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Que sais-je ? n° 3745

Presses universitaires de France, Paris, 2005

123 pages - 7,50 €

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"Le crime organisé a besoin de blanchir l’argent obtenu illégalement afin de mettre les profits du crime à l’abri. Pour les services de lutte contre le crime, cette opération correspond au moment où l’organisation criminelle est la plus vulnérable, car à cet instant unique, l’underground remonte à la surface pour tenter d’acheter son impunité.
Depuis la fin des années 1990, la lutte contre le blanchiment s’intensifie tandis que les méthodes des organisations criminelles deviennent de plus en plus sophistiquées et que les liens entre le crime organisé et le terrorisme se font plus étroits. A partir des cas les plus exemplaires, cet ouvrage propose une analyse concrète et imagée de l’histoire, des techniques, des tendances nouvelles de la finance criminelle internationale et des réponses de la communauté internationale à ses manifestations".

Directeur de recherches à l’Observatoire géopolitique des drogues jusqu’en 1997, puis consultant indépendant, Michel Koutouzis est historien et ethnologue. Il est notamment l’auteur de L’argent du djihad (Mille et une nuits, 2002).

Jean-François Thony, magistrat, est actuellement Assistant General Counsel du FMI, chargé des questions de lutte contre le blanchiment de l’argent et contre le financement du terrorisme. Il a été responsable du Programme Mondial contre le blanchiment de l’argent des Nations unies de 1997 à 2000.


TABLE DES MATIERES

Introduction : La problématique du blanchiment

Chapitre I :
La dynamique du blanchiment

1. La réalité mouvante du blanchiment et de la lutte contre le blanchiment
2. Blanchiment et financement du terrorisme
3. Blanchiment et corruption

Chapitre II :
La technique et les pratiques du blanchiment

1. L'opération de blanchiment
. Le placement
. L'empilage
. L'intégration

2 . Les pratiques du blanchiment : quelques cas d'école
. Le détournement des rouages juridiques
. Blanchiment et mafias : l'infiltration du secteur financier
. La finance islamique : l'affaire de la BCCI
. Les transferts de fonds informels
. Blanchiment et jeux de hasard
. Vente aux enchères et marché de l'Art

3. Blanchiment et finance offshore

Chapitre III :
Objectif et contenu des politiques anti-blanchiment

1. La réponse institutionnelle au niveau international
. Les acteurs de la lutte internationales contre le blanchiment des capitaux (Le GAFI, le FMI et la Banque Mondiale, l'ONU, le Groupe Egmont et autres organisations internationales)
. Les grands axes des politiques internationales de lutte contre le blanchiment de capitaux
La définition juridique du blanchiment
Le renforcement de la coopération internationale
Les mesures de protection du secteur financier (les 40 recommandations du GAFI, les directives européennes)

2. Le cadre législatif et institutionnel de lutte contre le blanchiment des capitaux en France
. Les dispositions pénales
. Les mesures de prévention
. Les institutions spécialisées

Conclusion


INTRODUCTION*

La problématique du blanchiment

Le « blanchiment d’argent sale » (money laundering) est, selon Interpol, l’action qui consiste à cacher ou à déguiser l’identité de revenus obtenus illégalement, afin de les faire apparaître comme provenant de sources légitimes.

Même s’il est impossible de dater ses origines, il s’agit sans nul doute d’une pratique aussi vieille que la criminalité de profit elle-même, tant on imagine mal le voleur rester à contempler son butin sans chercher à masquer son origine douteuse pour pouvoir en jouir comme le ferait un propriétaire légitime. En revanche, le concept juridique de blanchiment est relativement nouveau puisqu’il n’est un délit spécifique que depuis moins de vingt ans. Le nom même de « blanchiment » remonte à la pratique passée de la mafia italo-américaine consistant à « laver » des billets tout neufs pour leur donner un aspect usé. Il s’agissait alors de la mise sur le marché de coupures de fausse monnaie (délit fédéral) et très marginalement de la réintroduction (ou insertion) dans l’économie de sommes perçues grâce à une activité illégale. Mais, entre le « lavage » de faux billets et le « blanchiment » de l’argent sale, il y a une différence de taille qui résume toute la complexité de la notion de blanchiment et de la répression de cette infraction.

En effet, c’est une chose que d’enquêter sur une affaire de « mise en circulation » de fausses monnaies lavées –celles-ci présentent, malgré le génie des faux monnayeurs, toujours le petit défaut signalant leur origine délictuelle-, c’en est une autre que de tracer une « vraie » monnaie qui s’est colorée d’illégalité de manière purement virtuelle, parce qu’à un certain moment, elle a transité entre des mains criminelles ou servi à honorer une transaction illégale. En effet, le billet de banque objet du blanchiment est de fabrication parfaitement légale. Il a été émis par une banque centrale, a sans doute été utilisé pour de nombreuses transactions de la vie courante avant d’être employé pour des transactions illégales et, le blanchisseur, en l’insérant dans l’économie formelle, ne fait que le réintroduire dans le monde où il a été fabriqué et dans lequel il est destiné à circuler. Or, du fait de sa nature fongible, il est extrêmement difficile de suivre le cheminement d’un billet. Celui-ci peut sans changer d’aspect, passer indéfiniment de l’économie formelle à l’économie informelle ou criminelle. Il en est de même de tous les biens qui peuvent être la substance du blanchiment.

Comment, dans ces conditions, séparer le bon grain de l’ivraie ?

Il s’agit là d’un vrai défi d’autant que le processus du blanchiment, qui va faire retourner l’argent sale dans l’économie légale, n’est pas en lui-même un processus de nature criminelle (déposer de l’argent sur un compte, faire un virement électronique, etc.). En pénalisant le blanchiment, on n’a pas cherché à appréhender un fait en raison de sa nature propre, mais en raison des circonstances qui l’expliquent et l’ont commandé : son objectif (déguiser l’origine des fonds), l’origine elle-même des fonds sur lesquels porte la transaction (fonds d’origine criminelle) ou l’identité de leur propriétaire réel (le criminel). Autant de facteurs toujours très difficiles à prouver. A cela s’ajoutent d’autres caractéristiques qui rendent le blanchiment difficile à cerner : le commissaire divisionnaire Patrick Glorieux indiquait à l’économiste Pierre Kopp en 1995 que les définitions habituelles du blanchiment ne prennent pas en compte trois éléments qui font de celui-ci une infraction culturellement autonome par rapport au champ habituel de droit pénal : le blanchiment ne fait pas, du moins en apparence, de victime ; il est mis en œuvre par des acteurs socialement puissants ; enfin, ces derniers emploient des techniques identiques à celles qui sont utilisées pour la réinsertion de l’argent spéculatif et de la fraude fiscale. On pourrait ajouter à cela que la notion même de blanchiment est intimement liée au panachage d’argent légal et illégal en vue, à travers une opération financière, d’une réinsertion globale. L’existence d’une frontière ténue entre le légal et l’illégal dans le domaine de l’accumulation de la richesse favorise cet état de fait. La Russie des années 1990 en est un bon exemple. En fait, la plupart des opérations de blanchiment, comme nous le verrons, nécessite à un moment donné le mélange des sommes blanchies avec les ressources provenant d’une activité parfaitement licite.

Par ailleurs, la perception de la réalité du blanchiment –qui ne fût pas aisée tant les secteurs économiques formels et informels sont imbriqués- puis, la prise de conscience de l’ampleur de l’économie criminelle dans les circuits financiers mondiaux et enfin, la certitude qu’il y a là une vraie menace pour la stabilité des Etats ont suivi leur propre trajectoire et n’ont pas été évidentes au même moment pour tous les Etats. Les appréciations du délit de blanchiment sont encore aujourd’hui multiples et portent surtout la marque des initiatives des pays les plus développés (G 8). D’un côté, les pays du Nord y ont vu un phénomène plutôt invasif et évolutif requérant une réaction forte et urgente de la communauté internationale. D’un autre côté, une grande majorité de pays du Sud ou émergeant considèrent encore la panoplie des mesures anti-blanchiment, au mieux comme une lubie des pays riches, au pire comme une contrainte supplémentaire de la globalisation. D’autant plus que les exceptions légales et administratives que le Nord a mises en place pour faire fi de ses propres contraintes financières (les places offshore par exemple, lieux privilégiés du panachage), apparaissent comme une supercherie du club des riches aux yeux du reste du monde.

Enfin, l’histoire du blanchiment, c’est aussi l’histoire récente des nouvelles menaces auxquelles les Etats tentent de répondre selon leur propre rang de priorité. Cela n’est pas neutre. Car ces menaces (parfois réelles, parfois imaginaires ou traumatiques) sont identifiées, in fine, par une politique précise et forcément subjective. En matière d’argent sale, la drogue, la criminalité organisée, la corruption, le terrorisme, sont les variables fortes qui, depuis les années 1980, ont motivé puis façonné l’armature légale des mesures anti-blanchiment. Pour les autres infractions, comme la fraude fiscale, les malversations boursières ou les prises d’intérêt, par exemple, le délit de blanchiment ne survient qu’occasionnellement et uniquement à la fin des années 1990. On constate, donc, que, même dans le cadre d’une politique anti-blanchiment active, le champ du blanchiment est toujours un sujet mouvant.

Cette variété de perceptions donnant lieu à des réponses législatives pénales et administratives évolutives a évidemment compliqué l’évaluation du phénomène dans sa globalité. Il se dessine de la sorte une géopolitique du blanchiment, avec ses conflits, ses lignes de fracture, ses velléités de normalisation, ses exceptions. Car, la lutte antiblanchiment est un combat mutant, qui, à l’ère de la globalisation, se façonne sur des rapports de forces, les mêmes qui définissent la géopolitique au niveau mondial : entre Etats, entre les institutions internationales et les Etats, et enfin entre les institutions internationales elles mêmes.

Cet ouvrage essaiera de retracer la dynamique du blanchiment, d’en décrire les multiples pratiques et de préciser l’objectif et le contenu des politiques anti-blanchiment tant au niveau international qu’en France.

---

CONCLUSION

Mais pour combien de temps le dispositif mis en place en France sera-t-il encore à jour ? Dorénavant, l’ensemble des nouvelles technologies, les nouveaux produits financiers et ceux à venir, comme la carte intelligente (« smart card ») qui permet de « transporter » du crédit sur une puce électronique, sont scrutés avec le plus grand intérêt par les blanchisseurs. La raison en est très simple. L’objectif premier de la mondialisation financière étant la libre et toujours plus rapide circulation des fonds, les mesures de contrôle et de sécurité marquent toujours un temps de retard. C’est ce temps intermédiaire, entre la mise en place d’une nouvelle technique ou d’un nouveau produit financier, et les mesures de contrôle qui vont l’accompagner et l’encadrer pour éviter les abus, qui est et sera l’espace du blanchisseur. Le problème n’est pas exclusivement technique. La demande « d’air frais », d’espaces non régulés et de liquidités toujours plus importantes crée une pression qui n’a jamais été aussi forte. Jamais l’adage Time is money n’a été aussi actuel. Parallèlement, le nombre de spécialistes aussi bien en informatique, en cryptage, qu’en ingénierie financière, juridique, etc., n’a jamais été aussi important et surtout « disponible ». La démocratisation du savoir et de l’information, l’arrivée sur le marché international de l’emploi d’experts informatiques, de scientifiques ou de nouveaux virtuoses de la finance des pays en transition ont généré des myriades de bonnes volontés capables de court-circuiter toute armature institutionnelle. Certes, le temps s’est accéléré pour tous. Les premiers cas de blanchiment, pour revenir à Al Capone, Mayer Lansky ou, plus récemment à Franklin Jurado, ont exigé des années d’enquête, une restructuration de l’arsenal juridique et de contrôle, la laborieuse mise en place de conventions et instruments internationaux. Le cas de ces malfrats avait provoqué l’avancée des lois et de la jurisprudence, rendu nécessaire le renforcement de la coopération internationale, accéléré les procédures anti-blanchiment. On pourrait même dire, que, désormais, les moyens mis en place pour blanchir de l’argent par ces précurseurs sont désormais désuets. Mais pour le blanchisseur d’aujourd’hui, le temps de l’innovation est constant et encore plus rapide. Rien de plus normal : il ne connaît ni les frontières de la géographie ni les limites de l’Etat de droit, et toute son énergie se focalise principalement sur le détournement des lois et des procédures. L’ingénierie trafiquante qu’il met chaque fois en place pourrait être comparée au processus de fabrication des « designer drugs ». Ces drogues, assimilables quant à leurs effets psychotropes – et donc à leur dangerosité pour l’individu- aux drogues de synthèse prohibées, ne sont pas encore illégales simplement parce que l’adjonction d’un lien chimique ou d’une molécule supplémentaire leur permet de ne pas relever légalement de la catégorie des produits prohibés. Il faudra plusieurs mois voire plusieurs années pour que les procédures internationales parviennent à réaliser leur inscription sur les listes des produits prohibés. Ce temps est, hélas, mis à profit par les trafiquants pour inonder le marché de la drogue et en tirer des profits colossaux. Pour le blanchisseur moderne, l’exercice est le même : multiplier à l’infini des montages juridiques ou financiers à la limite de la légalité, et tirer profit du temps nécessaire aux Etats et à la communauté internationale pour réagir et les interdire. Le blanchisseur parasite ainsi toute innovation, met à profit les poches d’exception mises en place par la communauté internationale prise au piège de ses propres contradictions et des limites qu’elle s’impose elle-même, tout comme il profite des nouveaux espaces de liberté offerts par la mondialisation financière.

Ainsi, la palette très variée des moyens dont le blanchisseur fait usage s’agrandit. Il puise dans les traditions (hawala, par exemple), profite des particularismes structurels (offshore, par exemple), manipule à son profit les outils de la modernité (Internet, par exemple), est preneur de toute ingénierie fiduciaire (les « special purposes vehicles », par exemple) tolérée pour satisfaire les besoins du commerce international.
L’environnement au sein duquel agit le blanchisseur, l’économie globalisée, est extrêmement souple alors que les moyens mis en place pour contrecarrer ses objectifs sont lourds car ils restent le produit de négociations multilatérales, lesquelles, lorsqu’elles arrivent enfin à un résultat, le « fixent » pour plusieurs années. Il n’est donc pas étonnant que les fonds saisis aujourd’hui soient relativement médiocres, et que rares soient les peines prononcées (du moins comme résultat d’une procédure judiciaire basée sur le délit autonome de blanchiment). A moins de « faire comme les mafieux » ! Au début des années 1980, la Gendarmerie Royale du Canada (G.R.C.) avait ouvert une compagnie fiduciaire dans un des paradis fiscaux antillais, proposant des facilités défiant toute concurrence. Pendant des années, cette compagnie jouant au « sous-marin » s’est fait un nom, attirant les capitaux des malfrats, qu’elle a fini par saisir, tout en remontant très haut dans la hiérarchie mafieuse. Certes, la G.R.C n’a réussi à détruire qu’une structure de blanchiment, parmi des milliers encore opérationnelles, mais au-delà des sommes saisies, c’est un coup très rude qui a été porté aux organisations criminelles. L’objectif essentiel de la lutte anti-blanchiment était atteint. Pour ce faire, il a fallu agir « dans un monde tel qu’il est, et non pas tel qu’il devrait être ».

*Introduction et conclusion reproduites sur www.geopium.org avec l'aimable autorisation des Presses universitaires de France (service Droits étrangers et dérivés) et des auteurs.


Le blanchiment

Michel Koutouzis
Jean-François Thony

Que sais-je ? n° 3745

Presses universitaires de France, Paris, 2005

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Voir, à propos du pavot à opium, 

de son histoire et des techniques agricoles 

relatives à la production d'opium et d'héroïne :

Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.

 

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