parmi les plus denses de la
région.
Le Croissant d’Or, angle géographique et géopolitique
L’espace du Croissant d'Or s’est construit dans un des angles géographiques
et géopolitiques majeurs de l’Asie, non pas en conséquence directe
de cette localisation mais en y bénéficiant d’un contexte géographique
favorable au développement d’un tel espace de production illicite.
Le fort enclavement de cet espace montagneux, profondément continental
et d’accès physique malaisé voire difficile, y a permis, sinon favorisé,
le recours de certaines populations à l’économie des drogues illicites.
Cet espace qui, par rapport aux centres de pouvoirs régionaux les
plus importants et les plus structurants, a été qualifié de périphérique,
est depuis longtemps caractérisé par une marginalité géographique
et sociale qui y a permis l’émergence du Croissant d'Or, c’est-à-dire de la production illicite d’opium sur d’importantes
superficies (90 000 hectares en 1999 et 74 000 en 2002).
L’enclavement de l’Afghanistan peut se mesurer à l’aune des distances qui
le séparent des mers d’Arabie (au moins 650 km depuis Kandahar) comme
au regard du très faible développement des infrastructures de communication
terrestres qui le caractérisent. Cet enclavement est ainsi une caractéristique
notoire de l’Afghanistan dont l’économie n’a longtemps pu être soutenue
que dans le cadre d’accords économiques bilatéraux avec le Pakistan
(ATTA). Mais l’enclavement de cet angle géographique et géopolitique
majeur de l’Asie, qui est la résultante de sa situation à l’extrémité
occidentale de la formidable barrière orographique que constituent
la chaîne himalayenne et le plateau tibétain, procède aussi, et de
façon contradictoire, de sa localisation centrale, certes plus relative
qu’absolue, dans le continent asiatique.
La centralité s’entend ici au sens du caractère du point autour duquel
se distribuent des phénomènes dans l’espace, donc en l’occurrence
les grands ensembles physiographiques, les grandes civilisations asiatiques,
mais aussi les entités politico-territoriales que sont les Etats modernes. La centralité
de cet espace a en fait été historiquement déniée par les acteurs
étatiques, lesquels y ont même contrevenu à travers les dynamiques
politico-territoriales successives et les politiques restrictives
de l’accès qu’ils lui ont imposées. La contradiction dans les termes
n’est donc ici qu’apparente puisque c’est à travers la longue dénégation
de l’accès que la centralité de cet espace a été ignorée et contredite,
et qu’il peut ainsi apparaître comme un angle géographique et géopolitique
caractérisé par sa forte marginalité, géographique comme politique.
Quant à la dimension majeure de carrefour des migrations, des invasions et
du commerce transcontinental que revêtent l’Asie du Sud-Ouest et tout particulièrement l’Afghanistan, elle n’a cessé d’être renforcée
au cours de l’histoire, depuis Alexandre le Grand par exemple, et
jusqu’au rôle des taliban dans la nouvelle géopolitique de
l’accès, en passant par Baber, l’importance de la Grand Trunk Road
ou encore les enjeux stratégiques du Great Game. Ahmed Rashid rappelle ainsi que le grand poète
indien Mohammed Iqbal (1885-1953) décrivait l’Afghanistan comme le « cœur de
l’Asie », alors que Lord Curzon, vice-roi des Indes britanniques de 1898 à 1905, le qualifiait de « cockpit
de l’Asie ».
Il est donc possible d’observer que ce qui correspond à l’espace actuel du
Croissant d'Or, tel qu’il est concentré en Afghanistan, est longtemps
resté enclavé, tant par sa localisation à l’extrémité occidentale
de la chaîne himalayenne, que par son relief montagneux et ses conditions
climatiques difficiles, ou que, surtout, par les rivalités impériales
successives et concordantes qui l’ont consacré en tant que périphérie,
en tant qu’espace marginal. C’est d’une certaine façon la gestion
selon une appréhension et une compréhension impériale (asiatique)
et coloniale (européenne), voire même idéologique (guerre froide),
de la frontière et du territoire en tant qu’objets de pouvoir qui
a perpétué l’enclavement de cet espace : en refusant de mettre
en valeur la centralité que l’histoire lui avait conférée et que les
contraintes majeures du relief asiatique impliquaient en terme d’accès.
Les acteurs du narcotrafic et des diverses guérillas ont su exploiter cette
centralité de l’espace du Croissant d'Or, en mettant en avant son
caractère de pivot régional, de carrefour historique des communications,
de lieu de contact et de transition. Les narcotrafiquants ont su tourner
ou contourner les antiroutes naturelles et artificielles de l’espace
à leur avantage, en exploitant les routes tombées en désuétude et
en précédant les acteurs étatiques dans le renouveau de ces mêmes
routes. Correspondant aussi bien à un angle qu’à un carrefour régional,
le Croissant d'Or a émergé de la dialectique spatiale qui existe entre
centralité et enclavement, entre accès et inaccessibilité, route et
antiroute. L’enclavement et l’isolement de l’Afghanistan doivent beaucoup
plus à l’histoire politique de la région, à la géopolitique, qu’à
la géographie, à l’instar du développement de l’économie des drogues
illicites dans ce pays qui ne remonte, somme toute, qu’une trentaine
d’années, et qui s’est fait surtout au cours de la dernière décennie,
sur les ruines de la guerre. C’est en définitive plus l’isolement
politique de l’Afghanistan que son enclavement qui, en fonction du
jeu complexe des rapports de forces et des rivalités de pouvoirs qui
ont rythmé l’histoire de sa construction politico-territoriale, y a permis et favorisé le recours à l’économie
des drogues illicites.
P.-A.Chouvy, Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle
d’Or et du Croissant d’Or, Paris, Olizane, 2002, 539 p.
P.-A.Chouvy, op. cit., 2002, « Afghanistan’s
opium production rises post-Taliban », in Jane’s Intelligence Review,
Vol. 14, n° 12, juillet 2002, pp. 28-29, « Opiate smuggling routes from Afghanistan to
Asia and Europe », in Jane’s Intelligence Review, Vol. 15,
n° 03, mars 2003, pp. 32-35.
B.R.Rubin, The
Fragmentation of Afghanistan: State Formation and Collapse in the International
System, New Haven / London, Yale University Press, 1995,
p. 48.
M.N.Shahrani, State Building and Social Fragmentation in Afghanistan, A Historical Perspective, in A. Banuazizi
& M. Weiner, The State, Religion, and Ethnic Politics. Afghanistan, Iran, Pakistan, New York, Syracuse University Press, 1986, p 27.
Si les espaces montagneux peuvent être perçus comme
des antiroutes, et même y correspondre, ils peuvent aussi être des
« espaces de non-Etats » : J.-C. Scott, “La montagne et la liberté, ou Pourquoi les civilisations ne savent
pas grimper”, in Critique internationale, avril 2001, N°
11, p. 87, p. 92, p. 103.
CEMOTI 35
Janvier-juin 2003
Sommaire
Editorial
La question de l’enclavement en Asie centrale
(sous la coordination de Max-Jean Zins et Gaël Raballand)
Gaël Raballand, Max-Jean Zins
Introduction: la question de l’enclavement en Asie centrale
et en Asie du sud (Texte
intégral disponible sur Revues.org)
Gaël Raballand
L’enclavement: coûts et parades
Martin Glassner
Negotiating Nepal’s access to the sea
Julien Thorez
Enclaves et enclavement dans le Ferghana post-soviétique
Pierre-Arnaud Chouvy
La production illicite d’opium en Afghanistan
dans le contexte de l’enclavement, de l’isolement et de
l’isolationnisme.
Catherine Poujol
L’Ouzbékistan ou la stratégie du «surenclavement»
Max-Jean Zins
De la relativité de l’enclavement. Les perceptions indienne
et pakistanaise de l’Asie centrale
Mohammad-Reza Djalili
Une porte à peine entrouverte: l’Iran et l’Asie
Centrale (1991-2002)
***
Jérémy Allouche
Géopolitique de l'eau en Asie centrale : de la colonisation
russe à la conférence internationale d’aide à
l’Afghanistan (1865-2002)
Galia Valtchinova
Entre le «choc » et le « choix» de civilisation.
Visions bulgares de la guerre, du Kosovo 1999 à l’après-11
septembre 2001
Kemâli Saybasili
Turkish elections, the new government and the prospects
Tassos Anastassiadis
Les cartes d’identité grecques et la dé-légitimation
d’une pratique d’identification
***
Contrepoint
Islam, modernité et formatage des comportements (par M. Gilquin)
Chronique scientifique
«Sécularisation, démocratisation et monde musulman»,
colloque de l’AFEMOTI à l’UNESCO, 25-26 nov. 2002
(par Ç. Akgüngör et U. Bayraktar)
«Islam en Suisse» (par S. Lathion)
Chronique bibliographique
Alain Dieckhoff et Riva Kastoryano (dir.), Nationalismes en mutation
en Méditerranée orientale, Paris, CNRS Editions, 2002,
288 p. (par I. Rigoni).
Les Anglais disent "landlocked" pour définir
un pays enclavé. Et c'est en
ce sens que le mot s'est désormais imposé: le non accès
à la mer libre définit
l'enclavement. Une situation bien spéciale pour un Etat indépendant.
Qui
semble par excellence être celle des pays d'Asie centrale. Mais
qu'est-ce
donc que l'enclavement ? Un obstacle au développement? Une
limite à
l'influence? Ou bien un atout, une occasion de dominer une zone? Tout
dépend sans doute de qui l'on est, de la façon dont
on se perçoit et dont
on est perçu. Et si l'enclavement n'était pas seulement
une donnée
objective mais un phénomène politique construit? Les
nouveaux pays
indépendants d'Asie centrale engendrés par l'implosion
de l'URSS et leurs
lisières afghane et népalaise offrent matière,
sinon à réponses, du moins à
réflexions. MJZ
305 p., cartes.
http://www.ceri-sciences-po.org/publica/cemoti/presente.htm