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Trafic de drogue:
les routes des opiacés afghans

Pierre-Arnaud Chouvy
CNRS – PRODIG

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Article paru dans / Article published in :
l'ena hors les murs
Février 2007
n° 368 - La face cachée du monde: les relations internationales illicites

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Trafic de drogue:
les routes des opiacés afghans

Pierre-Arnaud Chouvy
CNRS – PRODIG

L’histoire de l’Asie est depuis quelques siècles marquée par celle de l’économie illicite des opiacés, ces dérivés de l’opium dont la production est permise par la culture du pavot à opium. En Asie, le « Triangle d'Or » (stricto sensu les espaces frontaliers contigus de la Birmanie, du Laos et de la Thaïlande) et du « Croissant d'Or » (stricto sensu ceux de l’Afghanistan, de l’Iran et du Pakistan) sont les deux espaces actuels de production illicite d’opium (1). Les années 2000 ont toutefois vu la production afghane augmenter jusqu’à atteindre un record de 6 100 tonnes d’opium en 2006, dépassant donc de loin la production birmane qui a chuté de 1 791 tonnes en 1993 (record birman) à 315 tonnes en 2006, et celle du Laos qui est passé de 275 tonnes en 1989 (record laotien) à 20 tonnes en 2006 (2). L’Afghanistan est donc devenu le tout premier producteur illicite d’opium au monde et, assez logiquement, le premier exportateur d’opium et d’héroïne à destination des marchés de consommation asiatiques et européens.

L’Afghanistan, source de l’essentiel des opiacés illicites mondiaux
En Afghanistan, la production d’opium qui ne dépassait pas 200 tonnes d’opium avant le conflit soviéto-afghan (1979-1989) a été multipliée par 10 au cours de la guerre. Les causes de ce développement ont été moins les besoins des moudjahidin de financer leurs achats d’armes, puisqu’ils les recevaient déjà en grande quantité de la part de leurs divers soutiens, que l’absence de contrôle de l’État sur son territoire d’une part, et, d’autre part, les besoins des paysans et des réfugiés dans un pays dévasté par la guerre.

De fait, après 1989, la situation a été aggravée par les conflits entre différentes factions et, selon la première enquête de terrain des Nations unies, la production d’opium se situait ainsi autour de 3 400 tonnes en 1994. Les taliban se sont ensuite contentés de gérer la situation en taxant les paysans et les trafiquants jusqu’à ce que l’Afghanistan connaisse la récolte record de 1999 avec 4 600 tonnes d’opium.

Ensuite, l’interdiction de production d’opium prononcée par leur dirigeant, en juillet 2000, alors qu’il existait dans le pays des stocks très importants, a abouti à une quasi disparition de la culture du pavot dans les zones contrôlées par les taliban. Mais la chute des taliban, à l’automne 2001, a largement contribué au regain de production, les paysans semant à nouveau le pavot à une large échelle afin de pouvoir compenser les pertes provoquées par l’interdit de l’année précédente. De fait, avec environ 3 400 tonnes d’opium, la récolte 2002 a de nouveau propulsé l’Afghanistan au niveau de premier producteur mondial. Mais c’est en 2006 que le record absolu a été atteint avec 6 100 tonnes d’opium récoltées sur 165 000 hectares de pavot (3), suscitant de nombreuses inquiétudes à l’intérieur du marché de consommation historique de l’héroïne afghane : l’Europe.

L’opium afghan est en effet principalement produit pour l’obtention d’héroïne et une partie croissante des récoltes afghanes est transformée en morphine base ou en héroïne dans des laboratoires à l’intérieur même du pays. Le reste de la transformation s’effectue à l’extérieur, le long des itinéraires du trafic, en particulier en Turquie. Mais les itinéraires par lesquels transitent les drogues illicites et ceux, inverses, des précurseurs chimiques permettant l’extraction de la morphine et sa transformation en héroïne, n’ont pas seulement d’importance en tant que voies d’acheminement des produits illégaux. Ils permettent aussi l’expansion de diverses nuisances, le commerce et la consommation des drogues illicites ayant en effet des retombées économiques néfastes et provoquant de graves problèmes d’ordre sanitaire, au nombre desquels figure bien sûr la propagation de la pandémie du sida (4).

Les routes du trafic : une diversité et une complexité croissantes
Historiquement, l’héroïne qui provient de la transformation de l’opium afghan alimente la consommation européenne, principalement depuis l’est de l’Europe, via les Balkans et la Hongrie notamment, mais aussi via les républiques baltes et les pays nordiques. Ainsi, à titre d’exemple, le gouvernement britannique estime que plus de 90 % de l’héroïne qui pénètre son marché est raffinée à partir d’opiacés issus d’Afghanistan.

A l’échelle continentale, on peut distinguer deux axes majeurs qui permettent d’exporter les opiacés vers l’Europe occidentale : au sud d’abord, la voie historique iranienne, prolongée par la route des Balkans et, au nord, celle, beaucoup plus récente, de l’Asie centrale, jusqu’à l’Europe de l’Est via la Russie et l’Ukraine.

Les flux des opiacés afghans suivent donc une direction majoritairement est-ouest, les trafiquants ne cessant d’élaborer une multitude d’itinéraires pour s’adapter à des conditions locales qui ont connu une évolution majeure au début des années 1990 avec la chute de l’Union soviétique. Le reste de l’Asie est en grande majorité fourni par de l’héroïne sud-est asiatique, birmane surtout, même si le sous-continent indien, en position d’interface entre les deux plus grands producteurs illicites d’opium que sont l’Afghanistan et la Birmanie, est aussi en partie alimenté en héroïne afghane.

La voie historique du trafic d’opiacés afghans est donc celle des itinéraires qui empruntent les routes et les pistes qui franchissent les frontières de l’Iran et du Pakistan, soit pour y êtres consommés, les deux pays faisant figure de tous premiers consommateurs mondiaux, soit pour être réexportés. Lorsqu’ils n’empruntent pas les voies terrestres en direction de la Turquie, du Caucase ou de l’Inde, qui sont autant de marchés de consommation ou d’étapes du narcotrafic, ces flux peuvent rejoindre les ports des côtes iraniennes et pakistanaises ou, bien sûr, prendre la voie des airs.

Mais les opiacés quittent désormais aussi la région par l’Asie centrale dont les Etats indépendants depuis 1991 sont devenus autant d’exutoires très difficiles à contrôler. Le Tadjikistan et, dans une moindre mesure, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, qui partagent tous des frontières terrestres avec l’Afghanistan, sont devenus des axes majeurs du narcotrafic régional, à destination de l’Europe bien sûr, mais aussi, et de façon croissante, vers les marchés de consommation centre-asiatique et russe, en plein développement. De fait, la dichotomie, longtemps persistante, selon laquelle le Sud produisait des drogues consommées au Nord, est désormais très largement invalidée par l’explosion de la consommation des années 1980, et surtout 1990, dans l’immense majorité des pays producteurs. Le phénomène concerne d’ailleurs également les pays exportateurs ou de transit, comme en Asie centrale et en Russie où la consommation locale favorise le recours à l’utilisation de petits passeurs eux-mêmes consommateurs, et où le trafic encourage quant à lui la consommation en rendant un produit aisément disponible.

Après avoir transité par l’Iran et la Turquie, les opiacés afghans empruntent principalement la route des Balkans, alors qu’après l’Asie centrale ils suivent les routes russes et caucasiennes. Mais l’estimation des importances relatives de ces deux axes est d’autant plus difficile que le transit est soumis aux aléas de la répression comme de la consommation (5). En tout état de cause, et quelles que soient les routes, les opiacés afghans alimentent régulièrement la consommation européenne d’héroïne via plusieurs grands itinéraires de pénétration.

Ainsi, dans son rapport 2006 sur l’état du phénomène de la drogue en Europe (6), l’Office européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) confirme que « l’héroïne consommée en Europe est principalement produite en Afghanistan » et que c’est en Europe que l’on « continue de saisir les plus grandes quantités d’héroïne au monde ». L’OEDT indique aussi que les saisies ont augmenté dans les pays de l’Europe du Sud-Est (l’OEDT y inclut la Turquie) au point de dépasser celles effectuées en Europe occidentale et orientale en termes de volumes interceptés. Sans préjuger de l’impact direct qu’une augmentation durable de la production afghane aurait sur la l’offre et la consommation d’héroïne en Europe, l’OEDT indique que « Cette tendance à la hausse des saisies d’héroïne non seulement met en exergue la valeur d’une action coordonnée contre le trafic au niveau européen au sens large, mais soulève également des questions importantes concernant l’impact de la production accrue d’héroïne sur le marché européen ». Toujours est-il que l’OEDT signale que « Les indicateurs globaux donnent à penser que l’incidence de la nouvelle consommation d’héroïne se réduit encore en Europe pour atteindre ce qui est probablement une situation stable ».

(1) Chouvy P.-A., 2002, Les territoires de l’opium. Conflits et trafics du Triangle d’Or et du Croissant d’Or, Olizane, Genève, 539 p.

(2) United Nations Office on Drugs and Crime (UNODC), 2006, World Drug Report 2006, United Nations, Vienna.

(3) Chouvy P.-A., 2006, « Le défi afghan de l’opium », Etudes, décembre 2006, pp. 597-607.

(4) Chouvy P.-A., « Trafic de drogue et conséquences sanitaires en Afghanistan et en Asie centrale », Toxibase, N° 7, Dossier Thema, septembre 2002, pp. 1-14.

(5) « La toile de fond des routes de la drogue » : texte d’ouverture de la conférence ministérielle des 21 et 22 mai 2003 (Conférence préparatoire au G8 tenue au ministère des Affaires étrangères, à Paris), « Les routes de la drogue : de l’Asie centrale à l’Europe ». Avec Michel Koutouzis et Alain Labrousse.

(6) Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT), 2006, Rapport annuel 2006. Etat du phénomène de la drogue en Europe, Lisbonne, OEDT : pp. 11-12.



Voir, à propos du pavot à opium, 

de son histoire et des techniques agricoles 

relatives à la production d'opium et d'héroïne :

Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.

 

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