Le Triangle d’Or : les fondements géohistoriques des
chemins de la drogue.
Pierre-Arnaud Chouvy
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Outre-terre
Revue française de géopolitique
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Le Triangle d'Or correspond à cet espace d’Asie du Sud-Est continentale
où est concentrée l’une des deux plus importantes productions
mondiales d’opiacés illicites et où sont désormais aussi
produites des centaines de millions de pilules de méthamphétamine,
ce psychostimulant de type amphétaminique appelé yaa
baa en Thaïlande. Plus précisément, c’est dans les hautes
terres de l’éventail nord-indochinois, dans les reliefs
collinéens et montagneux des périphéries de la Birmanie,
du Laos et de la Thaïlande, qu’est cultivé le pavot à opium,
Papaver somniferum L, à partir duquel est produit
l’opium et est obtenue l’héroïne. Si une telle activité
agricole existait dans les régions frontalières contiguës
des trois pays de la péninsule depuis le XIXe
siècle surtout, elle est désormais principalement et largement
localisée dans le nord-est de la Birmanie, le long de ses
frontières chinoise, laotienne et thaïlandaise, dans les
Etats kachin et, surtout, shan. Produites en Birmanie,
l’héroïne et la méthamphétamine sont exportées en Asie du
Sud-Est continentale et en Chine, tant pour le marché régional
que mondial, à travers de longues frontières poreuses.
Le Triangle d’Or au cœur de l’espace polyethnique et interétatique de
l’Asie du Sud-Est continentale
Au cœur de l’Asie du Sud-Est continentale, qui est constituée d’un ensemble
péninsulaire dont les directions orographiques sont nettement
méridiennes, la Birmanie partage quelque 1 800 kilomètres
de frontière terrestre avec la Thaïlande. C’est au cœur
d’un relief tourmenté, même si celui-ci ne prend pas des
dimensions altitudinales extrêmes, malgré le fait que collines,
montagnes et plateaux y prédominent effectivement, que la
frontière séparant les deux pays court en suivant une même
direction longitudinale. Le contraste marqué qui existe
dans la région entre plaines et montagnes est d’ailleurs
encore accentué par les données climatiques et biogéographiques
qui, du fait d’une position intertropicale et de précipitations
soumises au régime saisonnier des vents de mousson, dotent
les reliefs d’une épaisse couverture forestière.
La région frontalière birmano-thaïlandaise, au même titre que celle qui
existe entre la Birmanie et le Laos d’ailleurs, est donc
nettement moins peuplée que les plaines et les bassins alluviaux,
ceux des fleuves Irrawaddy et Menam Chao Phraya, qui les
bordent respectivement à l’ouest et à l’est. Mais la diversité
dispute ici à la densité puisque c’est dans ces collines,
dans ces montagnes et sur ces plateaux (le plateau shan
notamment) que s’est formée cette mosaïque de population
à laquelle Georges Condominas a pu faire référence en caractérisant
la cartographie ethnolinguistique de la région de « tableau
tachiste » (voir carte 1). Le Triangle d'Or est donc localisé
dans une région polyethnique et interétatique, ce qui constitue
une donnée géographique fondamentale lorsque l’on considère
que la répartition de nombreux groupes ethniques de part
et d’autre de frontières nationales, ou plutôt étatiques,
facilite bien sûr, dans un environnement au relief tourmenté,
les mouvements illégaux de personnes et de biens. De fait,
la Birmanie, la Thaïlande, et le Laos, comme le Vietnam
et la Chine, connaissent tous des mouvements de populations
à travers leurs frontières respectives : les frontières
lao-thaïlandaise, lao-birmane, mais aussi birmano-thaïlandaise,
traversent d’une part l’aire linguistique taï (Shan, Thaï,
Lao) et, d’autre part, l’aire des nombreuses minorités ethniques
qui sont dispersées dans la région dite « des trois
frontières ». Les différents acteurs des deux régions,
ici en l’occurrence les producteurs et les trafiquants de
drogues illicites, ont réussi à exploiter avantageusement
des espaces particuliers pénalisés par leur situation, du
moins selon les critères de l’économie et du développement
modernes. Les caractéristiques géographiques de ces espaces
qui, du fait de leur difficulté d’accessibilité et de contrôle,
sont autant de contraintes pour les autorités étatiques,
ont été judicieusement exploitées par les différentes populations
: c’est en effet dans le Triangle d’Or qu’une très importante
quantité de l’opium mondial est produite – voire la majorité
selon les années – et que de la méthamphétamine est aussi
désormais fabriquée.
CARTE 1

L’expression de « Triangle d’Or », elle, a vraisemblablement été
créée par le U.S. Assistant Secretary of State Marshall
Green lors d’une conférence de presse le 12 juillet 1971.
En faisant référence à un triangle, dont les angles se trouvent
en Birmanie, au Laos et en Thaïlande, Green reconnaissait
alors implicitement, et sans doute à juste titre, l’absence
de production d’opium en Chine, tout juste trois jours avant
que le président Nixon n’annonce sa visite officielle de
février 1972 dans la République populaire. Mais, outre cette
explication géographique, l’expression de « Triangle
d'Or » est aussi due à la caractéristique économique
de la région considérée. Ce triangle que l’on qualifie « d’or »
fait en effet référence à la production d’opium qui s’y
est développée de façon très importante au XXe
siècle, puisque les premiers marchands d’opium de la région
des trois frontières échangeaient la précieuse substance,
notamment à la frontière birmano-thaïlandaise de Tachileck
– Mae Saï, contre des barres d’or pur à 99 %. C’est en effet à partir du latex qui est récolté
sur chaque capsule de Papaver somniferum – après
incision de celle-ci, exsudation et coagulation du suc –
que les producteurs locaux obtiennent de l’opium, cette
substance narcotique à l’aspect et à la texture tellement
caractéristiques, de couleur marron foncé ou rougeâtre,
particulièrement collante et à l’odeur âcre.
L’opium tire
sa grande valeur marchande du fait qu’il contient une quarantaine
d’alcaloïdes dont la morphine qui, une fois extraite au
cours de procédés chimiques plus ou moins simples, permet
d’obtenir du chlorhydrate de morphine et de l’héroïne, drogues
parmi les plus addictives qui soient. La production et le
commerce de l’opium et de ses dérivés, morphine d’abord
puis héroïne, ont connu différentes étapes, se développant
à grande échelle principalement après la Seconde Guerre
mondiale, après que la Chine eut mis fin à sa propre production
au cours des années 1950. Certes, la production avait commencé
à augmenter au XIXe siècle, lorsqu’une population
issue de groupes ethniques minoritaires fuit les répressions
politiques que ceux-ci subissaient dans l’Empire du Milieu.
Au fur et à mesure de leur poussée plurimillénaire vers
le Sud, les dirigeants chinois ont en effet provoqué l’émigration
des populations autochtones (en l’occurrence les Taï, les
Hmong et les Yao) vers les hautes terres de l’éventail nord
indochinois, dynamique que la Chine impériale a achevée
au XIXe siècle à travers plusieurs déplacements
forcés de population (notamment ceux des Chin Haw, des Hmong
et des Yao). Ce sont ces populations qui ont fourni les
acteurs premiers de l’émergence du Triangle d'Or en tant
qu’espace de production illicite d’opiacés.
Les principaux
producteurs d’opium du Triangle d'Or sont des Hmong (famille
linguistique miao-yao), des Lahu, des Lisu et des Akha (famille tibéto-birmane),
ces agriculteurs itinérants sur brûlis qui peuplent, depuis
leur arrivée au XIXe siècle, les hautes terres
propices à la culture du pavot, c’est-à-dire, et pour des
raisons climatiques et écologiques dues en partie à la situation
latitudinale de la région, d’une altitude supérieure à 1 000
mètres. Quant au commerce des opiacés, s’il s’est implanté
dans la région, notamment en utilisant les structures et
les réseaux du commerce prolifique du thé qui y existait
déjà depuis le XIVe siècle, c’est en partie
grâce à la présence en Asie du Sud-Est continentale des
Chinois musulmans du Yunnan. Ceux-ci, les Hui, seraient
des descendants de Umar al-Bukhari, le boukhariote que les
Mongols avaient chargé sous la dynastie des Yuan (XIIIe
siècle) de gouverner le sud-ouest de la Chine. C’est à la
suite des rébellions musulmanes de Chine (révoltes dites
« des Panthay » en 1856, au Yunnan) que les Hui,
aussi appelés Panthay par les Birman et Haw par les Thaï,
s’implantèrent en Birmanie : dans le pays wa, mais
aussi dans l’Etat shan (Kokang notamment) où ils fondèrent
en 1875 la ville de Panglong. C’est ainsi depuis la Birmanie
qu’ils dynamisèrent grandement le commerce de l’opium. En
effet, grands commerçants ayant parcouru pendant des siècles
les pistes reliant le Yunnan à la Birmanie, au Laos et à
la Thaïlande, où ils s’implantèrent aussi, ils ont, avec
leurs mules dont la réputation n’est depuis fort longtemps
plus à faire, établi les liens commerciaux nécessaires et
difficiles entre les hauteurs où était produit l’opium et
les vallées et les plaines où les grands marchés régionaux
se tenaient (voir carte 2 ). Contre
l’oppression chinoise, les Panthay se firent les alliés
des Hmong qui s’étaient eux-mêmes
rebellés contre les Chinois en 1853. Les massacres que subirent
les premiers durant les années 1870 en représailles de leur
rébellion les forcèrent à émigrer en masse au Tonkin et
au Laos. Hmong et Yao fuirent la répression en emportant
avec eux leur savoir agricole dont celui de la culture du
pavot à opium faisait partie. La poussée chinoise vers le
Sud avait donc déplacé vers l’Asie du Sud-Est, d’une part,
des caravaniers parmi les plus renommés et, d’autre part,
les plus qualifiés des producteurs d’opium de la Chine méridionale.
Les pistes caravanières des Haw, qui ont très tôt sillonné
le Siam, ont donc contribué à l’importance que revêt encore
actuellement la Thaïlande en tant que lieu de transit privilégié
de l’héroïne et, désormais, de la méthamphétamine que certains
d’entre eux contribuent toujours à transporter depuis la
Birmanie.
CARTE 2

Mya Maung,
par exemple, décrit les diverses routes commerciales du
marché noir, donc de la contrebande et du narcotrafic, qui
relient la Birmanie à la Thaïlande, à la Chine et à l’Inde :
Mae Saï au nord de la Thaïlande, Mae Sot à l’ouest et Ranong
au sud en sont parmi les principaux nœuds. Ainsi, c’est
Mae Saï qui, lorsque le commerce transfrontalier y était
permis de façon régulière, était le point de transit le
plus fréquenté de toute la frontière birmano-thaïlandaise.
La dimension historique de ces axes commerciaux apparaît
dès lors que l’on observe que ces routes du commerce actuel,
légal ou illégal, sont celles qui ont servi aux invasions
birmanes du Siam, celle qui relie Moulmein à Myawaddy étant
la plus célèbre de toutes. Mae Saï, quant à elle, constitue
désormais le second point de transit le plus important depuis
l’Etat shan après celui de Ruili, qui se situe sur la Burma
Road (Route de Birmanie), à la frontière sino-birmane
cette fois. Entre ces deux postes frontaliers, on trouve
Mandalay, la capitale historique du nord de la Birmanie,
qui est reliée à la Thaïlande depuis Taunggyi, via
Kengtung et Tachileck, jusqu’à l’autre côté de la frontière,
à Mae Saï (voir carte 3). C’est cette route qui fut la voie
royale des deux plus importants commerces entre la Birmanie
et la Thaïlande : ceux du jade (la jadéite en fait,
la plus recherchée, et non la néphrite, qui est moins chère)
et de l’opium. La route du jade, future Route de Birmanie,
fut développée dès la fin du XVIIe siècle par
les marchands chinois du Yunnan, même si elle était parcourue
dès le XIIIe siècle et qu’elle permit notamment
les invasions mongoles.
CARTE 3

Les facteurs
géopolitiques de l’émergence du Triangle d’Or.
C’est le radical
changement politique chinois de 1949 qui allait en fait
réellement initier les dynamiques de développement du Triangle
d’Or. Avec la fuite en Birmanie des troupes nationalistes
du Kuomintang (KMT) de Chiang Kai-shek devant celles de
l’Armée populaire de libération (APL) des communistes chinois,
les données allaient en effet être profondément bouleversées.
Dès 1950, l’APL avait lancé des cultures de substitution
dans le sud de la Chine et toute exportation d’opium vers
l’Asie du Sud-Est, légale ou illégale, avait rapidement
cessé, du moins dans les régions à dominante han. Si la
Chine allait régler son problème d’opiomanie de façon drastique,
l’Asie du Sud-Est, elle, allait prendre le relais de la
production dans le cadre conflictuel de la guerre froide.
C’est en effet
la guerre froide qui allait donner la seconde impulsion
décisive au développement du Triangle d’Or. La participation
de la Central Intelligence Agency (CIA) des Etats-Unis
dans le conflit qui opposait le KMT à l’APL, et les politiques
des militaires français en Indochine, allaient servir l’expansion
de la production d’opium en Asie du Sud-Est. Menaces communistes
et guerre d’Indochine, combinées avec l’existence d’une
diaspora chinoise forte consommatrice d’opium dans la péninsule,
allaient permettre à l’espace de production illicite du
Triangle d’Or d’émerger dans les hautes terres de l’éventail
nord indochinois. En effet, Bangkok et Saigon furent les
deux principaux centres de consommation d’opium à être reliés,
par les opérations de la CIA et, avant elle, des militaires
et services spéciaux français, aux zones de production du
nord-est de la Birmanie et du nord de l’Indochine française.
C’est dans
ce contexte qu’est apparue la situation caractérisée par
les conflits larvés et le trafic de drogues illicites qui
prévaut encore aujourd’hui en Asie du Sud-Est continentale.
Après leur fuite dans le nord-est birman, les troupes du
KMT, appuyées secrètement par la CIA mais devant s’autofinancer,
s’étaient en effet appropriées l’immense majorité du commerce
de l’opium. Les caravanes de mules qui transportaient l’opium
birman sous contrôle des forces armées du KMT étaient alors
composées en majeure partie de Panthay (Chin Haw) dont les
réseaux et les moyens permettaient l’établissement d’un
tel trafic. Après 1967 et la « guerre de l’opium »
qui vit la défaite des Shan de Chang Chi-fu, alias
Khun Sa, ou Sinchai Charngtrakul en thaï, à Ban Houay Xay,
le KMT – selon l’agent de la CIA William Young – contrôlait
environ 90 % du commerce de l’opium à partir de ses bases
du nord de la Thaïlande. Les caravanes des Shan, elles,
transportaient alors environ 7 % de l’opium birman et celles
de la Kachin Independence Army (KIA), qui étaient
surtout chargées de jade, seulement 3 %.
Le déroulement
de la guerre froide par acteurs interposés en Asie a donc
joué un grand rôle dans l’émergence du Triangle d'Or. L’Asie
du Sud-Est continentale est certes bien connue pour la place
qu’elle a tenue dans l’affrontement des deux blocs, à travers
le cas de l’implication de la France en Indochine, puis
des Etats-Unis au Vietnam. Mais les guérillas communistes
contre lesquelles Washington s’était engagé à l’est de la
cordillère annamitique, s’étaient aussi répandues en Thaïlande,
en Birmanie, et au Laos. Celles-ci, qui étaient issues par
exemple des alliances antijaponaises contractées lors de
la Seconde Guerre mondiale entre les communistes et les
Britanniques en Malaysia, au Sarawak et en Birmanie, se
sont traduites sur les terrains thaïlandais et birman par
des conflits complexes aux enjeux idéologiques, territoriaux
et nationaux profondément intriqués.
Ainsi, le Communist
Party of Thailand (CPT), créé en 1942 afin de lutter
contre les Japonais, reçu sa première aide en armement de
la Chine en 1960, et dissémina ses « bases libérées »
dans les espaces montagneux et collinéens du nord du pays.
Le Vietnam apporta alors également son soutien au CPT, à
la suite de l’implantation en 1965 en Thaïlande de bases
militaires états-uniennes, et afin d’essayer de prendre
la Chine de vitesse dans leurs luttes d’influences respectives.
La réaction chinoise fut prompte et se traduisit sur le
terrain par sa prise en main de la guérilla du CPT et la
création d’une « Armée de défense de la frontière »
ou 11e Armée, composée à 80% de Hmong et à 20
% de Wa et Yao. Bangkok, qui avait permis la présence de
bases militaires des Etats-Unis sur son sol, autorisait
à la même époque la présence sur son territoire des troupes
nationalistes chinoises du KMT. Leur fuite depuis le Yunnan
et leur retraite mouvementée dans les montagnes du nord
de la péninsule indochinoise avaient en effet donné l’occasion
à la Thaïlande et aux Etats-Unis, notamment à la CIA, d’essayer
de contrer la menace communiste et, pour les seconds, de
tenter même de reconquérir la Chine. Le recours à la production
et au trafic d’opiacés, que ce soit par les Hmong entraînés
par la CIA dans les montagnes du Laos ou par les troupes
du KMT réfugiées dans l’espace actuel du Triangle d'Or,
était alors une composante majeure du dispositif anticommuniste
états-unien, comme thaïlandais d’ailleurs. Mais le CPT disparaîtra
presque totalement après s’être rallié à une cause nationaliste
thaï en apportant, juste avant que la Chine ne fasse de
même, son soutien à Bangkok, après l’invasion vietnamienne
du Cambodge en 1979. Avec la disparition progressive de la menace
communiste, c’est l’organe thaïlandais de lutte contre le
communisme, le Internal Security Operations Command
(Isoc), créé en 1965, qui finira par être reconverti, 20
ans plus tard, en organe de lutte antinarcotique, la menace
principale étant désormais celle de la drogue, composante
majeure des conflits de la guerre froide qui a subsisté
et a même pris des proportions alors inimaginées.
Dans ce contexte
de guerre froide, donc, les partis communistes birmans,
au nombre de deux, et le KMT, ont joué un grand rôle dans
l’émergence du Triangle d'Or actuel. La Chine élabora ainsi les stratégies de l’une
des deux branches du Communist Party of Burma (Drapeau
Blanc ou CPB-Nord), initiant par exemple en 1950 l’implantation
d’un gouvernement de Front populaire dans l’Etat kachin
qui aurait dû permettre la conquête de la plaine centrale
et de Rangoun. D’autre part, les troupes du KMT, soutenues
par la CIA et fortes de 30 000 hommes (dont des Shan, Kachin
et Chinois de Birmanie), tentèrent de reconquérir la Chine,
mais sans succès. Dès 1966, c’est la Chine qui, cette fois,
lança dans le nord de la Birmanie des actions visant à établir
des bases arrières pour permettre au CPB de prendre le pouvoir
à Rangoun, le CPB contractant alors une alliance avec les
trafiquants de drogue du Kokang qui acceptèrent de former une force armée « révolutionnaire »
en échange d’un soutien dans leur trafic. L’Etat de Kokang
fut rapidement investi et le CPB d’obédience chinoise se
dissémina jusque dans l’Etat kachin, affrontant les troupes
régulières birmanes qui y révélèrent dès 1969 la présence
des Chinois. Dès 1967 la Kachin Independence Army
(KIA), qui était pourtant liée à Taiwan, à la CIA et à la
Thaïlande, accepta à son tour de collaborer avec le CPB
en échange d’armes, de formation militaire et, bien sûr,
d’une aide pour la culture du pavot, l’activité économique
la plus lucrative dans cette région montagneuse et isolée.
Les Wa, qui furent également enrôlés, constituèrent quant
à eux 90 % des effectifs du CPB-Nord et le gros de son armée.
Une fois le CPB structuré militairement, la Chine retira
ses troupes et se contenta de ne fournir que des armes légères
aux combattants « communistes », lesquels, en
fait de plus en plus intéressés par le développement de
l’économie de l’opium, ne furent jamais capables de sortir
des 20 000 km² de « zones libérées » de la
frontière sino-birmane.
Avec l’invasion
vietnamienne du Cambodge, et à l’instar de ce qu’elle fit
vis-à-vis du CPT, la Chine réduisit fortement son aide au
CPB et celui-ci dut alors s’impliquer de façon croissante
dans des alliances avec les minorités qu’il soutenait dans
leur recherche d’autonomie. En 1980, l’aide financière annuelle
chinoise tomba de l’équivalent de 7,5 millions de USD à
5 millions, et impliqua une réorientation du CPB dans le
trafic de drogue et dans la conduite d’opérations de guérillas
relevant plus du banditisme que de la lutte communiste.
En 1989, les évènements de la place Tienanmen isolèrent
Pékin de la communauté internationale et poussèrent la Chine
à mettre un terme à ses stratégies subversives en Asie du
Sud-Est, ce qui se traduisit notamment sur le terrain par
la fin des aides accordées aux PC asiatiques. Les relations
avec les Etats du sud-est asiatique étaient en effet devenues
primordiales dans le nouveau contexte d’isolement international
de la Chine. L’alliance avec la Birmanie primait dès lors
sur le soutien au CPB ; le riz, le bois, le jade, les
pierres précieuses et les minerais birmans importés par
la Chine, qui exporte quant à elle de nombreux produits
manufacturés, déterminant en effet la prépondérance des
échanges commerciaux sur la propagation de l’idéologie communiste.
La valeur des échanges commerciaux sino-birmans s’élevait
ainsi à trois ou quatre milliards de USD en 1991.
Le rôle du
KMT, du CPB et des Chinois du Kokang dans le trafic des
opiacés, mais aussi les conséquences de la dissolution du
CPB et l’apparition consécutive de nombreuses armées narcotrafiquantes
et, parmi elles, principalement de la United Wa State
Army (UWSA) des Wa, trouvent leurs racines dans les
rivalités et les affrontements par acteurs interposés (Hmong,
PC divers, KMT…) des camps communiste et occidental. Les
Wa formaient en effet l’essentiel du bras armé du CPB et
c’est à la suite de la désintégration du parti que la UWSA
est apparue en Birmanie. L’émergence du Triangle d'Or et
de ses acteurs principaux, à l’instar de la UWSA et des
Chinois du Kokang, est ainsi directement liée au contexte
conflictuel de la guerre froide et à l’instrumentalisation
de l’économie de l’opium par les différents acteurs engagés
dans ses luttes. Et c’est sur ce terreau conflictuel, pérennisé
par l’industrie illicite des opiacés, que la production
de méthamphétamine par la UWSA a été rendue possible en
Birmanie, qu’elle a pu prendre les dimensions qu’elle a
prises, et que la Thaïlande, ancien exutoire majeur de l’héroïne
birmane, a pu se trouver au cœur des réseaux du trafic de
yaa baa et devenir son principal centre de consommation
régional.
Les routes
du trafic de drogues illicites
Toutefois,
la Thaïlande, même si elle reste la voie royale du trafic
de méthamphétamine birmane, via sa frontière ouest
et notamment les villes frontalières de Mae Saï, Mae Sot
et Ranong, ne revêt plus la même importance au regard des
flux régionaux d’opiacés. Depuis le début des années 1990,
un certain nombre de facteurs a en effet contribué à la
réorientation de quelques routes du trafic et à l’émergence
de nouveaux axes. En Thaïlande, la répression du trafic,
qui a suivi la mise en place de la politique nationale d’éradication
du pavot (1984), a en effet considérablement et progressivement
réduit l’emploi par les trafiquants de l’excellent réseau
routier du pays. L’accroissement consécutif des patrouilles
frontalières de la Third Army et de la Border
Patrol Police a ensuite accentué le bouleversement des
routes transfrontalières birmano-thaïlandaises qu’empruntaient
jusqu’alors les caravanes de l’opium.
C’est notamment
l’ouverture commerciale des frontières sino-birmane et sino-indienne
depuis le milieu de la décennie 1980 qui a permis au trafic
d’opiacés de trouver d’autres exutoires. Ainsi, le trafic
d’héroïne a emprunté la Route de Birmanie depuis 1985 au
moins, traversant la frontière chinoise par Muse et Ruili,
continuant par Baoshan, un ancien nœud du trafic yunnanais
de l’opium, et se prolongeant par Dali et Kunming (carte
4). Longue de 1 200 kilomètres, la frontière sino-birmane
a connu une fréquentation accrue depuis que la junte birmane
a légalisé le commerce transfrontalier en 1988, certes,
mais aussi et surtout depuis la chute du CPB, en 1989, et
l’apparition consécutive de l’UWSA. Dix ans plus tard les
autorités chinoises estimaient que quelque 100 kilogrammes
d’héroïne transitaient quotidiennement par Bose, dans la
province du Guangxi. De nombreux autres itinéraires du trafic
sino-birman existent bien sûr, comme l’indiquent notamment
ceux qui empruntent la Kambaiti Pass et, plus au sud, l’axe
Loije – Longchuan ou encore Panglong – Gengma. Du Yunnan,
l’héroïne birmane peut rejoindre l’est de la Chine, dont
Hong Kong, pour être exportée jusqu’en Australie et en Amérique
du Nord. Une certaine quantité d’héroïne est toutefois destinée
au marché de consommation sud-est asiatique, y pénétrant
de façon croissante par le Laos via Mengla, en Chine,
et les provinces laotiennes de Luang Namtha et de Phongsaly.
CARTE 4

La Chine est
d’autant plus sujette au trafic d’origine birmane que la
Birmanie compte une importante communauté chinoise. Celle-ci
est notamment composée des commerçants et caravaniers panthay,
d’anciens membres des forces du KMT comme du CPB, et de
Chinois du Kokang, dont nombre d’individus sont impliqués
à des degrés divers dans les activités illicites transfrontalières
et surtout dans le narcotrafic. La force d’attraction des
deux centres historiques du trafic d’opiacés que sont Hong
Kong et Taiwan ajoute bien sûr encore à l’attractivité de
l’axe chinois du trafic.
Toutefois,
l’héroïne et la méthamphétamine birmane alimentent toujours
le marché thaïlandais, via sa frontière birmane bien
sûr, mais aussi et de façon croissante par le biais du Laos
dont le territoire, qui s’étend de l’est de la Birmanie,
au nord, à l’est de la Thaïlande, au sud, permet la dérivation
des flux illicites. Depuis quelques années le Laos voit
en effet ses routes terrestres et fluviales (Mékong) drainer
un trafic en constante augmentation. Ses routes vers la
Thaïlande mais aussi vers le Vietnam et le Cambodge sont
de fait de plus en plus utilisées par des trafiquants qui
cherchent à éviter le durcissement de la lutte antidrogue
menée par la Thaïlande le long de sa frontière birmane.
Un des axes majeurs du trafic de drogues illicites d’origine
birmane entrant en Thaïlande se situe donc désormais dans
le nord-est de la Thaïlande, le long de la frontière laotienne.
L’héroïne birmane entre ainsi en Thaïlande depuis le Laos,
principalement via les villes frontalières de Chiang
Khong, Nan, Loei, Pak Chom, Nong Khai, Nakhon Phanom (depuis
Muang Khammouan), Mukdahaern (depuis Savannakhet) et Ubon
Ratchathani (depuis Paksé). Depuis le Cambodge, certaines
routes permettent également d’introduire des méthamphétamines
en Thaïlande, via Trat et Chanthaburi par exemple.
Aussi, si la corruption endémique dont faisaient preuve
les dirigeants militaires thaïlandais d’après-guerre avait
déjà poussé certains trafiquants à utiliser les routes laotiennes
afin d’éviter les surtaxes, c’est désormais la lutte intense
contre le narcotrafic qui explique cette diversification
et cette multiplication des routes de la région. En effet,
si les itinéraires thaïlandais se sont multipliés dans un
dessein de complexification des réseaux du trafic et de
minimisation des risques de saisies, l’émergence d’itinéraires
de contournement de la Thaïlande constitue une réelle échappatoire
aux contrôles de plus en plus stricts qui y sont effectués.
Ainsi, le Triangle
d’Or connaît, depuis les années 1980 et surtout 1990, une
très importante tendance à la diversification et à la multiplication
des itinéraires du narcotrafic. L’augmentation de la production
birmane d’opium pendant cette période d’une part, le revirement
de la Thaïlande qui s’est transformée d’Etat trafiquant
en Etat répresseur d’autre part, et enfin l’explosion soudaine
de la production de méthamphétamine en Birmanie, ont très
nettement joué en faveur d’une complexification des réseaux
du narcotrafic dans le Triangle d’Or et à sa périphérie
(Chine bien sûr, mais aussi Inde du Nord-Est). Mais il ne
faut toutefois pas omettre le fait que le Triangle d’Or,
caractérisé par une production dépassant très largement
la capacité de consommation régionale, exporte également
son héroïne jusqu’à des destinations aussi lointaines que
l’Australie, les Etats-Unis et l’Europe.