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MULES
Les forçats de la coke

Un document romancé de

Sylviane Bourgeteau


L'esprit du livre éditions, Paris, 2005

326 pages - 25 €

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Présentation de l'ouvrage et de l'auteur par l'éditeur.
Présentation de l'ouvrage et de l'auteur par l'auteur.
Extraits de l'ouvrages...
Lien vers l'article du Monde (23 juin 2005) consacré à cet ouvrage.


Présentation de l'éditeur
Les "mules" sont les forçats des grands cartels de la drogue qui, pour fuir la misère, louent leur corps pour transporter, caché dans leurs intestins, un produit de mort, du producteur au consommateur. Car la cocaïne ne peut être fabriquée, transformée et transportée qu'en exploitant la pauvreté et la misère de milliers de femmes, d'hommes et d'enfants dont la vie, pour leurs employeurs, n'a même pas la valeur d'un gramme de cette poudre ! Ce document romancé raconte leur histoire déchirante. Abandonnant volontairement le ton de spécialiste, Sylviane Bourgeteau privilégie l'histoire des maillons vulnérables des grandes filières plutôt que celle des grandes figures mythiques du trafic de drogue et offre ainsi au lecteur une approche de la géopolitique des drogues. Mais elle raconte surtout les espoirs d'une vie meilleure dont chacun d'entre eux a rêvé en se lançant dans le commerce illégal et très risqué de la cocaïne. En nous invitant à suivre pas à pas les cultivateurs de coca, les ouvriers des laboratoires de cocaïne et les " mules " africaines qui transportent la précieuse drogue de Colombie jusqu'en France, en transitant par l'Argentine, les îles du Cap-Vert, le Sénégal et la Suisse, l'auteur suit le parcours d'une des innombrables filières sur lesquelles elle a personnellement et minutieusement enquêté.

Biographie de l'auteur
Journaliste free lance, Sylviane Bourgeteau a passé plus du tiers de sa vie en Amérique latine, où elle a été correspondante de nombreux médias français et francophones (Radio France, Le Monde, La Croix,
Radio-Canada). C'est pendant les années 1980 qu'elle s'installe à Buenos-Aires, peu après la chute de la junte militaire, puis en Colombie, où elle passe près de quinze ans. Elle y intègre l'équipe de l'Observatoire géopolitique des drogues (OGD) et se spécialise dans l'étude des trafics de narcotiques, des filières et des mafias. Lors de l'un de ses séjours dans le village de Remolino, marché clandestin de la pâte base de cocaïne, elle vit la reprise musclée par l'armée régulière de ce bout de forêt aux mains de la guérilla. Témoin étranger de méthodes peu avouables, elle est rapatriée par hélicoptère militaire au lendemain des combats.


L'AUTEUR ET SON OUVRAGE,
PAR L'AUTEUR


LE CHEMINEMENT PROFESSIONNEL

J'ai vécu 13 ans en Colombie où j'ai travaillé comme journaliste pigiste pour la presse écrite et radiophonique française et étrangère: Le Monde, La Croix, l'Express, Politique Internationale, La Presse (Montréal), Avvenimenti (Italie), Página 12 et El Periodista de Buenos-Aires (Argentine), Jaque (Uruguay), Latinoamérica Press (Pérou), en autres, et Radio Canada, France-info, France Inter, France Culture ainsi que les radios belge, suisse et RMC.
Mais, la collaboration qui m'a le plus apporté et préparé pour écrire ce livre a été celle que j'ai faite pendant 8 ans avec l'Observatoire Géopolitique des Drogues -OGD- et dont j'ai été la correspondante pour la zone andine.
Bien qu'inconfortable, le statut de pigiste m'a permis de garder une liberté de mouvement que j'ai mise à profit : j'ai sillonné et séjourné dans nombre de régions à la rencontre de la vraie Colombie, des Colombiens comunes y corrientes et des acteurs du conflit.
En amont de la plupart de mes collègues qui faisaient de rapides aller-retour sur le terrain, moi, je m'y installais pour "vivre" et "m'imprégner". Autrement, comment comprendre et rapporter un témoignage authentique si je ne pénétrais pas le quotidien, si je ne partageais pas les peurs et les espoirs des personnages que je rencontrais : syndicalistes, sicaires, guérilleros, petits paysans, prêtres, indiens, etc. Au-delà d'un quelconque jugement, tous avaient une vie, une âme.
Prendre le temps, c'était se donner une chance d'atteindre leur coeur.
Mais ce sont le travail et les enquêtes menés pendant 8 ans pour l'OGD, toujours under cover (instinct de survie obligeant !), qui m'ont le plus plongée au centre du conflit, des ambitions géopolitiques, des magouilles, des règlements de comptes, des trafics d'armes, des mensonges et des trahisons, de la double morale de nos pays occidentaux… en un mot : de la profonde nature humaine.
Et au fil de ces enquêtes, j'ai aussi rencontré d'incroyables et de saisissants morceaux de vie.

LE DÉCLENCHEUR

Mais ces morceaux de vie ne faisaient qu'alimenter ma hotte d'émotions partagées.
Car, ni la nature géopolitiques des analyses que je me devais de faire pour l'OGD, ni le désintérêt des grands médias pour les "petites gens" ne me permettaient de raconter et de transmettre.
La hotte me pesait de plus en plus et le besoin de raconter et de faire comprendre la vraie réalité, qui se cachait derrière nos approches médiatiques partielles ou pleutres sur la production et le trafic de la cocaïne, devenait un réelle frustration.
C'est alors que, grâce à l'OGD, j'ai pu présenter mon projet d'enquête à l'un des services de communication de l'Union Européenne : remonter une filière de cocaïne à travers les petits maillons de la chaîne. De la forêt amazonienne aux narines parisiennes !
Le projet a été accepté. J'avais un budget.
L'enquête pouvait démarrer !

L'ENQUÊTE

Je ne partais pas de zéro !
Mes années de terrain, de vagabondages et d'analyses géopolitiques m'avaient apporté un sérieux background.
Mais je devais aller à la rencontre de nouveaux personnages, de nouvelles tranches de vie, de nouveaux pays.
Ainsi, je suis d'abord partie, sac en bandoulière, vivre plusieurs semaines chez un couple de cultivateurs de coca. J'ai pris le chemin du no man's land du Caquetá d'où j'avais été expulsée manu militari, lors de mon dernier séjour, après avoir été témoin d'un raid de l'armée, digne du Vietnam, sur le village où se déroulait chaque semaine le plus gros marché de la pâte base de cocaïne.

De retour à Bogotá, je passais les semaines à recueillir des informations et à établir des contacts avec les organismes officiels colombiens et des pays où je comptais faire étape. Le bureau d'Interpol, alors dirigé par des civils, m'a apporté une aide précieuse. Je consacrais mes dimanches à visiter une quinzaine de mules africaines détenues dans la prison de La Modelo. J'y retrouvais aussi un cadre de la guérilla -FARC- fait prisonnier lors du raid de l'armée et avec qui nous avions établi une relation d'amitié. Nos longues conversations et la confiance qu'il me faisait, m'ont apporté de nombreuses informations.
Puis, ce fut le départ.

L'Argentine où j'avais déjà vécu et où après les visites aux polices et aux douanes, j'ai retrouvé de vieux compañeros. Tous m'ont apporté des informations officielles et officieuses sans lesquelles je ne me serai pas réimprégnée de l'Argentine du moment.
Le Cap-Vert où la police et les douanes, flâtées par mon intérêt et ma visite qui rompait leur immense isolement, m'ont accueillie comme une "collègue" et on tout partagé ! M'ouvrant même le coffre-fort des saisies où était entreposées les briques de cocaïne poinçonnées à l'effigie de leur propriétaire.
Puis, le Sénégal où un "vieux renard français", conseiller à la direction des douanes, m'a pris en affection et m'a embarqué avec ses hommes dans des opérations de terrain. Je n'aurai pu rêver de meilleure "école" et de meilleurs confidents pour connaître la vie souterraine qui entoure le port de Dakar.

Enfin, après un plus bref passage par la Suisse, je suis arrivée à Paris où mes collègues de l'OGD ont partagé avec moi le fruit de leurs investigations françaises et parisiennes.
L'enquête -complémentaire- était terminée. Elle avait duré 3 mois.

L'OUVRAGE

Cet ouvrage est le récit en filigrane d’une héroïne dont la véritable histoire n’a jamais été racontée : LA COCAÏNE.

La cocaïne, cette drogue que l’on associe continuellement, côté pile, aux grands cartels, aux narcotrafiquants latino-américains, dangereux, au pouvoir et aux fortunes démesurés, aux caractères teintés de tropicalisme, aux poitrines ornées de lourdes chaînes en or tout comme les robinets de leurs somptueuses salles de bain, aux jets-turbo et aux plus belles femmes.

Côté face, la cocaïne est un fléau contre lequel nos gouvernements dépensent d’énormes budgets, lançant leurs hordes de policiers qui travaillent sous couvert pour réaliser des saisies spectaculaires ou à défaut des arrestations de petits dealers. Une drogue qui «empoisonne» notre jeunesse et dont les réseaux de fabrication et de distribution s’appuient sur des personnages funestes et sans scrupules.
Mais ceci n’est pas l’entière la vérité.

Ce n’est que la vérité dont on nous abreuve depuis des années par le petit bout d’une lorgnette surmédiatisée et donc distorsionnée.
La cocaïne, comme tant d’autres drogues, qui enrichit colossalement les narcotrafiquants, des banques, des usines de produits chimiques et même certains gouvernements, ne peut être fabriquée, transformée et transportée qu’en s’appuyant sur la pauvreté et la misère de milliers de femmes, d’hommes et d’enfants dont la vie, pour leurs employeurs, n’a même pas la valeur d’un gramme de cette poudre.

De la forêt amazonienne en Colombie en passant par l’Argentine, les Iles du Cap-Vert, le Sénégal, la Suisse pour aboutir en France, cet ouvrage raconte l’histoire déchirante des femmes et hommes qui en cultivent la feuille, la transforment en pâte base puis en chlorhydrate et la transportent dans leurs intestins ou cachée dans des valises.
Mais il raconte surtout les espoirs d’une vie meilleure dont chacun d’entre eux a rêver en se lançant dans le transport illégal et très risqué de la cocaïne.

Fanny et Rusbel, couple qui cultive les cocaïers avec l’amour de la terre puis qui en extrait de la pâte base ; Edwin, qui a perdu ses champs de caféiers après la rupture du pacte cafetier, devenu raspachin, ramasseur de feuilles puis manoeuvre dans un laboratoire de chlorhydrate ; Ben et Gidéon, jeunes mules d’origine nigériane, émigrés à Dakar encore enfant, dont l’un des deux transportera la cocaïne dans ses intestins ; puis, Nguissa, lycéenne sénégalaise et catholique qui pour fuir ce pays musulman tombera dans les griffes d’un truand marseillais et transportera involontairement la drogue jusqu’à Genève pour finir strip-teaseuse alors qu’elle rêvait d’être mannequin.

On découvrira aussi à leurs côtés, les dirigeant, les exploitant, les manipulant ou les réprimant, un général colombien qui n’a pas vu tomber le mur de Berlin et continue sa mission contre les rouges ; des guérilleros communistes qui manient aussi bien la doctrine marxiste que les impôts sur la drogue ; un missionnaire italien qui contre vents et marées croit dans son œuvre pastorale ; d’impitoyables lieutenants des narcotrafiquants ; un faussaire gabonais ; un truand marseillais qui fait la traite de blanches pour des mafieux russes installés en Suisse ; des revendeurs en gros installés à Genève, leurs hommes de mains puis enfin, le but de ce macramé humain : deux consommateurs type de cocaïne, deux parisiens branchés.

Basé exclusivement sur des cas réels, ce récit, un document romancé, privilégie l’histoire des maillons vulnérables des grandes filières plutôt que celles des grandes figures mythiques du trafic de drogue. Il offre aux lecteurs une approche -accessible à tous- de la géopolitique des drogues. Il nous permet ainsi de découvrir les contextes sociaux et économiques et les enjeux internationaux et militaires des zones et des pays où sera fabriquée, transportée, vendue et consommée notre héroïne : la cocaïne !

Sylviane Bourgeteau


MULES
Les forçats de la coke

EXTRAITS

 

FANNY, CULTIVATRICE

LA RECOLTE
Fanny ajouta quelques poids de dix grammes. L’aiguille du cadran s’équilibra enfin sur le centre.
- Cinq kilos sept cent quarante ! Hum ! Ça c’est une bonne récolte, s’exclame-t-elle.
Puis, elle piocha une demi cuillerée de merca qu'elle maintint au-dessus de la flamme d’une bougie. Si elle apportait de la merca encore humide au marché de Remolino, les acheteurs lui en feraient baisser le prix. Mieux valait apporter de la bonne marchandise.
En coiffant sa casquette Rusbel s'adressa à Fanny.
- Combien ça nous fait mami ?
- Cinq-kilos-sept-cent-quarante ! Tu t’imagines ! On a rarement fait une aussi bonne récolte. Je crois que le mois prochain on aura un réfrigérateur à gaz dans la cuisine et quelques canettes de bière fraîche qui t’attendront dedans !

LA SUBSTITUTION
- Le programme de substitution ! ! ! Tu rigoles ! Ça oui, on entend la pub tous les jours à la radio mais on en n’a jamais vu la couleur par ici. Pour sûr qu’ils sont bons pour inventer leur tambouille politique dans leurs beaux bureaux de la capitale et pour vendre leur magnifiques programmes à la communauté internationale. Et par ici la bonne soupe ! Et les millions qui tombent directement dans le tiroir-caisse, sans fond, de la corruption. (…) Nous, on n’a pas seulement besoin de cultiver autre chose que de la coca, on a besoin qu’on nous subventionne le transport fluvial, l’achat de nos récoltes, qu’on nous construise des routes, mais tout ça, c’est pas prévu dans leurs programmes...

VEILLEE DE NOEL ENTRE CULTIVATEURS
- Nous sommes tous des colons, nous avons dû faire notre trou dans cette satanée forêt à la sueur de notre front et nous savons ce qu’elle nous a fait souffrir. (…)
- Moi, j’suis arrivé ici voilà plus de vingt ans, reprend Don Hector, J’ai tout fait. J’me suis fait de l’argent et j’me suis fait encore plus souvent rouler. J’ai gagné et j’ai perdu ! Mais, j’veux profiter de la parole que Doña Fanny m’a donnée pour vous dire autre chose à laquelle j’ai beaucoup pensé ces jours-ci, en écoutant la radio. Ce qu’il nous arrive aujourd’hui dans le Caquetá, comme hier dans le Guaviare et très certainement demain dans le Putumayo : c’est d’la faute de ces sales gringos ! Ces Américains qui dictent leur loi chez nous mais qui consomment toute la merca qu’on fabrique.

A SON PETIT-FILS, PENDANT UN BOMBARDEMENT
- Ecoute-moi une dernière fois, et n’oublies jamais -une- chose. Ne l’oublies jamais, en mémoire de ta grand-mère.
N’écoutes jamais celui qui possède plus que toi. Ne l’écoutes jamais, il ne te dira que des mensonges.
Nous ne sommes rien, Andres.
Nous n’existons pour personne... personne...
Ne l’oublies jamais, chuchota-t-elle.

EDWIN, PAYSAN, RASPACHIN, OUVRIER D’UN LABO DE COKE

Depuis cinq ans, il travaillait comme simple cueilleur de feuilles de coca, dans le Caquetá. Il avait laissé sa jeune femme et ses vieux parents dans la petite ferme qu’il possédait encore dans la zone cafetière.
En 91, après la rupture du pacte cafetier, la crise s’était vite fait sentir. Entre la baisse de ses revenus et ses dettes contractées au Crédit agricole, il s’était retrouvé pris en étau.
Un jour, son ami Mario, de passage, lui avait parlé du Caquetá et de la coca. Mario y travaillait depuis huit ans et assurait y avoir trouvé sa chance.
- Là-bas, tu te loues à des patrons comme raspachin et tu te fais plus d’argent que jamais tu n’en a jamais fait avec le café, lui avait-il affirmé.
Au début, l’idée le révoltait. Il estimait être un honnête travailleur.
Mais un soir alors qu’il ne trouvait pas le sommeil, angoissé par cette vie sans aucun avenir, il prit la décision de partir, de quitter Maria, ses vieux parents, sa région et d’accepter l’offre de Mario.

AU MARCHE DE LA MERCA
(…)
Edwin, tremblant et mouillé jusqu'à la moelle, était anxieux. Il espérait pouvoir toucher le salaire de sa dernière récolte avant de partir à la cristalizadora.

LE LABO DE COKE : LA CRISTALIZADORA
(…)
Le labo comptait près de dix ranchos. Ils étaient construits sur pilotis, à un mètre du sol, en madriers taillés dans les troncs des arbres avoisinants.
Dès son arrivée, il fut prit en main avec les nouveaux par un capataz, l’un des nombreux contremaîtres.
- Bien ! commença-t-il d’un ton sec et saccadé. Vous travaillerez en équipes qui tourneront exceptionnellement à une cadence assez pénible. On vous demande seulement de travailler à plein régime et sans vous plaindre. Buvez du lait régulièrement ! Ici, c’est l’antidote contre les intoxications provoquées par les produits chimiques que vous manipulerez à longueur de journée. Et pour terminer, si l’un d’entre vous se sent mal, j’ai bien dis : mal. Vous prévenez le capataz de votre ranch de travail.
Maintenant, suivez-moi. Je vais vous emmener à vos postes.

TRISTE NOEL
(…)
Edwin avait travaillé toute la nuit jusqu'à l’aube. Douze heures d’affilée !
Après un somme, il retourna au four à base.
Après quelques heures de dilution, de filtrage et d’essorage, il sentit de nouveau la fatigue. C’était la valse des kilos de cocaïne base qui passaient et se succédaient à un rythme infernal dans les draps filtreurs.
(…)
Vers huit heures, ivre des vapeurs d’essence et d’acide sulfurique, Edwin songeait pour la énième fois, le cœur serré, à sa femme, à son fils et à ses parents. Ils devaient être en train de réveillonner, songeait-il.

LES CHICHIPATOS

Les guérilleros sondaient les visages inconnus cherchant à découvrir les agents infiltrés par l’armée, observaient le va-et-vient des commerces, la bonne marche des négociations aux terrasses des tavernes, résolus à intervenir pour maintenir l’ordre ou arrêter le trouble-fête, le voleur à la tire ou le poivrot qui cherchait la bagarre. Ils représentaient l’autorité dans le village et dans la région, se substituant à l’Etat qui ne s’était jamais donné la peine d’être présent.
(…)
Le long du mur, dans l’arrière salle de la taverne, des centaines de kilos de pâte de coca étaient entreposés. Le compañero Juan Miguel, capitaine des FARC-EP et responsable de la comptabilité était accoudé sur une table.
Il faisait les comptes sur sa calculatrice et les comparait aux informations transmises par son responsable de la merca. Effectivement, Don Enrique avait acheté quatre cent cinquante trois kilos.
Il releva la tête vers le chichipato et lui transmis le montant de l’impôt à payer.
(…)
Quelques minutes plus tard, la vedette du chichipato s’éloignait à grande vitesse vers le sud, en direction du canal des Trois Dauphins. Quatre gardes du corps scrutaient la forêt, les canons de leur pistolets mitrailleurs pointés sur chaque rive. Une embuscade était toujours à redouter.
(… voir encadré : Edwin)
On venait de se finir une tonne. Le soir, les mecs du labo, les mecs armés quoi, emportent la marchandise en bateau par le canal. Ils arrivent à Napoli, la piste clandestine, la même qu’on utilise ici, et ils déchargent. La guérilla était là, comme d’habitude. Les feux étaient allumés le long de la piste, il n’y avait plus qu’à attendre le coucou. L’avion, un King 300 à turbo, superbe, tout neuf, arrive et atterrit sans embûche. Comme quoi, la technologie américaine nous aide bien à exporter la coke !
Mais, là où ça se corse, c’est quand la guérilla se rend compte que le pilote n’avait pas apporté le fric pour l’impôt et qu’il croyait quand même pouvoir repartir.

LES MULES

BOGOTA
Ils en avaient fait du chemin depuis le jour de leur première rencontre sur le chemin de l’exil qui avait douloureusement commencé plusieurs années auparavant du Nigéria vers le Sénégal.
(…) le «gobage» des raisins, des saucisses puis celui des capsules cocaïne était l’étape pourtant indispensable et qu’il détestait le plus de sa fonction de mule.
(…) En milieu d’après-midi, les boîtes de capsules étaient enfin vides. Gidéon avait réussi à en gober cent vingt. Son record.
(…) - Maintenant, pour conclure, si l’un d’entre vous se fait arrêter en cours de route, il n’y a qu’une règle d’or : le silence.
Vous vous faites condamner et vous purgez votre peine sans desserrer les dents. Si jamais il vous vient à l’idée ne de pas suivre ces règles, ce sont les membres de votre famille qui auront à faire à nous.
(…) Comme à chaque voyage, ils redoutaient le pire. Les suspicions spontanées d’un policier ou d’un douanier, les questions insistantes et auxquelles il serait impossible de répondre de façon cohérente, le ciblage effectué par les agents en civil qui patrouillaient secrètement dans l’aéroport et dont le travail était de détecter les passagers « louches ». Mais, ils redoutaient encore plus le retournement de veste d’un fonctionnaire corrompu qui pouvait décider au dernier moment que les pots-de-vin qu’il percevait étaient insuffisants et qui décidait de ne plus être aveugle.
(…) Vingt minutes plus tard, le vol d’Avianca décollait, exceptionnellement ponctuel. Il était onze heures dix.

VOL BOGOTA-RIO-PRAIA-DAKAR/TERMINUS
- Ce matin, on attendait quinze types, des mules qui arrivaient de Colombie. j’étais dans une maison au Point E avec un collègue en train de préparer les chiottes, les seaux, les laxatifs, les suppositoires à la glycérine, bref tous ces trucs pour récupérer la came. Les types entrent dans la maison et à peine ils ont passé le pas de la porte que l’un d’entre eux qui avait vraiment une sale gueule, blême et complètement en sueur, se plie en deux de douleurs en se grattant tout le corps comme un fou et en hurlant qu’il avait des vers qui lui grouillaient sous la peau. Aussitôt j’ai compris que le type faisait une overdose.


Mules.
Les forçats de la coke

Sylviane Bourgeteau





Voir, à propos du pavot à opium, 

de son histoire et des techniques agricoles 

relatives à la production d'opium et d'héroïne :

Les territoires de l'opium. Conflits et trafics du Triangle d'Or et du Croissant d'Or

de Pierre-Arnaud Chouvy

Genève, Olizane, 2002.

Consulter la table des matières et lire l'introduction.

 

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