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Les Nouveaux Mondes rebelles
Conflits, terrorisme
et contestations
Sous la direction de
Jean-Marc Balencie*
Arnaud de La Grange*
Présenté par Jean-Christophe Rufin
Editions
Michalon, Paris, 2005
528 pages - 30€ (ISBN
2-84186-248-8)


Présentation
par l'éditeur - Quatrième
de couverture - Les auteurs - Sommaire
- Avertissement - Introduction
par Jean-Christophe Rufin.
Textes reproduits avec l'autorisation
de l'éditeur (Editions Michalon).
La guerre,
un massacre de gens qui ne se connaissent pas,
au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent
pas.
PAUL VALÉRY
Présentation
par l'éditeur
Depuis la première édition de
Mondes rebelles, en 1996, le monde a changé, les guerres
aussi.
Entre Big Bang et tradition, l’édition 2005 change
de perspectives : elle rompt avec la démarche encyclopédique,
abandonne l’accumulation exhaustive des conflits et
des acteurs pour privilégier une vision prospective
en opérant une sélectionde crises en cours ou
de situations tendues faisant l’actualité ou
susceptibles de la faire dans les mois à venir.
Nouveau traité de la géopolitique contestataire,
la mouture 2005 de ces nouveaux Mondes rebelles propose une
nouvelle approche désormais centrée sur les
crises politiques intérieures et non plus limitée
aux conflits inter-étatiques ; un traitement ouvert
sur de nouvelles catégories d’acteurs –
protagonistes non-violents de la contestation, en plus des
groupes armés et mouvances terroristes – tout
en gardant la volonté éditoriale de se concentrer
sur les forces de l’opposition et de la rébellion.
Avec à la clef un rythme de publication régulier
pour se faire l’écho des évolutions de
l’actualité et en épouser au plus près
les contours fluctuants.
Peau neuve donc pour les nouveaux Mondes rebelles : nouveau
format (plus grand), plus d’analyses transversales,
une cartographie complète pour en faciliter la lecture,
une équipe de collaborateurs élargie et renouvelée.
Une approche originale, plus accessible, loin des atlas institutionnels,
qui fera de cette nouvelle édition un livre de référence
unique dans son approche comme dans son traitement. 528 pages
précises et denses.
Quatrième
de couverture
L’illusion aura duré moins d’une
décennie. Le grand face-à-face Est-Ouest ayant
vécu, on avait voulu croire que les menaces pouvaient
désormais être contenues, circonscrites à
des régions du monde à l’importance stratégique
déclinante. Ce fut le calcul afghan. Ce fut, en fait,
la tragique erreur afghane et le sanctuaire terroriste de
Kaboul, où furent échafaudés les monstrueux
plans du 11 Septembre. Depuis les attentats de New York, les
frontières de l’insécurité sont
tombées. Les puissances occidentales ont compris qu’elles
ne pouvaient se rendre étanches à la violence,
se mettre à l’abri des grandes colères
du Sud. Que les combattants des conflits dits « périphériques »
pouvaient frapper au cœur.
De cette géopolitique mondiale de la contestation,
les Nouveaux Mondes rebelles tracent les grandes lignes, décryptent
les convulsions, identifient les acteurs, privilégiant
dans cette nouvelle édition une approche sélective
d’une quarantaine de foyers de crise ou de questions
transnationales. Une méthode originale, accessible,
loin des atlas institutionnels.
Pour discerner, derrière le rougeoiement des incendies
d’aujourd’hui, les brûlots de demain.
Les auteurs
Jean-Marc Balencie
est consultant dans un cabinet spécialisé dans
l’intelligence économique et la géostratégie.
Arnaud de La Grange est grand reporter au
service étranger du Figaro.
Une vingtaine de chercheurs ont collaboré
à l’ouvrage:
Alain Antil,
docteur en géographie politique, chercheur associé
à l’Institut
français des relations internationales et à
l’Université de Rouen – Al-Qaïda dans
la bande sahélienne, Sahara occidental, Côte
d’Ivoire.
Stéphane Auvray, diplômé
de l’Institut
d’études politiques (IEP) de Paris, chercheur
associé à l’Institut
de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine
– Philippines.
Christophe Ayad, diplômé de
l’IEP
de Paris et du Centre
de formation des journalistes, journaliste au service
étranger de Libération
– Égypte.
Selma Belaala, politiste, enseignante à
l’IEP
de Paris – Algérie.
Romain Bertrand, chercheur au Centre
d’études et de recherches internationales
– Indonésie, Malaisie.
Eric Biegala, journaliste – Turquie.
Dora Chesne, diplômée de l’Institut
national des langues et civilisations orientales (Inalco)
– Chine.
Pierre-Arnaud Chouvy, géographe chargé
de recherche au CNRS,
éditeur de www.geopium.org
– géopolitique de la drogue en Asie.
Philippe Convers, analyste, spécialiste
de l’Amérique latine – Colombie.
Zakhia Daoud, diplômée en sciences
sociales et internationales, journaliste et écrivain
– Maroc.
Catherine Droszewski, diplômée
de l’Inalco
– coordinatrice de la zone Asie, Corée du Nord,
Thaïlande.
Laurent Gayer, docteur en sciences politiques,
enseignant à l’IEP
de Paris et à l’Inalco,
département Asie du Sud – Afghanistan, Pakistan,
Cachemire, Inde, Népal.
Jean-François Hugo, consultant international,
spécialiste de l’Afrique centrale – Burundi,
RDC, Zimbabwe.
Gabrielle Lafarge, diplômée
de l’Inalco
et de la School
of Oriental and African Studies – Irak.
Isabelle Lasserre, grand reporter au service
étranger du Figaro
– ex-Yougoslavie, Caucase.
Olivier Layal, journaliste, spécialiste
du Moyen-Orient – Syrie.
Gwenaëlle Lenoir, journaliste, spécialiste
du Proche-Orient – Israël, territoires palestiniens.
Eleanor Pavey, doctorante en relations internationales
à l’IEP
de Paris – Sri Lanka.
Marc-Antoine Pérouse de Montclos,
docteur en sciences politiques, chargé de recherche
à l’Institut
de recherche pour le développement et enseignant
à l’IEP
de Paris – Nigeria, ONG et conflits.
Juan-Carlos Ramos, docteur en droit, spécialiste
de l’Amérique latine – Venezuela, Haïti,
Bolivie, le phénomène des "Maras".
Nicolas Schwaller, doctorant en géopolitique
et diplômé de l’École des hautes
études internationales – Iran.
Jean Serre, africaniste, docteur en histoire,
diplômé de l’Inalco–
Soudan, Somalie, Ouganda.
Dominique Thomas, diplômé de
l’Inalco
et de l’IEP
de Paris – Arabie saoudite, mouvance Al-Qaïda.
Sommaire
Avertissement
Introduction par
Jean-Christophe Rufin
Proche et Moyen-Orient, Maghreb
Introduction
Al-Qaïda : de l’Afghanistan à la globalisation
Arabie saoudite
Irak
Iran
Turquie
Syrie
Israël/Territoires palestiniens
Égypte
Algérie
Maroc
Sahara occidental
Afrique
Introduction
Côte d’Ivoire
Nigeria
Guinée équatoriale
Tchad
Al-Qaïda au Sahara ?
Soudan
Somalie
Ouganda
Burundi
République démocratique du Congo
Zimbabwe
Les ONG humanitaires et la guerre
Asie
Introduction
Chine
Corée du Nord
Philippines
Indonésie
Malaisie
Thaïlande
Production et trafic de drogues illicites
Afghanistan
Pakistan
Cachemire
Inde
Népal
Sri Lanka
Amériques
Introduction
Haïti
Colombie
Bolivie
Venezuela
Le phénomène des « Maras »
Europe
Introduction
Tchétchénie
Géorgie
Serbie
Kosovo
Bosnie
Les réseaux djihadistes en Europe
Le nationalisme basque
Index
Avertissement
L’aventure Mondes rebelles, fruit des lendemains
de la guerre froide, va bientôt avoir 10 ans et enfante une
quatrième édition. À défaut de bénéficier
des « dividendes de la paix », notre monde s’est
enfoncé dans un tourbillon de conflits et de crises affectant
tous les continents et ayant comme caractéristiques communes
des logiques difficilement décryptables et des acteurs, très
souvent non étatiques, dont on ne connaissait pas grand chose.
Notre ambition a été de fournir quelques éclairages
sur ces protagonistes incontournables mais méconnus, dont certains
font désormais la « une » de l’actualité
(Oussama ben Laden, cité dès 1996, deux fois, pages
128 et 537 dans le tome II de la première édition).
En une décennie, le monde a bien changé, les dynamiques
conflictuelles ont fortement évolué. De nouvelles sont
apparues et le 11 eptembre a profondément modifié bien
des contextes locaux.
Le cœur de l’ouvrage, rédigé dans les années
1994 à 1996, bien que réactualisé en profondeur
en 1999 et en 2001, a vieilli. Le temps passant, on ne pouvait pas
se contenter de plaquer sur la structure de la plupart des chapitres
de nouvelles analyses, les textes auraient perdu de leur cohérence.
Nous nous sommes donc engagés dans un vaste travail de réécriture,
visant à refondre complètement l’ouvrage afin
qu’il témoigne à nouveau, le plus fidèlement
possible, des turbulences et des soubresauts du monde dans lequel
nous vivons (voire survivons pour certains).
Dans la foulée, notre ambition est désormais de ne plus
se limiter à recenser des conflits intraétatiques stricto
sensu mais d’aborder des formes plus larges de contestation
(comme la crise post-électorale en Géorgie ou la crise
sociale en Bolivie de ces derniers mois) et d’évoquer
de nouvelles catégories d’acteurs – pour certains
non violents – dont les agissements sont susceptibles de peser
sur le cours des événements en période de crise.
Il s’agit toujours de mouvements armés, de groupes terroristes,
mais aussi de mouvances dissidentes, de formations d’opposition
structurées, de réseaux d’influence, d’ONG
ou de personnalités phares, notre « fil rouge »
consistant toujours à se focaliser sur les forces de l’opposition,
de la contestation, de la rébellion.
Cette refonte complète nous a incités à modifier
profondément le concept d’ouvrage unique. Le Mondes rebelles
originel aura ainsi une triple descendance :
– une version « réactive », éditée
sur une base régulière, collant à l’actualité
récente et basée pour cette raison sur une approche
sélective des sujets traités, avec une iconographie
renforcée et une maquette rénovée ;
– l’encyclopédie « Continents rebelles »,
qui maintiendra la tradition d’exhaustivité et de « somme »
de l’édition initiale. Elle comprendra 5 volumes «
lourds » (Afrique rebelle, Asie rebelle, Amériques rebelles,
Orient rebelle et Europe rebelle) qui sortiront à compter de
2006 ; – la collection « Ligne d’horizon
», lancée en février 2005. Elle permettra de réagir
dans de très brefs délais aux éléments
de rupture générés par l’actualité,
sous la forme de monographies. Le premier étage
de cette « fusée » vous est présenté
avec ce volume des Nouveaux Mondes rebelles. Son contenu éditorial
privilégie une approche prospective en ne retenant qu’une
quarantaine de sujets. Cette sélection tente d’être
la plus en phase avec l’actualité et ses évolutions
plausibles dans les douze mois à venir. L’approche principale
se fait toujours par pays, mais en fonction du contexte, une approche
régionale (les bandes de maras en Amérique centrale)
ou transversale (la mouvance islamiste radicale) a également
été retenue. La sélection s’est faite sur
la base d’environ deux tiers de sujets incontournables, faisant
l’actualité, et un tiers de sujets en devenir, en pariant
sur leur marge probable d’évolution. En raison de cette
logique de pari, on ne peut exclure de manquer quelque chose –
telle est la loi du genre. Mais le handicap éventuel résultant
de cette approche sélective sera limité par un rythme
de publication plus bref (cycle de douze à dix-huit mois),
permettant de rapidement rectifier le tir en cas de « tremblement
de terre géopolitique » imprévisible.
Ce format plus réactif est également marqué par
diverses innovations :
– une nouvelle maquette et un nouveau format découlant
d’une pagination plus concentrée ;
– un effort en matière d’iconographie, avec de
nouvelles cartes ;
– l’élargissement et le renouvellement des contributeurs
(universitaires, journalistes, analystes) en pointe sur leur sujet,
possédant une excellente connaissance du terrain et une expertise
solide.
Ces améliorations se combinent avec la préservation
des points forts du concept initial, à savoir la construction
binaire des chapitres pays : présentation du théâtre
et zoom sur les principaux acteurs.
C’est donc une nouvelle aventure qui commence pour nous et nous
espérons que vous continuerez à nous accompagner dans
nos tentatives de décryptage d’un monde en mouvement,
dans lequel la violence et la contestation politiques demeurent de
puissants moteurs d’évolution, en bien ou en mal.
Introduction
Par Jean-Christophe Rufin
Le nouvel homme révolté
Yasser Arafat, récemment disparu, symbolise
mieux que quiconque le destin changeant du rebelle à la période
contemporaine. Qualifié de hors-la-loi à l’époque
où ses hommes pratiquaient le détournement violent d’avions
de ligne, il devait plus tard recevoir le prix Nobel de la paix pour
avoir accepté de traiter avec Israël. Mais ce fut pour
retomber ensuite en disgrâce aux yeux de ceux qui l’accusaient
d’avoir imprudemment lancé la deuxième intifada.
Assiégé, humilié, il devait finalement recevoir
des obsèques de chef d’État. Avait-il vraiment
changé ? Sans doute pas, et si un parcours politique aussi
long connaît nécessairement des infléchissements,
sa caractéristique, en l’espèce, est plutôt
d’avoir été constant dans sa lutte pour la cause
palestinienne.
Ainsi en va-t-il de tous les rebelles : ils mènent des actions
simples, dans un but invariable, et cependant le contexte politique
international fait porter sur eux un regard qui peut changer aussi
vite que complètement. On songe évidemment au 11 Septembre
et à ses conséquences : les rebelles, avant cette date,
fleuraient bon le romantisme et, quand bien même on n’était
pas d’accord avec leurs idées, on reconnaissait leur
courage. C’est que, au fond, ils ne comptaient pas. Depuis que
Ben Laden a lancé ses pirates de l’air sur les tours
jumelles, il a d’un seul coup concentré l’essence
même de la rébellion, lui a donné son importance
planétaire et, en même temps, en a fait un objet de détestation
violente. Il n’y a plus ni romantisme ni courage dans cette
rébellion-là, mais seulement barbarie, lâcheté,
inhumanité.
Du moins est-ce ce que pensent ceux qu’elle prend pour cible.
Désormais, les foyers de violence clandestine disséminés
tout autour de la planète sont suspects. Des narcos colombiens
aux maquisards des Philippines, des factions armées qui s’affrontent
dans les Grands Lacs aux indépendantistes basques, l’ombre
d’Al-Qaïda est partout.
Vrai ou faux, peu importe. Le fait est que l’image du rebelle
s’en trouve gravement altérée. Est-ce la première
fois qu’elle change ainsi de nature ? Il faudrait avoir la mémoire
très courte pour le croire. Le XXe siècle n’a
pas cessé de faire varier son appréciation de la guérilla.
Bornonsnous à en faire le survol depuis 1945.
L’APRÈS-GUERRE : RESTER FIDÈLES
À L’ARMÉE DES OMBRES
Il faut remonter à la Seconde Guerre mondiale car c’est
en elle, certainement, que s’enracine la fascination que suscite
la lutte armée. L’épopée des Républicains
espagnols tombant sous les balles de Franco, le maquis des Glières
chanté par Malraux, le courage des Partisans yougoslaves, antifascistes
d’abord, communistes ensuite – mais ce n’était
en somme qu’un détail –, tous ces combats n’ont
pas seulement contribué à la défaite des nazis,
ils ont accouché du monde de l’après-guerre. L’Europe
nouvelle était, pour partie, fille de ces luttes et, même
si ses dirigeants politiques se sont promptement acclimatés
aux dorures de leurs palais, ils aimaient rappeler leurs actes de
jeunesse : un temps, ils avaient été des rebelles. Leur
guerre était juste, leurs combats victorieux et, comme de surcroît
ils étaient jeunes, la rébellion avait été
pour eux un moment heureux, une geste admirable, presque un droit
de l’homme.
Cette époque bénie avait pris fin avec la Seconde Guerre
mondiale. Le début de l’affrontement Est-Ouest avait
conduit l’Occident à opérer des répressions
brutales contre nombre d’insurrections armées, en particulier
en Extrême-Orient. Cependant, une partie de la sympathie dont
étaient gratifiés les rebelles devait perdurer aux yeux
des opinions publiques, par la magie de l’exotisme. À
compter des années 50, la rébellion prend en effet ses
quartiers loin de l’Europe : dans le monde colonial et en Chine,
terre mythique, inaccessible et par définition poétique.
Les figures hiératiques de Mao, de Ho Chi Minh, la stature
impressionnante d’un Bourguiba, d’un N’Khruma, donnaient
à la rébellion de ces époques une dignité
à laquelle il était d’autant plus facile, en Europe,
de s’identifier qu’elle n’était pas au fond
très différente de celle d’un De Gaulle ou d’un
Churchill quelques années auparavant. En tant que puissance,
la France, l’Angleterre, les États-Unis pouvaient bien
protéger leurs intérêts et combattre telle ou
telle rébellion, il flottait autour de ces mouvements tropicaux
un parfum de romantisme, un goût de « condition humaine ».
N’était-ce pas le même esprit de liberté
qui soulevait les Noirs américains à la conquête
de leurs droits civiques, les townships d’Afrique du Sud luttant
contre l’apartheid, les populations d’Afrique ou d’Indochine
rejetant le colonialisme ? La rébellion, à cette époque,
était l’histoire en marche.
Se mettre en travers de cette marche était risqué. Le
combat colonial apparut vite comme une partie perdue, le statut des
Noirs américains ne pouvait être maintenu dans son injustice.
Au début des années 60, le grand mouvement des indépendances
est irréversible et Kennedy accorde aux Américains de
couleur les mêmes droits qu’aux Blancs. La rébellion
avait gagné beaucoup de victoires; il n’était
cependant pas possible de tout lui abandonner. Rapidement, les Américains,
chargés en cet après-guerre de responsabilités
mondiales, ont compris que le romantisme pouvait être un redoutable
cheval de Troie de la guerre froide. Passait encore que la rébellion
prît pour cible les vieilles puissances coloniales d’Europe.
Mais, quand des barbudos fumant le cigare vinrent se déhancher
dans les rues de La Havane, le danger n’était plus tolérable.
LES ANNÉES 60 : LA RÉBELLION MENACE
L’OCCIDENT MAIS ELLE LE FAIT RÊVER
À partir de la crise des fusées de Cuba, les rebelles,
pour la première fois, accédèrent à un
statut d’ennemi universel, qui n’a fait qu’ajouter
au romantisme de leur épopée. Ils n’étaient
plus seulement les adversaires de tel ou tel pouvoir local : c’était
à l’Occident qu’ils s’en prenaient, à
la super-puissante Amérique. Du coup, ils subirent une terrible
répression. Che Guevara le paya de sa vie, Patrice Lumumba
également, les Viêt-congs virent se dresser devant eux
l’armée américaine. Ces revers, cependant, nourrissaient
dialectiquement leur victoire. En effet, dans leur martyre, les rebelles
devenaient infiniment admirables pour tous ceux que tentait la contestation
du système capitaliste. Le Che, les combattants viêt-congs,
les Palestiniens en lutte, la Longue Marche puis la Révolution
culturelle étaient les nouveaux dieux au panthéon des
jeunes Occidentaux en révolte. Ainsi, non content de constituer
un danger extérieur, relié plus ou moins directement
au « grand » ennemi soviétique de l’époque,
le rebelle de ces années 60 nourrit avec force la rébellion
intérieure. La décennie se termine avec Mai 68, et l’explosion
de cette bombe au cœur même de l’Occident.
L’exemple du rebelle tropical a profondément modifié
les pratiques de la rébellion dans les pays développés.
À l’image classique du militant s’était
substitué pendant la Seconde Guerre mondiale ce que Sartre,
dans sa célèbre préface au livre de Roger Stéphane,
appelait « l’aventurier ». Malraux, Ernst
von Salomon, Lawrence d’Arabie en figuraient les modèles.
Mais ce n’étaient encore que des modèles isolés,
désespérés ou en tout cas sans illusion sur l’issue
de leur combat. Tandis que Mao, lui, est un aventurier victorieux,
Ho Chi Minh aussi, et qu’Arafat, sans vaincre, résiste
aux forces énormes qui tendent à l’écraser.
Ils cumulent tous les prestiges : ceux du militant, de l’aventurier,
du chef de guerre.
Ainsi se renouvellent, en ces années de croissance économique
glorieuse, les formes de la contestation violente. Le militantisme
communiste classique est en perte de vitesse. Les modèles d’action
qui ont la faveur de la mode sont d’une part les guérillas
en zone rurale, selon les doctrines assez semblables de la «
guerre populaire prolongée » chinoise ou du « focisme »
cubain, et d’autre part le terrorisme tel que les Palestiniens
en fixent les codes.
Face à de telles menaces, la riposte américaine est
sans merci : les dictatures fleurissent en Amérique du Sud,
le Portugal est chargé de faire barrage aux mouvements marxistes
qui opèrent en Afrique australe, Israël met un coup d’arrêt
aux offensives arabes. Quant aux États-Unis, ils se réservent
pour eux-mêmes le gros morceau, à savoir la guerre du
Vietnam. Ce faisant, ils continuent de négocier avec leur ennemi
principal, l’URSS, lequel utilise habilement les rébellions
dans le monde entier mais sans nécessairement souhaiter leur
victoire.
1975 : LA RÉBELLION CHANGE DE CAMP
C’est alors que survient la rupture fondamentale, celle qui
va donner aux rebelles un nouveau destin. Dans l’espace de cinq
années, entre 1975 et 1980, on voit tomber un grand nombre
des citadelles de l’Occident. La chose n’était
pas prévue et, si Nixon n’avait pas été
victime du scandale du Watergate, jamais sans doute il n’aurait
toléré un tel déséquilibre. Mais Carter
est faible ou, à tout le moins, idéaliste. Il croit
en un monde multipolaire et le ciel va lui tomber sur la tête.
Les rebelles triomphent partout sans qu’il juge bon d’intervenir.
Sitôt Salazar disparu, le MPLA et le Frelimo, de stricte obédience
marxiste, arrivent au pouvoir en Angola et au Mozambique. Le négus
d’Éthiopie est déposé par une junte d’officiers
« progressistes » ; le shah d’Iran cède
sous les coups de Khomeyni ; les sandinistes prennent le pouvoir au
Nicaragua, et, pour faire bonne mesure, l’URSS elle-même
intervient en Afghanistan tandis que son allié vietnamien s’installe
au Cambodge.
Cette poussée des ennemis de l’Occident va avoir un effet
inattendu : incapable de se défendre elle même, l’Amérique
va, à son tour, utiliser des stratégies indirectes,
c’est-à-dire encourager des mouvements plus ou moins
spontanés de résistance, au pourtour de tous les pays
qu’elle a perdus.
Les Moudjahidines afghans, les Contras nicaraguayens, les Érythréens
en lutte contre l’Éthiopie, l’Unita en Angola,
la Renamo au Mozambique et bien d’autres vont être commis
à la défense du monde libre.
La rébellion change de camp. Avec les mêmes méthodes
empruntées à Mao ou au Che, des forces clandestines
vont se mettre à agir dans l’orbite stratégique
des États-Unis. Il n’est pas jusqu’au romantisme
qui ne change à l’époque de côté,
grâce à la création du concept séduisant
de « combattants de la liberté ».
Fort du principe qui décrète que « l’ennemi
de mon ennemi est mon ami », on a un peu rapidement repeint
aux couleurs de la morale et de la liberté des forces qui avaient
pour principal mérite d’être des alliés
tactiques. C’est une erreur que les États-Unis paieront
cher par la suite. En attendant, dans ces années 80 marquées
par la reconquista reaganienne, on n’est pas très regardant
sur le pedigree de ceux que l’on engage dans cette légion
étrangère. Personne ne songe à s’offusquer
du large emploi que Jonas Savimbi fait des enfants soldats, ni des
activités de narcotrafiquant de Gulbuddin Hekmatyar. Dans le
containment des Vietnamiens en Asie du Sud-Est, l’Occident va
jusqu’à utiliser les maquisards khmers rouges, pourtant
de sinistre mémoire.
Quant à Yasser Arafat, toujours pragmatique, il rejoint le
camp de la paix, se montre ponctuel aux conférences organisées
par Washington, sculpte son propre buste au panthéon de la
paix. Dans cette ultime époque de la guerre froide, le modèle
communiste est à bout de souffle et la rébellion se
retrouve engagée presque partout sous la bannière de
la liberté. Cela lui donne des moyens et une audience inattendue.
Pour autant, cette faveur ne repose peut-être pas sur autre
chose qu’un malentendu. Car, à cette époque, la
polarisation est extrême. Les rebelles ne sont vus qu’à
travers le prisme de l’opposition Est-Ouest. Qui n’est
pas avec nous est contre nous. Ainsi les Érythréens,
formés pour la plupart à l’université Lumumba
de Moscou, marxistes bon teint, sont-ils enrôlés sous
la bannière de l’Amérique dès lors que,
lâchés cyniquement par Moscou, ils s’opposent à
une Éthiopie devenue communiste. La rébellion cesse
d’imposer ses modèles et ses codes : elle est
au contraire ensevelie sous la rigide et simpliste opposition entre
bons et méchants, entre Est et Ouest.
Quand l’URSS s’effondre, beaucoup de ces mouvements armés
sont orphelins. Mais ils ont au moins la satisfaction de pouvoir reprendre
leur vrai visage.
FIN DE LA GUERRE FROIDE : LES CRAQUEMENTS DU DÉGEL
Chacun sait que les années 90 s’ouvrent sur le retrait
quasi complet de l’URSS et de ses alliés des théâtres
de crise dits périphériques. Finis les corps expéditionnaires
d’Est-Allemands ou de Cubains, les proconsulats vietnamiens,
les aventures afghanes de l’Armée rouge. Les rebelles
et les gouvernements locaux se retrouvent face à face. Souvent,
les choses s’arrangent. Spontanément comme en Éthiopie,
où les insurgés tigréens prennent le pouvoir
avec modestie, en Afrique du Sud, où l’ANC met à
bas le régime d’apartheid en toute légalité
; ou avec l’aide de l’ONU comme au Mozambique ou au Cambodge.
Mais souvent la guerre continue, comme en Afghanistan ou en Angola.
Et, surprise, parfois, elle s’allume là où on
ne l’attendait pas : le Liberia constitue la première
alerte, les Balkans suivront, la Somalie, le Rwanda, etc.
Ces nouveaux lieux de rébellion suscitent l’étonnement.
Mais, au sortir de la guerre froide, la sympathie domine encore, quand
il s’agit de considérer ces mouvements armés.
Ils conservent pour un temps la réputation débonnaire
que leur a valu leur statut passé de « combattants
de la liberté ». Après tout, c’est
le dégel, la banquise des peuples bouge et parfois même
craque, mais c’est pour mieux se réorganiser. L’opinion
internationale fait preuve d’une grande curiosité à
l’égard de ces nouvelles crises. L’histoire et
la géographie reprennent leurs droits, après le règne
écrasant de l’idéologie. Conflit après
conflit, les médias apprennent à connaître des
régions méconnues, ignorées, niées auparavant.
Il faut lire les articles de politique étrangère publiés
à l’époque, regarder – sans rire –
ces schémas bourrés de flèches et de légendes
par lesquels la presse tente de rendre compte des nouvelles rébellions.
L’espace d’un moment, le lecteur européen ou américain
a eu la possibilité de tout savoir sur les moindres clans somali,
sur l’imbroglio des peuples en Bosnie-Herzégovine, sur
le couple infernal Hutu-Tutsi, sur l’opposition au Liberia entre
Settlers (Noirs américains) et Natives (Africains de souche).
La rébellion ne renvoie plus au futur d’un avenir radieux;
elle ramène à un passé parfois très lointain:
à travers elle, c’est l’extraordinaire diversité
de l’histoire humaine qui semblait se révéler.
Habitués aux simplifications de la guerre froide, on ne soupçonnait
pas le nombre et la profondeur de ces plaies.
La diplomatie des grandes puissances, face à cette poussée
d’acné guerrière, a pris des postures médicales.
Ce n’est pas un hasard, sans doute, si la politique étrangère,
en France, s’est trouvée largement inspirée par
les ordonnances du bon docteur Kouchner. Bienveillance était
le maître mot. Il fallait comprendre, observer et porter secours.
Le cautère appliqué, la paix ne revenait pas forcément
mais le patient, c’est-à-dire les populations, souffrait
moins.
Les États-Unis se sont associés à cette thérapeutique
mondiale avec plus de prudence. Leurs idéologues restaient
partagés quant au diagnostic à porter sur la rébellion.
Pour un Fukuyama, elle n’était qu’une scorie du
passé, destinée à être emportée
par la vague universelle de la fin de l’histoire. Huntington
y verra une donnée plus constante, l’expression de différences
irréductibles de « civilisations ». Quoi
qu’il en soit, il fallait rester prudent. Les Américains
sont restés assez à l’écart de la gesticulation
européenne autour du droit d’ingérence. L’expérience
somalienne leur a tragiquement montré les risques encourus
à se déployer sans un but de guerre clair. Ils en tireront
plusieurs conséquences.
D’abord, la nécessité de n’intervenir que
si leurs intérêts sont concernés. Ensuite, l’obligation
de le faire librement, sans le carcan mou de l’ONU. Ainsi se
réserveront-ils pour des questions d’importance. Leur
engagement massif en Bosnie, à compter de 1995, scellera le
destin de la défense européenne, en démontrant
le caractère irremplaçable de l’Otan. Au Kosovo,
ils poursuivront cet avantage en recourant directement cette fois
à l’Otan, l’ONU ne servant qu’a posteriori
à légitimer leur intervention. Et ils continueront souvent
à encourager des stratégies indirectes, en soutenant
des rébellions « amies », telles que
l’UCK albanaise par exemple, les Talibans à leurs débuts,
voire, plus discrètement, certains mouvements islamistes tchétchènes
ou algériens.
Bref, la rébellion, jusqu’à la fin des années
90, a toujours bonne presse. Elle est le sel de la terre, sa jeunesse,
sa dignité. Elle exprime la souffrance des minorités,
la revanche des exclus, un appétit légitime de souveraineté,
d’indépendance. On peut d’autant mieux l’absoudre
que, dans la grande majorité des cas, elle ne menace pas grand-chose,
sauf quand elle se produit en Europe ou près des champs pétroliers.
Il règne encore dans les esprits, en particulier aux États-Unis,
l’idée que « ce qui est petit est gentil »
et que la rébellion a été un des instruments
de la victoire sur l’URSS. Peut-être est-ce pour cette
raison que l’on ne prend pas aux sérieux les premiers
faits d’armes des anciens combattants d’Afghanistan, retournés
contre leurs anciens protecteurs. Le dynamitage des ambassades américaines
au Kenya et en Tanzanie puis l’attentat contre l’USS-Cole
au Yémen émeuvent sans encore inquiéter. Les
Etats-Unis continuent de scruter l’horizon à la recherche
d’un nouvel ennemi mais ils l’attendent plutôt du
côté des grands États. Sera-ce la Russie, la Chine
ou, éventuellement, de troubles alliances rougebrun dans l’Europe
orientale, ce que d’aucuns appellent déjà le « national-bolchevisme » ?
En tout cas, héritage de la guerre froide, la rébellion
n’appartient pas au domaine des choses sérieuses.
C’est alors que survient le 11 Septembre.
L’ÈRE DE LA PEUR : LE REBELLE COMME ENNEMI
IDÉAL ET VIRTUEL
Là, tout à coup, le rebelle prend un visage, un seul,
et devient haïssable. En remontant la piste des pirates de l’air,
les Américains font un stupéfiant chemin qui les mène
de Ground Zero à Manhattan jusqu’aux grottes improbables
de l’est des montagnes afghanes. À la source du crime
suprême, qui trouve-t-on : un de ces hors-la-loi qu’on
a longtemps jugés sympathiques ou en tout cas utiles, un de
ces rebelles insignifiants et héroïques, d’abord
plantés comme une banderille dans le flanc de l’Armée
rouge en campagne et désormais incontrôlables. Et qui
découvre-t-on à ses côtés ? Un ramassis
de tous les rebelles de la planète, traîne-savates de
la violence armée, avec leurs dérisoires kalachnikovs.
Talibans, djihadistes de tous poils, islamistes algériens,
soudanais, tchétchènes, beurs en rupture de banlieue
forment les bataillons de cet ennemi improbable et pourtant bien réel.
Du coup va s’opérer une nouvelle lecture des relations
internationales et de la place qu’y tient la rébellion,
dont nous ne mesurons pas encore toutes les conséquences tant
elles sont énormes. En premier lieu, l’autonomie, la
singularité, le foisonnement de la violence politique, un temps
reconnus après la fin de la guerre froide, perdent leur légitimité.
Une nouvelle grille d’analyse est jetée sur le monde
complexe des conflits et l’enserre
comme une bête sauvage dans l’arène. Désormais
la question est : où est Al-Qaïda ? On en trouve
la trace à Madrid, aux Philippines, en Indonésie, dans
le Sinaï, un peu partout en Afrique. J’étais récemment
au Mozambique pour suivre la campagne électorale. M’interrogeant
sur la position des Américains face à ce qui me semblait
être une poussée de la Renamo, je m’entendis dire
par un des conseillers de Thabo Mbeki : « Jamais les États-Unis
n’autoriseront une victoire de la Renamo. Ce mouvement est financé
par Al-Qaïda. » Fermez le ban.
De nouveau, comme au temps de la guerre froide, la rébellion,
quelles que soient ses formes, se rapporte à un centre unique.
La grande différence et j’oserai dire le grand avantage
du nouvel ennemi sont qu’il est invisible. L’URSS était
menaçante mais observable, donc en partie prévisible.
Il existait des limites à la peur qu’elle pouvait susciter
et, sur la fin, elle faisait presque pitié.
Al-Qaïda est partout, donc nulle part. L’organisation se
prête à tous les fantasmes. La peur que l’on peut
mettre en scène à partir d’un tel ennemi n’a
pas de bornes rationnelles. Toutes les sectes, toutes les mafias,
tous les États voyous, toutes les armes chimiques, bactériologiques
et, pourquoi pas, nucléaires peuvent être à sa
portée. Al-Qaïda est la géniale fusion entre la
petitesse du rebelle, mobile, insaisissable, minuscule et la force
de tout ce qui, dans le monde, peut être capable de dérapage,
d’explosion, de folie.
Les grandes démocraties livrées à elles-mêmes,
molles, ennuyeuses, dépolitisées, trouvent tout à
coup dans cette peur extérieure l’occasion de se rassembler.
Entre la chute du mur de Berlin et celle des tours du World Trade
Center, nous avons flotté : nous voici à présent
à bon port. L’ennemi est là. La machine démocratique
peut accomplir ce pour quoi elle est faite : tout reconstruire sur
d’autres bases, se produire plutôt que se reproduire,
jeter les fondations d’un monde nouveau. Nous n’en apercevons
pas encore le dessin complet mais nous en voyons déjà
quelques traits.
Le premier est la criminalisation de la rébellion. Il ne fait
pas bon, où que ce soit, prendre les armes. La sympathie de
jadis pour les révoltés fait place à la méfiance,
quand ce n’est pas à la répression. De singulières
ententes se font sur cette base : si opposés que puissent être
aujourd’hui les États-Unis de Bush et la Russie de Poutine,
ils s’accordent sur la liberté donnée à
l’autre de « combattre le terrorisme »,
vocable qui autorise l’éradication de toutes les oppositions.
Un fantastique effort de surveillance à l’échelle
planétaire est entrepris: systèmes d’écoute
et de surveillance des communications, intégration des polices,
renseignement. Les nouvelles technologies, qui, dans l’immédiat
après-guerre froide, n’avaient guère trouvé
à s’employer – au point d’être la cause
d’un krach financier –, sont mises en avant dans la nouvelle
lutte contre le terrorisme. L’économie des années
50 avait été tirée par les dépenses militaires
qu’exigeait la guerre froide : armements lourds, bombes nucléaires
et vecteurs intercontinentaux. L’économie du millénaire
qui commence est tirée par des investissements d’État,
en particulier aux États-Unis, justifiés de nouveau
par la sécurité mais avec des technologies beaucoup
plus sophistiquées.
Un autre trait des temps nouveaux est la priorité donnée
à la sécurité sur la justice. S’agissant
des pays pauvres ou, plus précisément, des régions
pauvres, l’effort principal ne porte plus sur le développement
mais sur leur contrôle. Les régimes politiques qui peuvent
s’enorgueillir de lutter efficacement contre un danger terroriste
n’ont aucun souci à se faire : ils seront récompensés.
Les choix et priorités en matière de coopération
se font de moins en moins par rapport aux besoins des populations
et de plus en plus par rapport aux dangers réels ou supposés
de déstabilisation – surtout si la main d’Al-Qaïda
peut être aperçue dans l’ombre. On disait au temps
de Foster Dulles qu’il était inutile d’espérer
une aide américaine si l’on n’avait pas un parti
communiste puissant chez soi. On peut remplacer le terme « parti
communiste » par « groupe terroriste »
et l’on aura une sentence d’actualité.
Évidemment, les choses ne se passent pas comme cela. La psychose
du terrorisme qui écrase tout n’a pas d’un jour
à l’autre fait disparaître les peuples, leurs frustrations,
leurs malheurs et leurs combats. La rébellion, quelle que soit
la caricature que les uns ou les autres ont intérêt à
en faire, n’est pas tout entière réduite aux amis
de messieurs Ben Laden et Al-Zarqawi. Même si l’actualité
tend à ne retenir qu’un ennemi unique aux mille têtes,
le monde reste hétérogène, voire hétéroclite,
semé de groupes qui peuvent avoir en commun de recourir aux
armes mais ne le font ni pour les mêmes raisons, ni avec les
mêmes finalités, ni contre les mêmes adversaires.
Plus que jamais, comprendre est nécessaire et difficile.
Le projet de Mondes rebelles est ainsi tout à la fois marqué
par la constance et profondément renouvelé du fait des
circonstances. Né dans l’ambiance de l’après-guerre
froide, cet ouvrage a d’abord eu pour objectif de donner corps
à cette diversité des rébellions, telle que le
reflux de la lecture Est-Ouest la révélait. Comprendre
l’histoire, les ambitions, la stratégie et les forces
de ceux que l’on avait bien à tort réduits au
rôle de « combattants de la liberté »
ou de « sous-marins de Moscou » ; montrer surtout
que la fin de l’ordre bipolaire ne signifiait pas le chaos,
que les acteurs « indépendants » qui continuaient
de se battre alors que la lutte idéologique centrale était
terminée n’étaient pas des fous ou des sauvages
mais qu’ils obéissaient à des motivations rigoureuses,
profondes, inscrites bien souvent dans l’histoire longue ; tenter
de décrire une planète en mouvement et pas seulement
réduite aux deux centaines d’États qui prétendent
la constituer car, au-dedans de ces frontières, les peuples
bougent et des forces sont à l’œuvre.
À l’origine, Mondes rebelles visait à lutter contre
l’idée de désordre mondial, d’inintelligibilité
de la rébellion, trop souvent qualifiée de « guerre
tribale » ou de « guérilla dégénérée,
criminalisée, pseudo-mafieuse ». Le même projet,
aujourd’hui, sans rien changer à ses méthodes,
s’attaque à un nouvel adversaire : l’idée
selon laquelle la menace qui pèse sur les démocraties
serait unique ou à tout le moins homogène et univoque.
Cet ouvrage, par sa précision, sa volonté de comprendre
et d’expliquer, rend compte de la complexité du monde.
Il décrit quelques-uns de nos adversaires. Mais il se refuse
à les réduire à un « ennemi », terme
qui nous est totalement étranger.
En somme, Mondes rebelles reste un ouvrage engagé. Engagé
à comprendre la dimension humaine de la rébellion ;
engagé à rejeter les simplifications et la peur qui
en procède ; engagé, dans ses figures multiples et profondément
dissemblables, à cerner l’être humain d’aujourd’hui
dans la dignité de ses luttes. Ces Nouveaux Mondes rebelles
pourraient tout aussi bien s’appeler « Le nouvel
homme révolté ».
JEAN-CHRISTOPHE RUFIN
Texte de l'introduction reproduit avec l'autorisation
de l'éditeur.
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