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Sur Geopium...
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En avril 2004, la "revue de géographie
et de géopolitique" consacrera son numéro 112 à
la géopolitique des drogues illicites (avec des articles de P.-A.
Chouvy et L. Laniel, coordonnateurs du numéro, et L. Astorga, P.
Chassagne, P. Gootenberg, A. Labrousse, D. Mansfield, G. Muti, L. Laniel
et P. Perez). Sommaire
et résumés (Abstracts).
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Géopolitique de la production et du
trafic de drogues illicites en Asie.
Pierre-Arnaud Chouvy
CNRS
– PRODIG
***
Article
paru dans :
Hérodote
n° 109, 2e trimestre 2003, pp. 163-189 (3 cartes).
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S'il a fallu des millénaires à l'humanité pour distinguer
quelles étaient les « plantes magiques », celles
dont la consommation procure des effets psychotropiques, il
ne lui a fallu que l'espace d'un siècle pour en identifier,
isoler, voire reproduire les principales substances actives,
d’une part, et, d’autre part, interdire certaines de ces « drogues »,
ainsi qu’elles sont désormais nommées. L'histoire et la géographie
des drogues, de leur localisation, de leur diffusion comme
de leur consommation, changent ainsi brusquement à partir
du XIXe siècle avec les progrès de la pharmacologie,
l’accélération de l'internationalisation des échanges et l'instauration
du système de prohibition internationale des drogues, l'expansion
de la civilisation industrielle et les bouleversements culturels
que celle-ci véhicule. Phénomènes ancrés dans d'innombrables traditions
millénaires, la consommation et le commerce des drogues illicites
sont entrés de plain-pied dans la modernité, le marché mondial
des trois ou cinq principales d'entre elles ayant dégagé,
selon les estimations les plus courantes, de 300 à 500 milliards
de dollars de chiffre d'affaire au début des années 1990.
Il n’aura pas non plus fallu plus d’un siècle pour que, à travers
le rôle primordial qu’y ont joué les Etats-Unis, un régime mondial
de prohibition de certaines drogues soit conçu et mis en place et
permette au trafic international de drogues illicites de prendre
l’ampleur qu’on lui connaît désormais. En effet, l’économie des
drogues illicites est dynamisée par la répression dont elle est l’objet depuis des décennies et
dont les Etats-Unis sont les principaux financiers et promoteurs.
Si les Etats-Unis ont été les principaux instigateurs des conventions
internationales régissant la production, la commercialisation et
la consommation des drogues, lesquelles sont réparties en drogues
licites et illicites, ils ont aussi été les plus fervents partisans
de la « guerre contre la drogue » (war
on drugs) qui est menée sur tous les
fronts et dans tous les pays depuis que l’administration Nixon l’a
décrétée en 1971.
Mais les Etats-Unis, ou du moins certains services de leur appareil
d’Etat, ont aussi largement instrumentalisé les drogues illicites,
à travers leurs producteurs et leurs trafiquants, afin notamment
de financer certaines de leurs opérations secrètes dans le monde.
Les exemples abondent en effet de la place que le trafic de cocaïne
ou d’héroïne a pu tenir dans les opérations de financement de la
Central Intelligence Agency (CIA),
du Laos et du Vietnam jusqu’au Nicaragua, en passant bien sûr par
l’Afghanistan. L’ouvrage majeur d’Alfred McCoy,
The politics of heroin in Southeast Asia
(1972), a largement et brillamment traité du rôle que la CIA avait
pu jouer dans le développement de la production d’opium et du trafic
d’héroïne dans le contexte du conflit indochinois, avant d’étendre
la dénonciation à la répétition du scénario lors de la guerre soviéto-afghane
dans un second ouvrage, The
politics of heroin : CIA complicity in the global drug trade
(1991). Les Etats-Unis ont donc joué un double rôle sur la scène
internationale, promouvant avec véhémence un régime mondial de prohibition
de certaines drogues d’une part, et instrumentalisant de façon stratégique
d’autre part le recours à l’économie illicite des opiacés par leurs
acteurs interposés (proxies), Hmong (ceux du général Vang Pao, au Laos) ou Pachtoun (Gulbuddin Hekmatyar en Afghanistan), afin de financer les
opérations secrètes de la CIA au Laos et en Afghanistan.
L’Asie, où l’on peut raisonnablement estimer qu’est
né le narcotrafic international (autour de l’opium), où, avec l’opiomanie
chinoise, la plus importante toxicomanie de masse est apparue, et
d’où les premiers mouvements prohibitionnistes ont pu émerger, fournit
un espace géographique de référence riche d’enseignement. On trouve
en effet au cœur du continent asiatique les deux espaces majeurs
de production illicite d’opiacés au monde et dans le développement
desquels les Etats-Unis, notamment, ont joué un rôle certain (carte 1).
Nichés aux extrémités orientale et occidentale de la chaîne himalayenne,
dans des régions dont la centralité géographique dispute à la marginalité
politique, les espaces dits du « Triangle d'Or » et du
« Croissant d'Or » sont la source de l’immense majorité
de l’opium produit illégalement dans le monde et de l’héroïne qui
alimente les principaux centres de consommation de la planète, depuis
l’Amérique du Nord jusqu’au Japon et à l’Australie, en passant par
l’Europe.

Le Triangle d'Or stricto sensu est cet espace de culture
commerciale du pavot à opium qui, en Asie du Sud-Est continentale,
correspond aux régions frontalières contiguës de la Birmanie (Myanmar),
du Laos et de la Thaïlande, cette dernière ayant toutefois réduit
efficacement une telle production sur son territoire. Quant à l’espace
du Croissant d'Or, il est, de façon similaire, surimposé aux régions
frontalières de trois pays limitrophes, l’Afghanistan, l’Iran et
le Pakistan, même si, là encore, l’Iran a éradiqué toute production
commercialement significative et si le Pakistan a récemment diminué
la sienne de façon drastique. Mais le développement d’une telle
production dans ces deux régions et leur concentration récente en
Birmanie et en Afghanistan sont nettement
moins traditionnels qu’il n’y paraît de prime abord. Les émergences
du Triangle d'Or et du Croissant d'Or sont en effet le produit d’une
histoire ancienne et complexe dans lesquelles la géographie, le
commerce et la politique ont d’abord favorisé la culture d’une plante,
avant d’imposer et d’étendre le commerce de ses produits bruts et
dérivés, l’opium, la morphine et l’héroïne. Le processus de mondialisation
a quant à lui dynamisé le recours à l’économie
des drogues illicites à la surface de la planète, sa composante
strictement économique ayant certes joué dans les mécanismes classiques
d’offre et de demande. C’est toutefois surtout la division du monde
en deux blocs lors de la guerre froide qui va accentuer la production
des opiacés en Asie et le recours à leur vente afin de financer
les conflits par acteurs interposés qui opposaient les Etats-Unis
et l’Union soviétique. Et ce sont les Etats-Unis qui, clairement,
par le biais de la CIA, seront ceux qui instrumentaliseront le plus
le recours à l’économie des drogues illicites.
Mondialisation et
émergence du Triangle d'Or : de la Seconde Guerre mondiale,
du communisme et de la guerre froide.
Dès la fin du XIXe siècle, le Royaume-Uni
ayant imposé à l’Empire du Milieu d’importer l’opium qu’il produisait
aux Indes, les gouvernements coloniaux d’Asie du Sud-Est furent
confrontés au développement du marché noir de l’opium chinois yunnanais
qui concurrençait fortement les ventes de leurs monopoles. Dans
l’Asie du Sud-Est britannique et française, la solution qui aurait
consisté à accepter et à favoriser une production locale,
longtemps envisagée, n’aurait alors fait que compliquer encore plus
une situation déjà quasi incontrôlable tant les frontières septentrionales
du Siam et des domaines coloniaux, poreuses et très mal maîtrisées,
permettaient la contrebande de quantités importantes d’opium chinois.
L’émergence d’une production sud-est asiatique en fut donc considérablement
retardée.
C’est dans les années 1930 et 1940 que plusieurs
évènements se combinèrent de la Birmanie au Tonkin, en passant par
le Siam et la Chine, et permirent, sinon provoquèrent, un développement
sans précédent de la production d’opium en Asie du Sud-Est. Les
Britanniques, qui alimentaient leur monopole de la vente de l’opium
en Birmanie avec leur opium indien, avaient ignoré le problème de
la production des Etats shan et wa du nord-est de la Birmanie, comme de celui du trafic provenant
du Yunnan, en se refusant à intervenir administrativement (indirect
rule) dans ces régions frontalières
qui produiraient plus tard l’essentiel de l’opium du Triangle d’Or.
Le Siam, devenu Thaïlande sous la dictature de
Phibun en 1938, avait également souffert
de la contrebande de l’opium chinois et birman et les mesures de
réduction, notamment la fermeture des fumeries d’opium, annoncées
en 1907 par le roi Chulalongkorn (r. 1868-1910), devaient céder la place à une
politique de développement de la production siamoise qui réduirait
les coûts des importations et freinerait le trafic. A l’époque, les seules solutions qui pouvaient
permettre de réduire la contrebande en Asie du Sud-Est consistaient
par exemple à légaliser les productions de Birmanie et de Thaïlande
ainsi que leurs exportations respectives. Quant à l’Indochine française,
les monopoles de l’opium du Cambodge, du Tonkin, de l’Annam et du
Laos y vendaient de l’opium indien, turc et persan jusqu’à ce que
Paul Doumer réoriente en 1899 une partie des achats vers l’opium
yunnanais qui était meilleur marché.
Les monopoles français connurent ensuite un bouleversement
de leurs approvisionnements sans précédent avec le déclenchement
de la Seconde Guerre mondiale et l’interruption des importations
moyen-orientales consécutive à la très importante perturbation du
commerce maritime. La seule solution qui s’offrait alors aux monopoles,
afin qu’ils puissent continuer à tirer leurs substantiels bénéfices
de la vente de l’opium, consistait à développer la production locale.
Les Hmong du Laos et du Tonkin allaient donc désormais pouvoir produire
légalement leur opium pour le compte des monopoles d’Indochine.
Les dispositions prises par les monopoles avaient ainsi provoqué
une forte augmentation de la production laotienne pendant la guerre
et, comme le remarque très justement Alfred McCoy,
elles avaient surtout transformé l’économie tribale qui passait
d’une agriculture de subsistance à celle d’une culture de rapport. Aussi la production indochinoise connut-elle
une augmentation de 800 % en quatre ans, passant de 8,4 tonnes
en 1940 à 60,6 tonnes en 1944.
Mais, au sortir de la Seconde Guerre mondiale,
l’économie de l’opium en Asie du Sud-Est en était toutefois encore
à ses balbutiements, même si, à la suite des ruptures de l’approvisionnement
indien et chinois, la région était devenue pour la première fois
autosuffisante en opium. Ce qui allait bientôt devenir le Triangle
d’Or produisait encore moins de 80 tonnes d’opium par an, c’est-à-dire
très peu comparativement aux 35 000 tonnes que produisait la
Chine en 1906 et aux 5 000 tonnes qui étaient récoltées aux
Indes. C’est en fait le radical changement politique
chinois de 1949 – lui aussi fait de mondialisation, idéologique
cette fois – qui allait réellement initier les dynamiques de développement
du Triangle d’Or. Avec la fuite en Birmanie des troupes nationalistes
du Kuomintang (KMT) de Chiang Kai-shek devant celles de l’Armée populaire de libération
(APL) des communistes chinois, les données locales, régionales et
mondiales allaient être profondément bouleversées. Dès 1950, l’APL
victorieuse avait lancé des cultures de substitution dans le sud
de la Chine et toute exportation d’opium vers l’Asie du Sud-Est,
légale ou illégale, avait rapidement cessé. Si la Chine allait régler son problème d’opiomanie
de façon extrêmement rapide et drastique, l’Asie du Sud-Est, elle,
allait prendre le relais de la production dans le cadre conflictuel
de la guerre froide. La suppression soudaine de la production d’opium
en Iran en 1955, d’autre part, n’allait que renforcer l’effet de
vases communicants depuis la Chine vers l’Asie du Sud-Est, mais
allait également stimuler les productions afghanes et turques et,
à terme, favoriser l’émergence en Asie du Sud-Ouest de l’alter
ego du Triangle d'Or, le Croissant d'Or.
La guerre froide, cet affrontement
global entre deux blocs qui procédait de
la peur de l’expansion mondiale du communisme, allait donner une impulsion
décisive au développement du Triangle d’Or. La participation de la
Central Intelligence Agency (CIA)
des Etats-Unis dans le conflit qui opposait le KMT à l’APL, et les
politiques des militaires français en Indochine, allaient
instrumentaliser le marché prometteur de l’opium en Asie du Sud-Est.
Menaces communistes et guerre d’Indochine, combinées avec l’existence
d’une diaspora chinoise forte consommatrice d’opium, allaient permettre
à l’espace de production illicite du Triangle d’Or d’émerger dans
les hautes terres de l’éventail nord indochinois. En effet, Bangkok
et Saigon furent les deux principaux centres de consommation d’opium
à être reliés, par les opérations de la CIA et des militaires et services
spéciaux français, aux zones de production du nord-est de la Birmanie
et du nord de l’Indochine française. Le Triangle d’Or put notamment
se développer en réponse à la demande d’un million d’opiomanes sud-est
asiatiques , et également en réponse aux besoins de financement
des opérations secrètes des Etats-Unis et de la France. Ces interventions
armées allaient avoir des conséquences imprévues, comme celle d’instrumentaliser
et d’alimenter les tensions et conflits inhérents à la région. Dès
1948, avec l’indépendance de la Birmanie et le déclenchement de ses
guérillas ethniques, et sous l’influence grandissante du communisme
chinois dans tous les pays de la région, la production et le commerce
de l’opium allaient prendre des dimensions extraordinaires, à la hauteur
des revenus qu’ils permettaient de dégager. Ainsi, si les trois pays
constitutifs du Triangle d’Or ne produisirent que quelque 700 tonnes
d’opium en 1970, en 1996 ce sont toutefois plus de 2 300 tonnes
qui furent récoltées dans la seule Birmanie, laquelle, avec l’Afghanistan,
est toujours l’un des deux producteurs majeurs d’opium illicite au
monde .
Le Croissant d'Or,
effet de prohibitions et de la guerre froide
L’émergence du Croissant d'Or, cet autre espace
majeur de production illicite d’opiacés en Asie, à l’autre extrémité
de la chaîne himalayenne et là aussi au contact des grands empires
asiatiques et coloniaux, a également procédé de certaines des premières
dynamiques de la mondialisation. C’est la Perse qui, en Asie du
Sud-Ouest, s’engagea dans l’exportation de ses productions d’opium
vers les monopoles des colonies d’Asie du Sud-Est et vers les industries
pharmaceutiques européennes demandeuses de morphine (découverte
au début du XIXe siècle), s’intégrant ainsi dans l’économie
asiatique de l’opium et dans celle, mondiale, des opiacés, à usage
pharmaceutique ou non.
Si la production et la consommation étaient traditionnelles
en Perse et qu’elles n’y furent donc pas imposées par une puissance
étrangère, comme en Chine, les raisons qui y poussèrent à la commercialisation
de l’opium étaient toutefois similaires en un point à celles qui
prévalurent dans l’Empire du Milieu. L’économie de la Perse, comme
celle de la Chine, dépendait en effet en partie de son intégration
dans l’économie mondiale qui affectait sa balance des paiements.
Elle a en fait réellement commencé à exporter de l’opium en 1853
lorsque l’Europe s’est momentanément trouvée coupée de ses sources
d’approvisionnement indiennes à la suite des guerres de l’opium
sino-britanniques. En Perse, de la seconde moitié du XIXe
à la première moitié du XXe siècle, l’importance économique
de l’opium était loin d’être négligeable. Le pays avait en effet
un tel besoin d’augmenter ses cultures de rapport (production d’opium,
de coton, de soie et de tabac), afin d’être en mesure d’importer
des biens manufacturés et certaines denrées alimentaires (sucre,
riz), que les productions vivrières telles que celles du blé et
de l’orge en furent négligées. On estime même que le recours croissant
aux cultures de rapport aurait joué dans le déclenchement de la
famine de 1871-1872 et aurait contribué aux conditions déterminant
la malnutrition dont la population souffrait alors régulièrement.
C’est la production d’opium qui allait bénéficier
de cette situation puisque 1 350 tonnes furent récoltées en
Iran en 1936, contribuant ainsi à 40 % de la production mondiale
de morphine. Le commerce de l’opium
tenait une place toute particulière dans l’économie comme dans la
société iranienne puisque, vers le milieu des années 1930, l’Iran
en tirait jusqu’à 15 % des revenus de son commerce extérieur. Mais si les pressions
diplomatiques étrangères et la volonté des dirigeants du pays visant
à réduire la production et la consommation de l’opium se sont exercées
dès 1920, un commerce lucratif et une population culturellement
encline à la consommation d’opium n’ont toutefois pas permis que
de réelles mesures prohibitives puissent être prises. Du moins pas
avant que l’Iran ne compte 1,3 million d’opiomanes, soit un adulte
sur neuf. En 1949, on estimait ainsi que 11 % de
la population iranienne consommait de l’opium, Téhéran ne comptant
alors pas moins de 500 fumeries d’opium. Au milieu des années 1950,
les deux millions d’opiomanes que comptait le pays consommaient
jusqu’à deux tonnes d’opium par jour.
En 1955, cédant en cela aux pressions prohibitionnistes
des Etats-Unis, le Shah d’Iran bannit brusquement toute production
et consommation d’opium, réduisant le nombre d’opiomanes à environ
300 000 en moins de trois ans et provoquant la disparition
presque complète des cultures nationales de pavot à opium. Certes, la mise en
place de cette politique prohibitionniste réduisit très considérablement
le nombre d’opiomanes en Iran. Mais les effets pervers ne furent
pas longs à se faire sentir et un marché noir de l’opium se développa
rapidement, en même temps que les productions turques, afghanes
et pakistanaises s’adaptaient à l’émergence du marché illicite iranien.
L’opium d’importation était payé en lingots d’or et les réserves
iraniennes ne tardèrent pas à diminuer de façon inquiétante.
En juin 1969, le Shah décida donc
de revenir sur sa politique prohibitionniste et lança un programme
de culture de pavot sous licence d’Etat, au grand dam des Etats-Unis
qui virent là une grave régression du développement des politiques
antidrogue qu’ils avaient initiées à l’échelle mondiale. Le Shah,
quant à lui, se contenta de répondre que l’Iran ne réviserait sa position
que lorsque ses voisins immédiats s’engageraient dans la même voie
prohibitionniste, désignant alors déjà clairement les interdépendances
régionales et mondiales de l’économie des drogues illicites . Les Etats-Unis redoutaient en fait surtout que
l’explosion de la production turque, conséquence directe de la prohibition
iranienne, mène à l’ouverture de marchés de consommation de substitution,
en l’occurrence européen et américain.
L’Iran renouait donc avec son passé producteur et, en 1972, le pays
comptait quelque 400 000 consommateurs, dont 105 000 fumeurs
déclarés et enregistrés. Les 217 tonnes produites localement alimentaient
les opiomanes légaux tandis que le reste – soit 195 tonnes – était
importé du Croissant d’Or émergent, l’intégralité de la production
afghane (entre 100 et 300 tonnes) étant alors exportée en Iran . La consommation d’héroïne augmenta dès lors très
rapidement en Iran, le marché noir de l’opium ne pouvant satisfaire
tous les opiomanes. Ceux qui n’étaient pas légalement enregistrés
préféraient en effet se tourner vers la consommation plus discrète
de l’héroïne qui était alors produite dans les laboratoires clandestins
de Téhéran. La prohibition iranienne, imposée par les Etats-Unis,
aurait des effets pervers en ce que les productions turques et afghanes
prendraient la relève iranienne mais que, surtout, une fois la Turquie
également contrainte par Washington de procéder à l’éradication de
ses champs de pavot à opium, la production, désormais largement criminalisée
et non plus traditionnelle, serait exportée aux Amériques même, le
Sierra Madre mexicaine devenant la principale source de l’héroïne
consommée aux Etats-Unis au milieu des années 1970, avant que la Colombie
n’émerge également plus tard .
Mais ce n’est en fait qu’à la fin des années 1970
que le Croissant d’Or allait réellement émerger et s’installer en
tant qu’espace de production illicite d’opium, deux évènements majeurs
allant en effet initier cette profonde transformation de la scène
régionale et mondiale du narcotrafic et de sa géopolitique. En effet,
en mars 1979, l’Iran du Shah devenait la République islamique d’Iran
et, en juin de la même année, l’Afghanistan était envahi par l’armée
soviétique. Si l’Afghanistan des années 1970 produisait alors déjà
de l’opium en quantités variables, comprises entre 100 et 300 tonnes
annuelles, celui-ci était utilisé de la même façon qu’en Asie du
Sud-Est, c’est-à-dire en tant que panacée, notamment pour ses effets
analgésiques. En effet, les hakeem, ou soigneurs, prescrivaient l’opium comme remède
à de nombreux maux et une grande partie des quelque 100 000
opiomanes que comptait l’Afghanistan durant les années 1970 le sont
vraisemblablement devenus à l’issue de ces traitements médicaux
pour le moins addictifs. Certes, une prohibition
de l’opium avait été instaurée en 1958 dans le pays, mais elle était
restée lettre morte : les situations politique, économique
et sociale internes de l’Afghanistan ne jouaient alors pas réellement
en faveur d’une prise de position ferme d’un gouvernement confronté
à de nombreux autres problèmes, d’autant plus que l’héroïnomanie
était restée confinée à l’Iran. La configuration géographique et
ethnosociale du pays n’aurait de toute
façon pas permis au gouvernement de mettre en application des mesures
concernant des régions tribales de production souvent éloignées,
géographiquement et politiquement, du centre de pouvoir.
Concernant l’Afghanistan et le Pakistan, et à l’instar
de la situation qui prévalut en Asie du Sud-Est, les puissances
coloniales européennes, ici en l’occurrence les Britanniques, n’exercèrent
qu’un contrôle très limité, voire nul, sur les populations tribales
et la région frontalière qui liaient plus qu’elles ne séparaient
les deux pays. Plus encore qu’en Asie du Sud-Est, où les périphéries
montagneuses de Birmanie avaient été plus ou moins dédaignées par
l’administration britannique, les espaces tribaux d’Afghanistan
et du Pakistan avaient fait l’objet de politiques toutes particulières.
Le coût et l’impact psychologique des défaites subies lors des deux
guerres anglo-afghanes (1839-1843 et 1878-1880)
n’avaient pas en effet joué en faveur des politiques britanniques
interventionnistes et expansionnistes dites de la « Forward Policy ».
Les Britanniques ne levèrent que très peu de taxes, sinon même parfois
aucune, sur les activités marchandes de ces populations et cherchèrent
à limiter la production d’opium dans cette région, voire à la supprimer,
contrairement à ce qu’ils avaient fait ailleurs. Ainsi, en 1901,
la North West Province de
l’Empire des Indes ne produisait plus d’opium.
Mais la consommation, elle, n’avait pas pour autant
disparu et de l’opium afghan de la région de Jalalabad
était régulièrement importé. Le statut actuel des
territoires de la North West Frontier Province
pakistanaise (NWFP) et des Federally
Administered Tribal Areas (FATA, Territoires tribaux sous
administration fédérale), où a été produit l’essentiel de l’opium
pakistanais et d’importantes quantités d’héroïne, découle ainsi
directement de ces politiques britanniques.
Ce n’est que bien plus tard, en 1978, que la prohibition
de la production et de la consommation de l’opium (Prohibition
Order ou Enforcement
of Hadd) fut déclarée au Pakistan par le général Mohammed
Zia ul-Haq pour l’année suivante. La consommation avait été légale jusque-là et
la récolte de 1979, qui devait légalement être la dernière, s’en
trouva considérablement augmentée, atteignant ainsi un record de
800 tonnes. Avec la révolution
iranienne et ses mouvements de réfugiés, puis avec l’intervention
soviétique en Afghanistan et la guerre qui s’ensuivit, les exportations
illégales d’opium pakistanais (à destination de l’Iran, de la Turquie,
de l’Europe et des Etats-Unis) furent, sinon interrompues,
du moins très sérieusement entravées. Les stocks d’opium, d’autant
plus importants que la récolte avait été exceptionnelle, s’accumulèrent
à la suite d’une conjoncture sans précédent. La sécheresse de 1978
dans le Triangle d’Or ne fit en effet que rajouter aux dynamiques
propres du Croissant d’Or émergent et, lorsque la production afghane
doubla entre 1982 et 1983 (de 300 à 575 tonnes), le rétablissement
des pluies de mousson sur les hautes terres de l’éventail nord indochinois
avait déjà permis un fort regain de production en Birmanie et en
Thaïlande. Les trafiquants d’opium
pakistanais se tournèrent alors vers la seule solution qui s’offrait
à eux et qu’ils considéraient déjà depuis quelques années : la transformation
de l’opium en héroïne et son exportation conséquente plus aisée. Le résultat ne se fit bien sûr pas attendre
et la population pakistanaise d’héroïnomanes explosa littéralement,
passant de 5 000 en 1978 à 100 000 en 1983 et à plus
d’un million en 1988. L’économie asiatique de l’opium était désormais
interdépendante, les effets de vases communicants entre l’Asie du
Sud-Est et l’Asie du Sud-Ouest répondant aux crises climatiques
ou politiques, ainsi que les productions afghanes et birmanes l’ont
encore montré entre 2000 et 2002.
Le Croissant d’Or n’émergea donc que lors des années
1970, environ deux décennies après le Triangle d'Or. Il se développa
réellement dès 1979, bénéficiant d’un théâtre géopolitique régional
bouleversé et de réseaux perturbés qui constituaient le terreau
du développement de sa production d’opium et du trafic mondial qu’il
engendrerait. Enfin, les contradictions flagrantes dont firent preuve
entre eux les services spéciaux des Etats-Unis parachevèrent la
mise en situation des différents acteurs du narcotrafic en Asie.
Les échecs d’interdiction de la Drug Enforcement Administration
(DEA) et les opérations secrètes de la Central Intelligence Agency
(CIA) encourageant le trafic furent similaires dans le Croissant
d’Or comme dans le Triangle d’Or, ne faisant que relier davantage
les deux espaces majeurs mondiaux de production d’opium illicite.
Les émergences respectives du Triangle
d’Or et du Croissant d’Or étaient donc accomplies et leur développement,
qui ne faisait alors que commencer, n’est toujours pas abouti. Les
deux espaces sont désormais liés par le marché commun de l’héroïne
qui, à l’instar de beaucoup d’autres et suivant en cela une tendance
générale, est devenu mondial. Aujourd’hui, le Triangle d’Or et le
Croissant d’Or sont de loin les deux premiers espaces mondiaux de
production d’opium et d’héroïne illicites. Ils fournissaient en effet
97 % de la production illicite mondiale d’opium en 1989 , depuis leurs espaces nationaux et régionaux jusqu’aux
grands centres de consommation occidentaux que sont l’Amérique du
Nord, l’Europe et l’Australie.
Multiplication
des itinéraires du trafic, expansion de la consommation et de ses
maux associés
Depuis les régions de production du Triangle d'Or
et du Croissant d'Or, et au cours des dernières décennies, l’acheminement
des opiacés illicites, opium, morphine et héroïne, s’est fait au
gré d’une complexification et d’une multiplication des itinéraires
du narcotrafic. Ce phénomène procède lui aussi des processus de
régionalisation et de mondialisation, les flux commerciaux et financiers
s’étant dans le même temps considérablement accrus en nombre comme
en importance. Si la mondialisation a été accélérée de la façon
que l’on sait depuis le XIXe siècle, c’est principalement
grâce aux apports considérables de la technologie aux moyens de
communication, physique notamment. De même que le transport des
pondéreux a profité de l’accroissement des distances parcourues
en un temps sans cesse diminué, le trafic international des drogues
illicites a également été profondément modifié.
Depuis les caravanes muletières des Chin
Haw (Chinois musulmans) du sud de la Chine qui sillonnaient
les sentes du Yunnan, de Birmanie, du Laos et de Thaïlande aux XVIIIe
et XIXe siècles, jusqu’au transport aérien ou au cargo
maritime du XXe siècle, la rapidité comme les quantités
de drogues illicites transportées ont été d’autant plus augmentées
que l’explosion du volume global des échanges commerciaux entre
l’Asie, l’Afrique, l’Europe et les Amériques permettait aisément
leur dissimulation dans le fret. En Asie du Sud-Ouest, si les caravanes
de camélidés sont toujours utilisées par les trafiquants à travers
les frontières afghane, iranienne et pakistanaise, l’accroissement
du cabotage et du nombre de cargos, le long de la côte pakistanaise
du Makran notamment, a là aussi accru le volume du trafic de
l’héroïne, produit au demeurant fort peu volumineux et de moindre
poids que l’opium.
Certes, le développement croissant des déplacements
personnels, pour raisons commerciales, éducatives ou touristiques,
a grandement contribué à la multiplication des acteurs prenant parti
au trafic. Ainsi, les « mules », ces passeurs individuels
qui embarquent ici et là à bord des avions longs courriers, sont
de plus en plus nombreuses à être interceptées par les douanes du
monde entier : Afghans, Chinois, Nigérians, Pakistanais, Philippins
mais aussi ressortissants de pays occidentaux en provenance d’Islamabad,
de Karachi, de Delhi, Bombay ou encore Bangkok. Désormais, toutes
les routes et tous les moyens sont bons pour acheminer, au détail
ou en gros, des drogues illicites depuis les régions de production
jusqu’aux centres de consommation du Nord. Toutefois, l’héroïne
qui est produite à partir de l’opium du Triangle d'Or et du Croissant
d'Or est surtout acheminée vers les grands centres mondiaux de consommation,
respectivement l’Amérique du Nord et l’Europe, via les routes
terrestres et maritimes. Le fret aérien est en effet surveillé de
façon très stricte, ce qui interdit l’envoi de toute quantité trop
importante et restreint donc le trafic illicite à celui que les
passeurs individuels pourront prendre en charge sur eux-mêmes ou
dans leurs bagages.
D’autre part, comme nous l’avons vu, la production
et le trafic de drogues illicites en Asie ont trouvé des terreaux
fertiles d’abord dans les dynamiques politiques et économiques des
colonisations, puis dans les affrontements de la guerre froide par
acteurs interposés. Toutefois, d’autres aspects de la mondialisation,
plus récents ceux-là, ont quant à eux favorisé la pérennisation
des espaces de production du Triangle d’Or et Croissant d’Or et
la diversification des routes d’exportation de leurs productions
à travers le continent et vers les centres mondiaux de consommation.
Ainsi, si les évolutions récentes
de la production illicite d’opiacés en Asie ont été rythmées principalement
par la perpétuation de crises politico-territoriales d’échelles
nationales en Birmanie et en Afghanistan – les économies de guerre
civile se nourrissant aisément des économies de la drogue et vice
versa –, la diversification et la complexification des routes du
trafic ont quant à elles correspondu à des bouleversements politico-territoriaux
d’échelle transfrontalière et régionale avec, surtout, la chute
de l’Union soviétique et l’accès à l’indépendance des républiques
d’Asie centrale.
La fin d’une certaine période conflictuelle
de la mondialisation, celle de la guerre froide, a certes imposé aux
acteurs des théâtres des conflits afghan et birman de modifier leurs
sources de financement, en substituant les revenus des drogues illicites
aux subsides étrangers qu’un camp ou que l’autre versait depuis des
décennies. Mais elle a également permis, à travers la modification
majeure de la scène géopolitique asiatique à laquelle elle a contribué,
que les narcotrafiquants bénéficient de nouvelles opportunités pour
développer leur commerce. En effet, le regain de production d’opium
auquel on a pu assister tant en Afghanistan qu’en Birmanie à partir
de la fin des années 1980 et surtout du début des années 1990 a également
correspondu, de part et d’autre, à la réouverture commerciale de frontières
qui étaient longtemps restées fermées, voire hermétiques.
Depuis le Triangle d’Or…
L’ouverture récente des 1 154 kilomètres de la Burma
Road (de Lashio, en Birmanie, à Kunming, en Chine), après sa reconstruction en 1937 par la
Chine, répondait certes à un objectif géostratégique et géopolitique
qui est encore aujourd’hui, sinon plus que jamais, d’actualité :
celui de l’accès chinois à l’Asie du Sud-Est et à l’Océan indien,
via la Birmanie. Mais c’est la réouverture de cette route,
résultant de motivations politiques chinoises d’accès géographique,
qui a, sinon permis, du moins favorisé l’explosion du narcotrafic
en Chine au cours années 1990, comme la véritable épidémie cumulée
d’héroïnomanie et de VIH / sida qui s’y développe désormais. Ainsi,
à titre d’exemple, entre 1962 et 1988, lorsque le commerce frontalier
avec la Chine était fermé, la précieuse jadéite, qui, en Birmanie,
alimentait la caisse de guerre de la Kachin Independence
Organization (KIO) et expliquait donc son très faible
recours à l’économie de l’opium (comparativement à certains mouvements
shan par exemple, donc celui du « roi de l’opium » Khun
Sa), était exportée, comme l’opium et l’héroïne, vers Hong
Kong via la Thaïlande (Chiang Maï). Mais, après 1988 et l’ouverture de la frontière sino-birmane
au commerce, la jadéite et l’héroïne ont pris la même « nouvelle »
route, celle de la Chine, via les villes frontalières chinoises
du Yunnan de Ruili et Wanting qui, comme Mae Saï et Mae Sot en Thaïlande, abondent en commerces de pierres précieuses
et en narcotrafiquants.
La Chine est désormais devenue la principale voie
d’exportation de l’héroïne birmane ainsi qu’un axe significatif
du trafic de méthamphétamine (une drogue de synthèse, produite en
masse dans l’est de la Birmanie), les saisies chinoises d’héroïne
birmane comptant pour 90 % de celle d’origine sud-est asiatique.
D’ailleurs, et de façon significative, les proportions alarmantes
que prend le narcotrafic dans la périphérie du Triangle d’Or, ont
même poussé la Chine à accepter l’implantation d’une station d’écoute
et d’observation états-unienne près de Ruili
dès 1995. Sa mission est de surveiller les mouvements des narcotrafiquants
le long des 1 200 kilomètres de frontière sino-birmane, et
son implantation, ainsi que la première visite officielle d’un « tsar
antidrogue » des Etats-Unis en 2000, montre clairement avec
quel sérieux la Chine considère la menace posée par le narcotrafic.
Longtemps concentrés en Thaïlande, dont le réseau routier est particulièrement
bien développé pour la région, les itinéraires empruntés par les
trafiquants d’héroïne du Triangle d'Or ont donc été réorientés lors
de la dernière décennie (carte 2). L’intensification de la lutte
antidrogue menée par les forces thaïlandaises d’une part, et l’ouverture
de la Chine et de l’Inde du Nord-Est au commerce continental d’autre
part, ont permis et encouragé une importante diversification des
itinéraires du narcotrafic depuis la Birmanie. Les flux de « China
White », l’héroïne n° 4, pure à 98 %, ont ainsi progressivement
délaissé la Thaïlande au profit du Yunnan, du Laos et des Etats
indiens du Nord-Est : l’Arunachal
Pradesh, Nagaland, Manipur et Mizoram, tous frontaliers de
la Birmanie.

Depuis cette réorientation des routes de l’héroïne,
la Thaïlande a toutefois connu une nouvelle vague de trafic de drogues
illicites, la méthamphétamine (yaa
baa en thaï), produite massivement
dans les laboratoires de la United
Wa State Army étant écoulée presque totalement vers les centres
de consommation urbains et ruraux thaïlandais. Si plusieurs centaines de milliers de pilules
de méthamphétamine birmane ont été saisies pour la première fois
en Europe en 2001 (Suisse), cette production est toutefois majoritairement
destinée à la consommation régionale d’Asie du Sud-Est. Quant à
l’héroïne birmane, si elle est certes vendue en Asie, elle est surtout
exportée en Australie et en Amérique du Nord, via Hong Kong, et Taiwan par exemple.
Les itinéraires de ce trafic international
empruntent les routes d’Asie en favorisant l’apparition et surtout,
la croissance de la consommation en Inde et en Chine, importants pays
de transit. C’est aussi via les routes de l’héroïne que le
trafic et la consommation par voie intraveineuse propagent de façon
alarmante l’épidémie du VIH / sida et diverses hépatites. Il semble
désormais que la pandémie du sida se développe, en Asie tout au moins
(Asie centrale et Chine, mais aussi Russie), d’abord parmi les consommateurs
d’héroïne, avant même de concerner les autres populations à risque,
prostitué(e )s notamment. Ainsi, le Yunnan et le Manipur, par où passent
certains de ces nouveaux itinéraires du narcotrafic d’origine birmane,
sont de loin les régions chinoise et indienne les plus affectées par
le VIH/sida. Le phénomène tend d’ailleurs à se répéter tant au Kazakhstan
qu’en Sibérie orientale, avec de l’héroïne provenant pour partie du
Triangle d’Or mais aussi et surtout du Croissant d’Or
.
…et depuis le Croissant d’Or…
Pendant les décennies 1980 et 1990, l’Iran et le
Pakistan ont connu, à partir de l’Afghanistan et de sa production
croissante, une augmentation régulière du narcotrafic :
le Pakistan principalement à cause de son rôle et de celui de la
CIA dans la guerre d’Afghanistan, et l’Iran, à cause de sa localisation
géographique, de son rôle historique d’axe caravanier majeur et
de sa longue tradition de consommation. Toutefois, lors de la dernière
décennie, les efforts déployés par les forces pakistanaises et iraniennes
dans le cadre de la lutte antidrogue se sont intensifiés et les
saisies se sont multipliées. Mais l’Afghanistan exporte toujours
ses productions d’opium et d’héroïne vers le Pakistan, via
la North West Frontier Province
et les réseaux de narcotrafiquants de la région de Peshawar d’une
part, et via le Baloutchistan d’autre part. Du Pakistan,
des flux contraires de précurseurs chimiques nécessaires à la fabrication
d’héroïne pénètrent quant à eux en Afghanistan, comme les armes
le faisaient durant la guerre soviéto-afghane, via, entre
autres, le poste-frontière de Torkham, entre la Khyber Pass et
Jalalabad. Cette route qui relie Kaboul à Peshawar est, pour
diverses raisons, l’une de plus importantes voies du narcotrafic
entre les deux pays. En effet, la province du Nangrahar est l’une
des toutes premières régions de production afghane et d’importants
marchés de l’opium existent le long de cet axe commercial majeur.
Avant que, dans les années 1990, la lutte antidrogue
ne diminue considérablement le nombre des laboratoires de transformation
d’héroïne dans les zones tribales du Pakistan, les itinéraires du
narcotrafic empruntaient les routes allant à Karachi mais aussi
les pistes de contrebande à destination de l’Inde et, surtout, de
l’Iran. La république islamique a toutefois rompu de façon on ne
peut plus claire avec les us et coutumes perses du commerce de l’opium.
En effet, Téhéran a désormais mis en place un gigantesque dispositif
de lutte antidrogue sur son territoire, équipant ses frontières
afghane et pakistanaise de barrières, fossés et miradors, construit
des barrages en travers de ses vallées et des routes frontalières
pour les très nombreuses patrouilles de ses forces antidrogue. Cette
lutte que mène l’Iran contre le trafic d’opiacés en provenance d’Afghanistan,
directement ou via la North
West Frontier Province et le Baloutchistan
pakistanais, lui coûte une véritable fortune, tant financièrement
qu’humainement, les pertes en hommes étant extrêmement importantes.
Mais, au cours de la dernière décennie, la scène régionale du narcotrafic
a connu de profonds changements. En effet, en ayant fortement contribué
à la chute annoncée de l’Union soviétique, le conflit soviéto-afghan,
qui a pris fin en 1989, a bouleversé l’échiquier géopolitique régional
et même mondial et donc notamment contribué à la réorientation des
flux de drogues illicites. Avec la dissolution de l’URSS, l’Afghanistan
perdait sa fonction stratégique et historique d’Etat-tampon,
héritée des rivalités impériales du Great
Game entre Russes et Britanniques. Il devenait aussi moins
enclavé puisque après plus d’un siècle de fermeture quasi hermétique,
ses frontières septentrionales étaient soudainement rouvertes et
le commerce avec les républiques nouvellement indépendantes d’Asie
centrale (1991) redevenait possible, lui permettant ainsi de retrouver
son statut historique de carrefour des routes commerciales régionales
et continentales. L’occupation soviétique de l’Afghanistan avait
en effet perturbé les vieilles routes de la contrebande régionale
jusqu’à les couper. Le commerce avait donc été détourné vers le
Pakistan, les marchands de Herat ne se rendant alors plus à Meched,
en Iran, mais, via Kandahar, à Quetta, au Pakistan. Toutefois,
avec la fin du conflit qui l’opposait à l’URSS, l’Afghanistan renouait
alors aussi avec son passé de territoire convoité, ou au moins avec
les rivalités historiques des Etats voisins qui, cherchant tous
à y étendre leurs aires d’influence respectives, ont fait du conflit
afghan un conflit à forte dimension transnationale.
Depuis le Croissant d'Or et son espace majeur de
production d’opiacés illicites – l’Afghanistan –, les routes de
l’opium et de l’héroïne ont donc connu d’importants bouleversements,
notamment liés à la répression iranienne et à l’ouverture de certaines
frontières et régions d’Asie au commerce continental (carte 2).
Mais c’est à partir de 1994 qu’une autre modification de la scène
politico-territoriale, afghane cette fois, a profondément bouleversé
la géographie des axes de communication de la région en permettant
réellement la réouverture des liens physiques entre l’Asie centrale
et l’Asie du Sud. L’avancée rapide des taliban dans le pays
a en effet permis, dès 1994, sinon la réouverture de l’axe routier
majeur allant du Pakistan au Turkménistan, via Herat en Afghanistan,
du moins sa fréquentation en toute sécurité. Le contexte politique et commercial plus large de l’émergence des
taliban était en effet celui qui correspondait à un besoin
réel du Pakistan d’ouvrir des routes commerciales avec l’Iran, et
surtout avec l’Asie centrale, laquelle n’était alors ouverte que
depuis trois ans mais inaccessible en raison de la forte insécurité
qui caractérisait le territoire afghan, soumis aux incessantes rivalités
de ses multiples commandants locaux.
C’est dans ce contexte que le Turkménistan et, plus largement,
l’Asie centrale, ont émergé au milieu des années 1990 en tant qu’itinéraire
privilégié du narcotrafic, principalement à la suite de l’apparition
sur la scène afghane du mouvement des taliban, la conquête
de l’Afghanistan par ces derniers étant directement liée au rôle
stratégique vital de la route reliant d’une part Quetta, au Pakistan,
à Achkhabad, au Turkménistan, via Kandahar, et d’autre part,
via Herat, Quetta à Meched, en Iran. Face aux répressions
iranienne et pakistanaise, et grâce aux indépendances récemment
acquises par ses républiques, c’est donc l’Asie centrale qui, au
cours des années 1990, est devenue l’exutoire majeur du narcotrafic
d’origine afghane. Ainsi, le Turkménistan, certes, mais aussi l’Ouzbékistan,
le Tadjikistan, le Kirghizstan, le Kazakhstan et, plus au nord,
la Russie, voient désormais transiter d’importantes quantités d’héroïne
sur leurs territoires respectifs.
Et là aussi, comme en Chine et dans
le nord-est de l’Inde, l’épidémie du VIH / sida témoigne du recours
croissant que font les narcotrafiquants aux routes d’Asie centrale.
Une importante partie de l’opium afghan passe toutefois toujours par
l’Iran, ainsi qu’en témoignent les saisies qui sont régulièrement
effectuées en Turquie, où l’opium est transformé en héroïne ou exporté
en Europe de l’Est afin de l’être. Les itinéraires méridionaux sont
donc loin d’avoir été totalement délaissés. Ainsi, le Baloutchistan
pakistanais, qui partage environ 1 200 kilomètres de frontière
avec l’Afghanistan, 900 avec l’Iran, et en possède 700 de côtes (Makran), reste encore le lieu privilégié de tous les trafics
en provenance ou à destination de l’Afghanistan, qu’il s’agisse de
biens de consommation courants, de pétrole ou bien sûr de drogues
illicites.
…vers le reste du monde.
Que ce soit en empruntant les routes des Balkans,
de la Russie, du Caucase ou d’Asie centrale, où les processus de
décomposition territoriale et politique et les conflits qui caractérisent
les régions de l’ex-URSS facilitent bien sûr grandement le développement
des routes du narcotrafic, et où les consommateurs se font de plus
en plus importants, les opiacés du Croissant d’Or rejoignent principalement
les marchés de consommation d’héroïne de l’Europe orientale et occidentale.
Si ces flux originaires d’Asie du Sud-Ouest prennent donc la direction
de l’ouest, ceux d’Asie du Sud-Est, du Triangle d'Or, eux, ont tendance aller vers l’est, pour alimenter principalement
l’Amérique du Nord en héroïne (carte 3). La Chine, certes, est également parcourue par
les itinéraires du trafic international des drogues illicites en
provenance de Birmanie, et constitue désormais un marché de consommation
en pleine expansion, au même titre que les régions les plus reculées
de la Russie sibérienne.

Mais l’Afrique est également devenue
un centre important du trafic de l’héroïne du Triangle d'Or et surtout
du Croissant d'Or, via les côtes orientales du continent
et, par voie aérienne, via le Nigeria, véritable plaque tournante
régionale. Il apparaît donc, à travers le phénomène de complexification
et de multiplication des itinéraires du narcotrafic des opiacés
asiatiques, et ainsi que l’établit le rapport
mondial sur les drogues rédigé par le bureau des Nations
unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (OCDPC),
que « le trafic des drogues se caractérise par une tendance
à la mondialisation et à la multiplication des itinéraires, le nombre
des pays et territoires faisant état de saisies de drogues étant
passé de 120 en 1980-81 à 170 en 1997-98 ».
D’autre part, les Nations unies « soulignent
que le problème des drogues a des répercussions encore plus vastes,
qui tiennent à la fois à la propagation des maladies infectieuses,
au blanchiment d'argent, à la corruption et au financement de groupes
rebelles ou terroristes... Plus de 130 pays et territoires, appartenant
tant au monde développé qu'au monde en développement, signalent
désormais à l'OCDPC l'existence de problèmes liés à l'abus des drogues ».
Le trafic international des drogues illicites,
qui a procédé de certains processus de mondialisation parmi les
plus anciens et les plus récents, est désormais bel et bien ancré
dans la mondialisation moderne des échanges, notamment en se développant
dans les espaces de dépression économique et politique dont le monde
recèle sur tous les continents. Mais il est un aspect de la mondialisation
qui a ses origines au début du XIXe siècle et dont les
impacts et les conséquences – sur les conditions politiques, économiques
et territoriales qui ont permis la production, le trafic et la consommation
des drogues illicites – sont incontournables pour comprendre la
situation mondiale actuelle. En effet, lorsque l’on considère que
les deux principaux pays producteurs illicites d’opiacés au monde,
l’Afghanistan et la Birmanie, sont – ou ont été jusqu’à récemment
pour le premier – deux Etats paria mis au ban de la communauté internationale,
alors le régime global de prohibition de certaines drogues – avatar
juridique de la mondialisation – prend tout son sens. Car la prohibition,
en plus de rentabiliser le commerce illicite, autorise et, même,
justifie, l’imposition de sanctions et d’embargos.
L’Afghanistan et la Birmanie ont en effet tous
les deux connu une considérable augmentation, voire une explosion,
de leurs productions respectives d’opiacés qui a correspondu à l’ouverture
ou à la réouverture (potentielles) du pays au commerce extérieur
et à l’économie de marché. Dans les deux pays, la réouverture des
axes de communication externe, vers l’Asie centrale et la Chine,
se sont traduits par l’accroissement significatif du narcotrafic
le long de ces routes d’un certain renouveau commercial. Dans les
deux pays, les régimes au pouvoir ont clairement toléré le développement
de l’économie de la drogue, et ils en ont bénéficié, au moins par
la taxation (taxes islamiques pour les taliban : zakat,
ushr) et les accords de cessez-le-feu
(entre la junte birmane et certains groupes armés, notamment la
United Wa
State Army). La communauté internationale,
en imposant leur isolement économique et diplomatique, en faisant
de ces deux pays des Etats parias, n’a pas résolu les problèmes
qu’elle voulait résoudre. S’il n’existe certes pas de lien causal
direct et absolu entre l’isolement diplomatique de l’Afghanistan
et de la Birmanie et l’augmentation de leurs productions de drogues
illicites, il est néanmoins permis de penser que les sanctions qui
leur ont été imposées ont pu encourager le recours à l’économie
de la drogue par des populations et dans des pays de plus en plus
isolés. La politique internationale d’isolement de la Birmanie et
de l’Afghanistan n’ayant pas semblé avoir un effet positif sur leurs
conflits internes, sur l’état des questions démocratiques et des
droits de l’homme, ou sur celui de la production de drogues, il
est alors permis de penser que, dans une certaine mesure, isolement
et sanctions n’ont d’incidence que sur les conséquences engendrées
par les situations, et non pas sur leurs causes. Ainsi, si l’isolationnisme
a certainement pu favoriser le développement de l’économie des drogues
illicites en Birmanie et en Afghanistan, l’isolement international
l’a sans aucun doute encouragé.
Ainsi, en Afghanistan comme en Birmanie l’économie
de l’opium affiche une très nette dimension politique, géopolitique
même. Les contextes politiques y prévalent en effet très nettement,
ou peuvent y prévaloir, sur les conditions économiques, ainsi que
les coïncidences entre les occurrences politiques majeures – dans
les deux pays ou dans ceux du Croissant d’Or et du Triangle d’Or
– et les évolutions des productions tendent clairement à le montrer.
Le marché de l’opium relève d’une problématique géopolitique à part
entière et son développement, positif ou négatif, relève plus de
facteurs politiques qu’économiques dès lors que ce sont les rapports
de forces et les relations de pouvoir entre les différents acteurs
(commandants locaux afghans, junte birmane et rebellions armées),
et leurs traductions territoriales, qui déterminent l’étendue et
l’intensité des productions.
D’autre part, de la même façon qu’il a pu être
dit que la drogue était le nerf de la guerre et qu’elle pouvait
en devenir son enjeu, si en Birmanie les
décisions politiques majeures ont très nettement contribué à l’augmentation
de la production d’opium, c’est, comme désormais en Afghanistan,
la prépondérance économique et stratégique de l’opium, son importance
en tant qu’outil de négociation et de tractation, qui définissent
en partie la latitude des décisions politiques qui peuvent être
prises par les différents acteurs du système, qu’il s’agisse des
Etats, des organisations internationales, ou encore des narcotrafiquants.
Le dilemme est le même pour la junte birmane que celui qui existait
pour le régime taliban en Afghanistan, où les impératifs
de politique intérieure sont incompatibles avec ceux de la politique
extérieure. Ne pas s’allier aux armées ethniques et narcotrafiquantes
en Birmanie, ou s’aliéner les paysans producteurs d’opium en Afghanistan,
reviendrait tout simplement pour les pouvoirs en place à échanger
un semblant d’autorité interne contre une reconnaissance externe
partielle et à la valeur toute relative sur la scène géopolitique
intérieure. On peut observer à travers ces exemples que des décisions
politiques ont très clairement rythmé le développement de la production
d’opiacés, et que si les conditions économiques et les motivations
qu’elles ont pu susciter ont certes provoqué un recours à l’économie
de la drogue, c’est dans une large mesure grâce à ces décisions
politiques qui les ont rendues possibles.
L’importance du facteur politique
dans le développement de l’économie des drogues illicites, donc, est
d’autant plus évident que si la production, le commerce et la consommation
sont frappés d’illégalité, c’est avant toute autre chose en raison
de l’application mondiale des logiques prohibitionnistes. En effet,
le « régime global de prohibition des drogues » a en quelque
sorte rentabilisé le recours à l’économie des drogues illicites,
en Afghanistan et en Birmanie, certes, mais aussi dans nombre d’autres
pays .
Mondialisation et
caractère illicites de certaines drogues
Quintessence de l'économie informelle puisque économie illégale,
certes, mais concernant des produits illicites, l'économie des drogues
illicites est clairement le résultat de l'intervention étatique
à l'échelle mondiale. Ethan A. Nadelmann
explique en effet comment la place de l'Etat et de la loi, des normes
internationales, constitue un aspect fondamental de la problématique
des drogues (licites et illicites) dans le monde d'aujourd'hui.
D’une part, les « régimes globaux de prohibition » des
drogues témoignent de la nature des relations Nord-Sud dès lors
que l’on prend conscience que « la construction des normes
internationales constitue un enjeu et un instrument de pouvoir de
certains d'entre eux, notamment du Nord sur le Sud ». D’autre part, phénomène politique par excellence
et fondamentalement à l’origine de l’ampleur prise par l’économie
illégale des drogues illicites, la prohibition, en imposant le caractère
illicite de certaines drogues et de leur commerce, « différencie
cette activité des autres formes de capital : la rotation du
capital est très élevée et les marges des bénéfices très importantes ».
La prohibition permet de dégager des « profits élevés qui dynamisent
l’économie de la drogue malgré son illégalité ; mais c’est
aussi parce qu’elle est illégale et risquée qu’elle est hautement
rentable ». Ainsi, le commerce des drogues illicites procède
d’une « économie dynamisée par la répression » alors que, comme le remarque justement Guillermo
R. Aureano, la prohibition, elle, « procède
d’un ensemble de décisions politiques, qui définissent la légalité
ou l’illégalité d’une drogue, et déterminent donc ses conditions
de production, celles de sa commercialisation et de son usage ». La production, le trafic et la consommation
de drogues ne se développent que lorsqu’elles bénéficient, à une
échelle ou à une autre dans le monde fini qui est le nôtre, de conditions
politiques qui leur sont favorables, ainsi que l’histoire de l’industrie pharmaceutique
ne cesse de l’indiquer.
La prohibition telle que nous la connaissons actuellement
est l’aboutissement d’un processus historique dont les origines
remontent au début du XXe siècle, lorsqu’un régime international
de contrôle des drogues a été élaboré par les Etats-Unis. Là encore,
l’adoption des logiques et des politiques prohibitionnistes a procédé
des dynamiques de la mondialisation, en l’occurrence de certaines
formes d’impérialisme, culturel (moral et éthique), économique,
législatif et militaire. En effet, les « puissances européennes
ont efficacement contesté la position prohibitionniste des Etats-Unis
jusqu’à la fin des années 1950, au moment où elles ont cessé de
tirer des profits fiscaux du commerce du pavot et du chanvre dans
leurs colonies ».
Désormais, à l’échelle mondiale, les normes en
matière de drogues illicites relèvent de l’adoption de trois textes
par les Nations unies, la Convention unique sur les stupéfiants
de 1961, la Convention sur les substances psychotropes de 1971 et
la Convention contre le trafic illicite des stupéfiants et des substances
psychotropes de 1988. Enfin, diverses instances internationales appliquent
les principes de ces traités, ou du moins tentent de les faire respecter :
l’Organe international de contrôle des stupéfiants (OICS), et l’Organe
pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (ODCCP),
dont dépend le Programme des Nations unies pour le contrôle international
des drogues (PNUCID). Il ne faut pas omettre, dans ce dispositif
international de lutte contre les drogues illicites et leurs maux
sanitaires et financiers associés, des institutions telles que l’Organisation
mondiale de la santé (OMS), l’Organisation internationale de la
police criminelle (OIPC, ou Interpol), le Conseil de coopération
douanière (CCD) et le Groupe d’action financière internationale
(GAFI, créé par le G-7). Certes, organisations nationales et régionales
ne manquent pas non plus dans ce paysage législatif et répressif
avec, par exemple, pour les régions d’Asie principalement concernées,
le Office of the Narcotics Control Board (ONCB) thaïlandais et la Shanghai Cooperation Organization (SCO,
anciennement Shanghai Five) qui
réunit la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizstan, l’Ouzbékistan, la
Russie et le Tadjikistan.
Les drogues illicites font donc plus que jamais
partie du processus de mondialisation, que cela concerne les trafiquants
qui bénéficient directement de la prohibition, ou de celui des Etats
qui, en menant leur « guerre à la drogue », profitent
indirectement de l’opportunité que leur production et leur commerce
fournissent à leurs interventionnismes respectifs. En effet, depuis
que l’administration Nixon l’a déclarée en 1971, la guerre à la
drogue est menée par de nombreux Etats à l’échelle mondiale, depuis
l’Amérique latine jusqu’en Asie, en passant par l’Europe et l’Afrique.
Elle est désormais d’autant plus justifiée, ou du moins perçue comme
telle par les sociétés, qu’elle est considérée comme le corollaire
indispensable de la guerre contre le terrorisme, une autre activité
transnationale que la mondialisation et les rapports de forces quasi
impériaux qui ont été les siens jusqu’à la fin de la guerre froide
ont grandement facilitée.
La problématique des drogues illicites
est riche d’enseignements dans un monde dont l’interdépendance se
fait croissante et dans lequel les disparités et les inégalités sont
de plus en plus révélées et exploitées par les dispositifs transnationaux
qu’acteurs étatiques et non-étatiques élaborent. En effet, la géographie
des drogues illicites est à considérer au regard de celle de la distribution
mondiale et asymétrique du pouvoir, des richesses et des revenus,
et de ses impacts sur les crises et les conflits. La mondialisation
contient, à travers les inégalités qui sont les siennes, mais aussi
à travers l’imposition d’un régime global de prohibition, les germes
et les conditions du recours à l’économie des drogues illicites.
Ahmed SEYF, « Obstacle to the Development of Capitalism
: Iran
in the Nineteenth Century », Middle Eastern Studies, Vol. 34 N° 3, July 1998
: 54-82.
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