TABLE DES MATIERES
Introduction : Territoires et routes des drogues
- une discipline en train de se construire
1. Origine et diffusion des productions illicites dans le monde
- La coca en Amérique latine
- Les opiacés en Asie
- La géopolitique internationale du croissant d'or
- Les dérivés du cannabis
- Les drogues de synthèse
2. Mafias de la drogue et corruption du politique
- Des mafias contre l'Etat
- Des mafias dans l'Etat
- Mafias parasites de l'Etat
- Les mafias auxiliaires de l'Etat
- Mafias sans Etat
3. Drogues et conflits
- Prohibition et guerre froide
- Modélisation du financement des conflits par la drogue
- Niveaux d'articulation entre drogues et conflits
- Criminalisation des acteurs
- Drogue et terrorisme
Conclusion : Guerre à la drogue et perspectives de réformes
des législations internationales
Annexe : Le rapport à la drogue des Farc et des Taliban
Bibliographie
INTRODUCTION*
Territoires et routes des drogues - une discipline en train de se
construire.
1. Territoires et routes des drogues
Une des définitions classiques de la géopolitique
– conflits de pouvoirs pour le contrôle de territoires,
des richesses qu’ils recèlent et des hommes qui les produisent
(1) - est
tout à fait pertinente appliquée à la géopolitique
des drogues. En effet, trois sur quatre des grandes familles de drogues
illicites (2),
les dérivés de la feuille de coca, du cannabis et de
l’opium, sont élaborées à partir de productions
agricoles qui s’étendent sur des territoires régionaux
pouvant chacun atteindre jusqu’à 150 000 hectares. Dans
le cas de l’héroïne et de la cocaïne, les laboratoires
qui représentent une valeur ajoutée considérable
par rapport aux productions de « plantes à drogues »,
se trouvent souvent à proximité de ces dernières.
Les drogues de synthèse constituent une exception dans la mesure
où leur matière première est, elle aussi, chimique
et où, dans les pays riches, elles sont fabriquées non
loin des lieux de consommation. Les enjeux géopolitiques de
leur commerce sont donc beaucoup plus limités.
Pour ce qui est des drogues d’origine naturelle, les routes
qui mènent des zones de production - situées généralement
dans des pays du tiers monde - aux marchés de consommation
situés dans les pays riches et, de plus en plus fréquemment,
dans les pays en développement eux-mêmes -, peuvent être
aussi le théâtre de conflits entre différents
acteurs - organisations criminelles, guérillas, polices ou
armées - qui tentent de s’emparer des drogues en circulation,
soit pour les détruire, soit pour les revendre à leur
profit. Le géographe Pierre-Arnaud
Chouvy remarque à ce propos: « La route est
à ce titre un objet tout autant géographique que politique
en ce qu’elle est créatrice, génératrice
d’accès » (3).
Mais c’est pour souligner aussitôt qu’il s’agit
en fait « d’anti-routes » dans la mesure
où les productions illicites, par nature, doivent se trouver
dans des régions géographiquement peu accessibles afin
d’en restreindre l’accès aux forces répressives.
Les obstacles peuvent être naturels (montagnes, fleuves, jungles),
ou artificiels (populations hostiles, conflits, péages). « Le
trafiquant tourne alors à son avantage les risques et inconvénients
de l’anti-route puisqu’elle lui procure une certaine forme
de sécurité (faible contrôle policier et douanier)
et qu’elle justifie des prix élevés » (4).
Ces routes sont également maritimes, comme celles qui acheminent
la cocaïne latino-américaine jusqu’en Europe, via
les Caraïbes, ou aériennes, particulièrement entre
l’Amérique latine et les Etats-Unis ou l’Europe.
Au bout de la chaîne, sur les marchés de consommations,
les plus lucratifs, peuvent également éclater des conflits
entre organisations qui se disputent le contrôle de la distribution
des drogues. Des conflits peuvent même se dérouler autour
de « routes » virtuelles, dans la mesure où des
transactions entre organisations ont lieu sur le net et que gangs
rivaux et polices tentent d’intercepter ces communications.
La nouveauté sur toutes ces routes est aujourd’hui
le développement des poly-trafics. Très souvent les
trafiquants de drogues utilisent les mêmes routes et les mêmes
réseaux de complicité pour faire transiter des armes,
des pierres précieuses ou des êtres humains. Cette diversification
de leurs activités accroît la capacité de nuisance
des organisations criminelles. De même, les groupes armés
qui s’affrontent dans les conflits locaux font flèche
de tout bois pour trouver des ressources leur permettant de renforcer
leur puissance de feu : racket, enlèvements, pillage des ressources
naturelles et trafic des drogues. Il faut donc toujours avoir en mémoire,
lorsque l’on parle de production et de trafics de drogues, qu’ils
sont rarement isolables d’autres activités criminelles
et que les mafias que nous étudierons, pour la plupart, ne
se limitent pas à un seul type de trafic. Cependant, par rapport
aux autres produits, les drogues présentent l’avantage
de subir plusieurs transformations dont chacune d’entre elles
représente une escalade des profits importante. Les drogues
étant souvent transportées sous des volumes importants,
les profits provenant des différents niveaux d’élaboration
s’ajoutent à ceux que procure le franchissement d’obstacles
physiques ou politiques. Par conséquent les drogues, contrairement
aux diamants par exemple qui ne sont taillés qu’à
l’arrivée chez l’acheteur et franchissent facilement
les frontières du fait de leur petit volume, peuvent permettre
de financer plusieurs organisations, mafias ou guérillas, le
long de la route qui mène des producteurs aux consommateurs.
La géopolitique des drogues s’inscrit également
dans le temps long (5)
- c’est ainsi que les routes de la soie sont par exemple aujourd’hui
revisitées par l’héroïne -, mais avec de
nouveaux produits qui suscitent de nouveaux enjeux. Enfin, elle se
nourrit du démembrement des empires dont le dernier en date,
celui de l’URSS, est à l’origine de contrecoups
qui sont pas prêts de s’apaiser (6).
2. Une discipline en train de se construire
La naissance de la géopolitique des drogues peut être
marquée par la publication, en 1972, de deux ouvrages majeurs
signés respectivement, par un historien américain, Alfred
W. McCoy, et par une journaliste et un économiste français,
Catherine Lamour et Michel Lamberti (7).
Ces deux ouvrages se penchent notamment sur l’utilisation de
la drogue à des fins géopolitiques en Asie du Sud-Est
de la part des services secrets des puissances coloniales. Ces recherches
seront prolongées en Birmanie quinze ans plus tard par celles
des frères André et Louis Boucaud et du journaliste
suédois Bertil
Lintner. Dans le cas du Pakistan et de l’Afghanistan, l’évolution
de la situation a fait l’objet d’enquêtes des journalistes
d’Imran Syed (alias Imran Akbar), Lawrence Lifchultz et d’Alain
Labrousse. Le véritable continuateur chez les universitaires
d’Alfred McCoy est un jeune géographe, Pierre-Arnaud
Chouvy. Les analyses contenues dans son ouvrage
évitent un écueil important : réduire
la démarche à une simple présentation « statique »
des espaces considérés. C’est au contraire une
démarche géopolitique qui permet le dépassement
de la description géographique pour la transformer en analyse
« comparative », intégrée et dynamique
de réalités mouvantes dont l’analyse des routes
(voir supra) est un exemple.
La montée en force du trafic de cocaïne en Amérique
latine dans les années 1980 et 1990 s’est accompagnée
par de nombreuses publications universitaires et journalistiques.
On peut citer les livres de l’historien Dario Betancourt qui
s’intéresse à l’origine des organisations
criminelles en Colombie. L’ouvrage de synthèse le plus
complet sur ce pays restant celui de l’économiste Francisco
Thoumi (8)
et, sur l’ensemble de l’Amérique latine, ceux des
journalistes français Mylène Sauloy et Yves Le Boniec
et des chercheurs américains Peter Dale Scott et Jonathan Marshall.
Ces derniers montrent comment la CIA
en Amérique centrale a utilisé les trafiquants de drogues
pour combattre le gouvernement sandiniste et favorisant ainsi l’entrée
de la cocaïne aux États-Unis.
En France la recherche universitaire sur le trafic des drogues,
à l’exception des travaux de Christian Geffray sur le
Brésil et de Jean Rivelois sur le Mexique, s’est longtemps
cantonnée aux domaines de l’économie avec Pierre
Kopp, Pierre Salama, Michel Schiray, Guilhem Fabre, Marie-Christine
Dupuis et le magistrat Jean de Maillard et à celui de la criminologie,
avec notamment les recherche de l’Institut de criminologie international
dirigé par Xavier Raufer. Aux États-Unis des travaux
novateurs sont également signés par l’économiste
Peter Reuter, mais aussi par le criminologue Alan Block, l’avocat
Jack Blum et les politologues Rensselaer W. Lee III et Bruce Beagly.
Des organisations non gouvernementales comme le Washington
Office on Latin America (Wola) s’intéressent de très
près au rôle que jouent la politique des drogues des
USA dans leurs relations avec l’Amérique latine.
Cependant, jusqu’à la fin des années 1980, il
n’existait pas dans le monde d’institut à proprement
parlé spécialisé dans la géopolitique
des drogues. Cette lacune a été comblée avec
la création, en 1990, de l’Observatoire
géopolitique des drogues (OGD) par une équipe pluridisciplinaire
dont plusieurs des membres ont publié des ouvrages ou des études
sur les drogues : Alain Labrousse (journaliste sociologue), Michel
Koutouzis (ethnologue, historien), Charles-Henri
de Choiseul (avocat), Philippe Bordes (journaliste), Dimitri de
Kochko (journaliste), Pascale Perez (géographe), Laurent
Laniel (politologue). L’OGD s’est doté d’un
réseau de plus d’une centaine de correspondants à
travers le monde qui lui a permis de faire des analyses dans une perspective
comparative. Durant les dix ans de son existence, il a publié
six rapports annuels et autant d’ouvrages, en particulier L’Atlas
mondial des drogues (9).
Il convient également de mentionner la publication aux PUF
sous la direction de Xavier Raufer intitulée « Criminalité
internationale ». Aux Pays-Bas, le Transnational
Institute (TNI) a élargi ses recherches sur l’Amérique
latine à d’autres régions, notamment l’Afghanistan
et la Birmanie. En Suisse, l’économiste Nicolas Giannakopulos
a créé l’Observatoire
du crime organisé (OCO) (10)
et le géographe italien Giuseppe Mutti anime l’Observatoire
milanais sur la criminalité organisée dans le Nord (OMICRON),
qui se penche particulièrement l’implantation des mafias
autochtones et étrangères dans cette région.
Au cours de la seconde moitié des années 1990, l’UNESCO,
dans le cadre du Groupe Most
(Management of Social Transformation) a lancé un programme
intitulé « Transformations
économiques et sociales reliées au problèmes
de drogues » . Après une période de méfiance
à l’égard d’une discipline considérée
comme trop factuelle et journalistique, les revues universitaires
ont consacré des numéros spéciaux à l’économie
ou à la politique internationale des drogues. Parmi les chercheurs
confirmés ou les « jeunes chercheurs »
qui poursuivent qui se sont spécialisés dans l’étude
de la géopolitique des drogues et contribuent à pérenniser
cette discipline, on peut citer notamment le Néerlandais Tim
Van Boeckout, l’Espagnol Carlos
Resa, le Tchèque Miroslav
Nozina, les Italiens Giuseppe
Muti et Fabrizzio Vielmini, les Français Philippe
Chassagne, François-Xavier
Dudouet, Nacer
Lalam et Fabrice Rizzoli, le Brésilien Thiago Rodriguez,
les Argentins Damian
Zaich et Guillermo
Aureano.
1) C’est
notamment une synthèse de celles que fournissent Yves Lacoste
dans son Dictionnaire de géopolitique, Paris, Flamarion, 1993
et Pascal Lorot dans son Histoire de la géopolitique, Paris,
Économica, 1995.
2) On doit considérer
le tabac et l’alcool comme des drogues licites, excepté
dans le cas de nombreux pays musulmans en ce qui concerne le second.
3) Les territoires
de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’or et du
Croissant d’or, Genève, Olizane, 2002, pp. 241-244.
4) Ibid.
5) A. Labrousse
; M. Koutouzis, Géopolitique et géostratégie
des drogues, Economica, Paris, 1996 pp.6-7.
6) Ces idées
sont en particulier développées dans OGD/Michel Koutouzis
[ed], L’Atlas mondial des drogues, Paris, PUF, 1997.
7) Sauf quand plusieurs
ouvrages du même auteur sont cités dans le texte, nous
renvoyons à la bibliographie en fin du livre. Cette dernière
ne reprend pas les ouvrages cités en bas de page.
8) Economía
Política y Narcotráfico, Bogota, Tercer Mundo, 1994.
9) Coordonnée
par Michel Koutouzis.
10) OCO a tenu
son premier « Forum annuel sur le Crime organisé »
à Genève du 28 au 30 octobre 2003.
*Introduction
reproduite sur www.geopium.org avec l'aimable autorisation des Presses
universitaires de France (service Droits étrangers et dérivés)
et de l'auteur.