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Trafic de drogue:
les routes des opiacés afghans
Pierre-Arnaud Chouvy
CNRS – PRODIG
L’histoire de l’Asie est depuis
quelques siècles marquée par celle de l’économie
illicite des opiacés, ces dérivés de
l’opium dont la production est permise par la culture
du pavot à opium. En Asie, le « Triangle d'Or
» (stricto sensu les espaces frontaliers contigus de
la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande) et du «
Croissant d'Or » (stricto sensu ceux de l’Afghanistan,
de l’Iran et du Pakistan) sont les deux espaces actuels
de production illicite d’opium (1). Les années
2000 ont toutefois vu la production afghane augmenter jusqu’à
atteindre un record de 6 100 tonnes d’opium en 2006,
dépassant donc de loin la production birmane qui a
chuté de 1 791 tonnes en 1993 (record birman) à
315 tonnes en 2006, et celle du Laos qui est passé
de 275 tonnes en 1989 (record laotien) à 20 tonnes
en 2006 (2). L’Afghanistan est donc devenu le tout premier
producteur illicite d’opium au monde et, assez logiquement,
le premier exportateur d’opium et d’héroïne
à destination des marchés de consommation asiatiques
et européens.
L’Afghanistan, source de
l’essentiel des opiacés illicites mondiaux
En Afghanistan, la production d’opium qui ne dépassait
pas 200 tonnes d’opium avant le conflit soviéto-afghan
(1979-1989) a été multipliée par 10 au
cours de la guerre. Les causes de ce développement
ont été moins les besoins des moudjahidin de
financer leurs achats d’armes, puisqu’ils les
recevaient déjà en grande quantité de
la part de leurs divers soutiens, que l’absence de contrôle
de l’État sur son territoire d’une part,
et, d’autre part, les besoins des paysans et des réfugiés
dans un pays dévasté par la guerre.
De fait, après 1989, la situation a été
aggravée par les conflits entre différentes
factions et, selon la première enquête de terrain
des Nations unies, la production d’opium se situait
ainsi autour de 3 400 tonnes en 1994. Les taliban se sont
ensuite contentés de gérer la situation en taxant
les paysans et les trafiquants jusqu’à ce que
l’Afghanistan connaisse la récolte record de
1999 avec 4 600 tonnes d’opium.
Ensuite, l’interdiction de production d’opium
prononcée par leur dirigeant, en juillet 2000, alors
qu’il existait dans le pays des stocks très importants,
a abouti à une quasi disparition de la culture du pavot
dans les zones contrôlées par les taliban. Mais
la chute des taliban, à l’automne 2001, a largement
contribué au regain de production, les paysans semant
à nouveau le pavot à une large échelle
afin de pouvoir compenser les pertes provoquées par
l’interdit de l’année précédente.
De fait, avec environ 3 400 tonnes d’opium, la récolte
2002 a de nouveau propulsé l’Afghanistan au niveau
de premier producteur mondial. Mais c’est en 2006 que
le record absolu a été atteint avec 6 100 tonnes
d’opium récoltées sur 165 000 hectares
de pavot (3), suscitant de nombreuses inquiétudes à
l’intérieur du marché de consommation
historique de l’héroïne afghane : l’Europe.
L’opium afghan est en effet principalement produit pour
l’obtention d’héroïne et une partie
croissante des récoltes afghanes est transformée
en morphine base ou en héroïne dans des laboratoires
à l’intérieur même du pays. Le reste
de la transformation s’effectue à l’extérieur,
le long des itinéraires du trafic, en particulier en
Turquie. Mais les itinéraires par lesquels transitent
les drogues illicites et ceux, inverses, des précurseurs
chimiques permettant l’extraction de la morphine et
sa transformation en héroïne, n’ont pas
seulement d’importance en tant que voies d’acheminement
des produits illégaux. Ils permettent aussi l’expansion
de diverses nuisances, le commerce et la consommation des
drogues illicites ayant en effet des retombées économiques
néfastes et provoquant de graves problèmes d’ordre
sanitaire, au nombre desquels figure bien sûr la propagation
de la pandémie du sida (4).
Les routes du trafic : une diversité
et une complexité croissantes
Historiquement, l’héroïne qui provient de
la transformation de l’opium afghan alimente la consommation
européenne, principalement depuis l’est de l’Europe,
via les Balkans et la Hongrie notamment, mais aussi via les
républiques baltes et les pays nordiques. Ainsi, à
titre d’exemple, le gouvernement britannique estime
que plus de 90 % de l’héroïne qui pénètre
son marché est raffinée à partir d’opiacés
issus d’Afghanistan.
A l’échelle continentale, on peut distinguer
deux axes majeurs qui permettent d’exporter les opiacés
vers l’Europe occidentale : au sud d’abord, la
voie historique iranienne, prolongée par la route des
Balkans et, au nord, celle, beaucoup plus récente,
de l’Asie centrale, jusqu’à l’Europe
de l’Est via la Russie et l’Ukraine.
Les flux des opiacés afghans suivent donc une direction
majoritairement est-ouest, les trafiquants ne cessant d’élaborer
une multitude d’itinéraires pour s’adapter
à des conditions locales qui ont connu une évolution
majeure au début des années 1990 avec la chute
de l’Union soviétique. Le reste de l’Asie
est en grande majorité fourni par de l’héroïne
sud-est asiatique, birmane surtout, même si le sous-continent
indien, en position d’interface entre les deux plus
grands producteurs illicites d’opium que sont l’Afghanistan
et la Birmanie, est aussi en partie alimenté en héroïne
afghane.
La voie historique du trafic d’opiacés afghans
est donc celle des itinéraires qui empruntent les routes
et les pistes qui franchissent les frontières de l’Iran
et du Pakistan, soit pour y êtres consommés,
les deux pays faisant figure de tous premiers consommateurs
mondiaux, soit pour être réexportés. Lorsqu’ils
n’empruntent pas les voies terrestres en direction de
la Turquie, du Caucase ou de l’Inde, qui sont autant
de marchés de consommation ou d’étapes
du narcotrafic, ces flux peuvent rejoindre les ports des côtes
iraniennes et pakistanaises ou, bien sûr, prendre la
voie des airs.
Mais les opiacés quittent désormais aussi la
région par l’Asie centrale dont les Etats indépendants
depuis 1991 sont devenus autant d’exutoires très
difficiles à contrôler. Le Tadjikistan et, dans
une moindre mesure, l’Ouzbékistan et le Turkménistan,
qui partagent tous des frontières terrestres avec l’Afghanistan,
sont devenus des axes majeurs du narcotrafic régional,
à destination de l’Europe bien sûr, mais
aussi, et de façon croissante, vers les marchés
de consommation centre-asiatique et russe, en plein développement.
De fait, la dichotomie, longtemps persistante, selon laquelle
le Sud produisait des drogues consommées au Nord, est
désormais très largement invalidée par
l’explosion de la consommation des années 1980,
et surtout 1990, dans l’immense majorité des
pays producteurs. Le phénomène concerne d’ailleurs
également les pays exportateurs ou de transit, comme
en Asie centrale et en Russie où la consommation locale
favorise le recours à l’utilisation de petits
passeurs eux-mêmes consommateurs, et où le trafic
encourage quant à lui la consommation en rendant un
produit aisément disponible.
Après avoir transité par l’Iran et la
Turquie, les opiacés afghans empruntent principalement
la route des Balkans, alors qu’après l’Asie
centrale ils suivent les routes russes et caucasiennes. Mais
l’estimation des importances relatives de ces deux axes
est d’autant plus difficile que le transit est soumis
aux aléas de la répression comme de la consommation
(5). En tout état de cause, et quelles que soient les
routes, les opiacés afghans alimentent régulièrement
la consommation européenne d’héroïne
via plusieurs grands itinéraires de pénétration.
Ainsi, dans son rapport 2006 sur l’état du phénomène
de la drogue en Europe (6), l’Office européen
des drogues et des toxicomanies (OEDT) confirme que «
l’héroïne consommée en Europe est
principalement produite en Afghanistan » et que c’est
en Europe que l’on « continue de saisir les plus
grandes quantités d’héroïne au monde
». L’OEDT indique aussi que les saisies ont augmenté
dans les pays de l’Europe du Sud-Est (l’OEDT y
inclut la Turquie) au point de dépasser celles effectuées
en Europe occidentale et orientale en termes de volumes interceptés.
Sans préjuger de l’impact direct qu’une
augmentation durable de la production afghane aurait sur la
l’offre et la consommation d’héroïne
en Europe, l’OEDT indique que « Cette tendance
à la hausse des saisies d’héroïne
non seulement met en exergue la valeur d’une action
coordonnée contre le trafic au niveau européen
au sens large, mais soulève également des questions
importantes concernant l’impact de la production accrue
d’héroïne sur le marché européen
». Toujours est-il que l’OEDT signale que «
Les indicateurs globaux donnent à penser que l’incidence
de la nouvelle consommation d’héroïne se
réduit encore en Europe pour atteindre ce qui est probablement
une situation stable ».
(1) Chouvy P.-A., 2002, Les
territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle
d’Or et du Croissant d’Or, Olizane, Genève, 539
p.
(2) United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC), 2006, World
Drug Report 2006, United Nations, Vienna.
(3) Chouvy P.-A., 2006, « Le
défi afghan de l’opium », Etudes, décembre
2006, pp. 597-607.
(4) Chouvy P.-A., « Trafic
de drogue et conséquences sanitaires en Afghanistan et en Asie
centrale », Toxibase, N° 7, Dossier Thema, septembre
2002, pp. 1-14.
(5) « La
toile de fond des routes de la drogue » : texte d’ouverture
de la conférence ministérielle des 21 et 22 mai 2003
(Conférence préparatoire au G8 tenue au ministère
des Affaires étrangères, à Paris), « Les
routes de la drogue : de l’Asie centrale à l’Europe
». Avec Michel Koutouzis et Alain Labrousse.
(6) Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT),
2006, Rapport
annuel 2006. Etat du phénomène de la drogue en Europe,
Lisbonne, OEDT : pp. 11-12.
Voir, à propos du pavot à opium,
de son histoire et des techniques agricoles
relatives à la production d'opium et d'héroïne :
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