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Dans un pays au relief tourmenté et
aux rudes conditions climatiques, aggravées depuis quelques
années par une longue sécheresse, la production
commerciale de pavot à opium est, pour de nombreux paysans
de toute une frange est de l’Afghanistan, un des seuls
moyens de subsistance disponibles. Les superficies irriguées
ont en effet diminué de moitié depuis 1978, lorsque
le pays était en passe d’atteindre à une
autosuffisance alimentaire. Les surfaces arables, elles, ont
décliné de 37 % entre le début et la fin
des années 1990. Les fabuleux vergers d’Afghanistan
par exemple, dont les vignes de la plaine de Shomali, ont beaucoup
souffert d’un manque d’eau prolongé, imputable
tant aux actions de guerre récurrentes qui ont détruit
les canaux d’irrigation et déplacé certaines
populations, qu’aux sécheresses répétées
qui ont frappé le pays.
Entre 2001 et 2002, une forte croissance de la
production d'opium.
Certes, parmi les cultures vivrières, celle du blé
est l’une des moins exigeantes en eau. Mais, depuis
la chute des taliban en décembre 2001, la Food and
Agricultural Organization (FAO) estime que, dans un pays où
la disette est persistante et où la famine menace en
permanence, les superficies cultivées en blé
ont diminué de 10 % au profit de celles sur lesquelles
fleurissent les pavots à opium. En 2002, l’Afghanistan
a vraisemblablement produit quelque 3,6 millions de tonnes
de blé, soit 82 % de plus qu’en 2001 mais 4 %
de moins qu’en 2000. La récolte d’opium,
quant à elle, a encore une fois littéralement
explosé, augmentant de 1 400 % entre 2001 et 2002.
Evolutions récentes des prix de l’opium
afghan.
L’édit du 27 juillet 2000 du mollah Omar (chef
suprême des taliban et commandeur des croyant) décrétant
que la culture du pavot à opium était désormais
proscrite en Afghanistan, avait permis que la récolte
de 2001 (185 tonnes) soit très faible au regard de
celle de 1999 (4 600 tonnes) – lorsque, certes, un record
mondial avait été battu – mais aussi comparativement
à celle de 2000 (3 300 tonnes).
Le prix à la ferme de l’opium afghan avant la proclamation
de l’édit était en moyenne de 30 USD (dollar U.S.)
par kilogramme d’opium frais. En mars 2001, donc pendant la
saison d’achat de l’opium tout juste récolté
en Afghanistan, les prix moyens à la ferme étaient soudainement
montés jusqu’à 700 USD, reflétant bien
la pénurie que connaissait alors le marché. Puis, les
attaques terroristes perpétrées aux Etats-Unis le 11
septembre 2001 contre le World Trade Center et le Pentagone, faisant
redouter, à juste titre, des représailles états-uniennes
contre l’organisation Al-Qaeda d’Osama bin Laden et le
régime taliban en Afghanistan, ont quant à elles provoqué
une vente accélérée des quelque 2 900 tonnes
de stock que les Nations unies estimaient alors être entreposées
dans le nord du pays.
Jusqu’à 500 USD par kilogramme.
Le kilogramme d’opium afghan se négociait en effet entre
95 et 120 USD juste après le 11 septembre 2001, soit bien en
deçà de la hausse des prix provoquée par la prohibition
imposée par les taliban. Toutefois, avant que l’intervention
militaire états-unienne ne se matérialise en Afghanistan,
le 7 octobre 2001, les prix de l’opium étaient remontés
rapidement, jusqu’à 500 USD par kilogramme. Dans le contexte
de l’opération Liberté immuable et des frappes
aériennes, les cours de l’opium, particulièrement
sensibles aux contingences, avaient ensuite perdu quelque 40 % au
prix à la ferme. En 2002, et malgré une hausse renouvelée
de la production d’opium en Afghanistan qui a permis une récolte
estimée à 3 400 tonnes, les prix sont remontés
jusqu’à 600 USD par kilogramme, ce que les Nations unies,
qui estiment les productions et relèvent leurs prix de vente,
ne semblent pas pouvoir expliquer.
La production d’opium en Afghanistan, au gré
des évolutions politico-territoriales.
Sur la scène géopolitique des drogues illicites en
Afghanistan, outre le rôle que les taliban ont joué dans
la production d’opium, c’est-à-dire le fait qu’ils
taxaient, conformément aux principes islamiques de la zakat
et de l’usher, les récoltes et le commerce de l’opium,
et qu’ils ne faisaient que profiter, dans le contexte d’une
économie de guerre, d’un système économique
de production antérieur à leur arrivée sur la
scène afghane, il faut aussi mentionner la place qu’y
a tenue le Front uni (ou Alliance du Nord) du défunt commandant
Ahmed Shah Massoud (mortellement blessé lors de l’attentat
qui l’a visé le 7 septembre 2001 dans son fief de la
vallée du Panjsher).
En effet, selon le Programme des Nations unies pour le contrôle
international des drogues (Pnucid), ce sont quelque 150 tonnes d’opium
qui ont pu être récoltées en 2001 dans les régions
contrôlées par le Front uni, dont les terrains qu’il
contrôlait, étant proches du Tadjikistan, permettaient
notamment d’assurer l’exportation des opiacés vers
l’Asie centrale et la Russie. Dans les régions tenues
par le Front uni, dans le Badakhshan notamment, les surfaces semées
en pavot auraient été multipliées par 2,5 entre
2000 et 2001, donnant la récolte que l'on sait en 2001. Cette
même année, ce ne sont que 35 tonnes d'opium que l'on
estime avoir été récoltées dans les zones
tenues par les taliban, et ce malgré la proclamation et la
mise en oeuvre de l'édit du mollah Omar qui a provoqué
une réduction spectaculaire d'une production qui, en 2000,
s'établissait à 3 300 tonnes. A la multiplication par
2,5 des superficies cultivées en pavot dans le Badakhshan correspondait
une diminution par 10 de celles qui étaient sous contrôle
des taliban.
Avant et après le 11 septembre 2001.
Mais cette volonté de réduire drastiquement la production
d’opium dont les taliban avaient pu faire preuve en 2000 ne
semblait plus être de mise en 2001, puisque dès début
septembre 2001 et avant les attentats commis aux Etats-Unis le 11
du même mois, les taliban auraient de nouveau autorisé
les paysans afghans à semer le pavot à opium, ou du
moins ne le leur aurait pas interdit, en leur laissant un mois pour
se procurer les semences nécessaires, avant que les champs
puissent être plantés début octobre.
Le 13 novembre 2001, Kaboul se réveillait sous le contrôle
des troupes du Front uni, les taliban ayant fui la capitale. Ceux-ci
tiendront encore la ville de Kandahar, dans le sud du pays, jusqu’à
ce que leur reddition soit négociée avec les Etats-Unis,
le 6 décembre 2001, c’est-à-dire au lendemain
de la signature des accords de Bonn (Allemagne) décidant de
la création d’un gouvernement afghan intérimaire
dirigé par le royaliste Hamid Karzaï, un Pachtoun popalzaï.
Le gouvernement intérimaire.
Le 17 janvier 2002, le gouvernement intérimaire de ce dernier
déclarait que la culture du pavot, la vente et la consommation
de l’opium étaient interdits sur le sol afghan, alors
que les pavots semés lors de la fin de l’automne 2001
étaient justement en passe de fleurir et étaient alors
estimés par le Pnucid pouvoir donner une récolte comprise
entre 1 900 et 2 700 tonnes d’opium.
Le 3 avril 2002, face au fort mécontentement
des paysans afghans qui empruntent d’importantes sommes ou bénéficient
d’avances sur récoltes afin de pouvoir se nourrir en attendant
la récolte et le produit de sa vente, mais aussi obtenir les
semailles nécessaires à la culture du pavot à opium,
le gouvernement intérimaire a décrété un
programme d’éradication du pavot à opium prévoyant
l’allocation d’une aide de 250 USD par jirib de pavot planté
et éradiqué, c’est-à-dire 1 250 USD par hectare.
Les cultivateurs de pavot, quant à eux, déclaraient
pouvoir obtenir entre 1 700 USD et 3 500 USD par jirib s’ils
récoltaient l’opium que leurs champs avaient produit
et qu’ils le vendaient au prix du marché. Le contentieux
entre le gouvernement et les paysans provoqua quelques troubles, et
même des affrontements armés, comme celui qui fit au
moins 8 morts et 35 blessés dans le district de Kajaki de la
province du Helmand, en avril 2002.
Réduction de la superficie plantée.
Toutefois, malgré ces incidents et d’autres imprévus,
comme la destruction par des mines de quelques tracteurs employés
à l’éradication dans les champs de la province
du Helmand, le Pnucid estima alors qu’environ 16 500 hectares
de pavots, soit un tiers de la surface totale plantée en 2001-2002,
avaient été détruits dans le cadre du programme
d’éradication engagé par le gouvernement intérimaire
(principalement dans les provinces de Helmand, d’Orouzgan, du
Nangrahar, et de Kunar). Le gouvernement afghan, quant à lui,
estimait que l’éradication avait touché plus d’un
tiers des surfaces cultivées, même si de nombreux observateurs
avançaient que, pour plusieurs raisons, seuls 10 % de la superficie
plantée en pavot avaient réellement été
éradiqués. En effet, dans de nombreux cas, les compensations
financières n’ont pas été versées
aux paysans par les commandants et gouverneurs locaux. Dans d’autres,
lorsque les sommes ont été perçues, les paysans
ont pu les toucher après avoir seulement partiellement éradiqué
leurs productions d’opium. Les résultats " officiels
" ont également pu être falsifiés afin de
bénéficier des compensations et des revenus de la vente
de l’opium. Toujours selon les estimations et les prévisions
du Pnucid, c’est environ 1,2 milliard de USD que les paysans
afghans engagés dans l’économie du pavot à
opium auraient été censés pouvoir percevoir lors
de la vente de la récolte 2002 au prix à la ferme.
Une production toujours importante.
Enfin, en octobre 2002 le Pnucid rendait officiellement publiques
ses estimations définitives quand à la production afghane
d’opium pour cette même année. Loin des 2 500 tonnes
attendues par la plupart des observateurs, dont le Pnucid, ce sont
en fait 3 400 tonnes qui auraient été produites en Afghanistan,
selon les déclarations de Antonio-Maria Costa, directeur général
du Bureau des Nations unies des drogues et du crime (ODC, dont dépend
le Pnucid). Certes, ainsi que le souligne A.M. Costa, la récolte
de 2002 est inférieure à celle de 1999, effectuée
sous le régime taliban, et le gouvernement intérimaire
de Hamid Karzaï ne saurait en être tenu pour responsable
dès lors que les semailles ont été conduites
avant la prise de fonction de ce dernier mais dans le contexte de
la chute des taliban. Toutefois, et même si, certes, les rendements
à l’hectare sont subitement passés de 24 kg/ha
à 46 kg/ha (en partie en raison d’un recours accru aux
terres irriguées du pays par les cultivateurs de pavot) ces
3 400 tonnes sont de loin supérieures aux 185 tonnes de 2001
lorsque la dernière récolte a été faite
sous le régime taliban.
En 2003, l’Afghanistan restera à n’en
pas douter le premier producteur mondial.
Les 3 400 tonnes de 2002 équivalent aux 3 300 tonnes de 2000,
lorsque les taliban avaient dirigé une première fois
une diminution de la production par rapport aux 4 600 tonnes de 1999.
Il va donc désormais s’agir de voir si, dans l’Afghanistan
du gouvernement intérimaire de Hamid Karzaï, les récoltes
à venir pourront être aussi faibles que celle que les
taliban avaient pu obtenir en 2001, avec 185 tonnes, dont seulement
35 produites dans les zones effectivement sous leur contrôle…
Les estimations préliminaires réalisées par les
Nations unies pour la récolte 2003 montrent que si des efforts
certains ont été entrepris pour éradiquer une
partie des cultures dans les grandes régions de production
(Helmand, Kandahar, Orouzgan, Nangrahar, mais pas dans le Badakhshan…),
le pavot à opium a aussi été planté pour
la première fois dans certains districts. En 2003, l’Afghanistan
restera à n’en pas douter le premier producteur mondial
d’opium (devant la Birmanie, dont la production, avec 800 tonnes
en 2002, a baissé).
C’est, dans une certaine mesure,
du contrôle politico-territorial de Hamid Karzaï sur son
pays, et du succès de l’intervention et des aides occidentales,
que les récoltes à venir permettront de juger. Il convient
toutefois de garder à l’esprit que, dans le contexte actuel
d’insécurité et de déficit de moyens déployés
pour la reconstruction et le développement du pays, une diminution
trop rapide de la production d’opium n’est pas souhaitable
pour les paysans afghans qui sont investis dans cette activité
économique et en dépendent largement pour leur survie.
C’est un programme de développement
alternatif et intégré qui doit être mis en place
dans les zones de production d’opium comme dans le reste du pays,
de façon progressive et dans le contexte politico-territorial
stable d’une paix durable, si l’on veut y réduire
durablement le recours à l’économie des drogues
illicites.
Pierre-Arnaud Chouvy, CNRS –
PRODIG.
Voir, à propos du pavot à opium,
de son histoire et des techniques agricoles
relatives à la production d'opium et d'héroïne :
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