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Photos
de pavots à opium
Photos of opium poppies
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Le pavot à opium et l'homme:
Origines géographiques et premières diffusions d'un cultivar
The Opium Poppy and Mankind:
Geographic Origins and Early Diffusion of a Cultivar
Pierre-Arnaud Chouvy
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Article
paru dans les
Annales de Géographie
N° 618
mars-avril 2001
pages 182-194
(La pagination des Annales de Géographie
n'est pas reproduite ici)
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Le pavot à opium et l'homme
Origines géographiques et premières diffusions
d'un cultivar
The Opium Poppy and Mankind
Geographic Origins
and Early Diffusion of a Cultivar
Résumé :
L’origine géographique du pavot à opium est mal connue, mais peut être estimée
d’après les relations étroites qui ont existé entre
la plante et l’homme, et les indices archéologiques
que ce dernier a pu en laisser. Papaver somniferum est un cultivar. Ainsi,
il n’existe pas à l’état réellement sauvage et sa
diffusion aurait grandement bénéficié des migrations
humaines et de l’anthropisation des milieux qu’elles
ont impliquée. Le pavot a donc migré d’ouest en
est, depuis l’Europe ou l’Asie mineure, et ce sont
les Arabes qui ont été les principaux diffuseurs
de la plante et de ses usages.
Mots-clés :
Pavot à opium, origines géographiques, diffusion, homme, cultivar, anthropisation,
Arabes, Inde, Chine, enthéogènes.
Abstract :
The
geographic origin of the opium poppy is not well-known,
but may be assumed in view of the close relations
which have existed between the plant and mankind,
and the archaeological evidences that the latter
has left. Papaver somniferum is a cultivar. It does not exist as a truly wild
species, and its diffusion is thought to have greatly
benefited from human migrations, as well as their
subsequent anthropization of the milieus. The poppy
has thus migrated from west to east, probably originating
from Europe or Minor Asia, and the Arabs, to the
greatest extent, were the ones who spread the plant
and its uses.
Keywords : Opium
poppy, geographic origins, diffusion, mankind,
cultivar, anthropization, Arabs, India, China,
entheogens.
L'origine géographique
du pavot à opium, Papaver
somniferum L., pose un problème au botaniste, au géographe
et à l'historien. L'importance bien connue de la plante à travers
ses multiples propriétés et usages, au cours des temps et au sein
de cultures et de civilisations parmi les plus diverses, a en
effet très tôt soulevé la question de son origine précise.
A l'instar
d'autres cultivars, comme Nicotiana tabacum (le tabac) qui est la
seule parmi les cinquante espèces de Nicotiana
à ne jamais avoir été trouvée à l'état réellement sauvage, et
également Erythroxylon coca L. (le cocaïer), Papaver somniferum se caractérise par l'absence
totale de population ou d’individu connus à l'état sauvage. Cet état de fait soulève à lui seul plusieurs
questions : quelle est l'origine géographique exacte de cette
plante désormais si répandue ? Quelle a été l'évolution botanique
de ce qui est actuellement un cultivar ? Enfin, à quel point les
évolutions de Papaver somniferum et du genre humain ont-elles
pu être liées l'une à l'autre ?
Ces
questions permettent d'une part de mettre l'accent sur le rôle
humain dans la dissémination géographique du pavot à opium comme,
d'autre part, de révéler l'importance que la plante a pu revêtir
dans les sociétés humaines, et ce jusqu'à nos jours :
L'étroite dépendance de l'homme et de ses plantes
cultivées… ne peut être bien comprise que si l'on a constamment
à l'esprit les conditions dans lesquelles les variétés et les
espèces végétales prennent naissance et se répartissent géographiquement.
Le fait qu'il
n'y ait pas de populations sauvages connues de pavot à opium,
de tabac ou de cocaïer semble donc en soi déjà indiquer l'existence
d'un très ancien processus de sélection des plantes à drogues
par les sociétés humaines. La nature de cette relation que l’homme
apparaît avoir très tôt nouée avec ces espèces végétales est particulièrement
bien exprimée par le biologiste et pharmacognosiste Jean-Marie
Pelt, lorsqu’il écrit que la drogue colle à l’homme comme la peau à sa chair.
Le cultivar Papaver
somniferum L. et sa relation à l’homme
Le problème
de l'origine géographique du pavot à opium est bien sûr concomitant
de celui de la nature de son évolution botanique. En effet, l'inconnue
majeure à propos de Papaver somniferum, le fait qu'il n'en soit connu aucune
population sauvage, interdit en elle-même de définir avec certitude
et précision son aire d'origine, et en conséquence l’évolution
botanique et historique de la plante.
Ainsi, le professeur
J.M. de Wet s'exprimait en ces termes en s'adressant à M.D. Merlin :
Si vous pouviez trouver
de vrais exemplaires sauvages, des colonisateurs naturels le plus
probablement, mais pas des herbes en ce qu'elles sont spontanées
seulement dans des habitats humains perturbés, vous devriez être
proche de l'aire de domestication originelle.
L'évolution
botanique du pavot à opium a prêté à nombre d'hypothèses, mais,
apparemment, toutes les variétés de Papaver
somniferum sont connues pour ne se développer que dans des
milieux d'habitat pionnier, soit directement créés et maintenus
par l'homme, soit aux marges de ceux-ci, sur les décharges et
déblais et en bordure des champs cultivés par exemple.
Selon une des
hypothèses émises par de Wet et Harlan, la sélection, lorsqu’elle
s’est effectuée, aurait opéré selon un double processus de sélection
artificielle et de sélection naturelle. Des graines provenant
de la plante sauvage cultivée auraient colonisé les espaces périphériques
d'anthropisation, et les pavots « échappés » se seraient
peu à peu adaptés au phénomène de constante perturbation qui est
caractéristique de cette anthropisation des milieux.
Cette hypothèse suggère que la co-évolution à partir
d'une souche sauvage a eu pour résultat le développement de variétés
domestiquées produites sous l'influence d'une sélection artificielle
[cultivars développés par sélection naturelle],
et de variétés semi-sauvages produites sous l'influence d'une
sélection naturelle [« échappés » développés par
sélection artificielle].
Les variétés
semi-sauvages et cultivées de Papaver
somniferum ne semblent ainsi différer l'une de l'autre qu'en
fonction de leur degré de dépendance à l'homme et à son environnement
perturbé. Aussi les botanistes Alphonse de Candolle, Georg Buschan,
Johannes Hoops, ou encore Matthaus Much, affirment-ils tous leur
conviction selon laquelle le pavot à opium ne serait qu'un échappé
qui n'existe pas, et ne peut exister, à l'état sauvage.
De la même
façon, le cannabis (Cannabis
sativa L.), même si l’on estime qu’il existe à l'état réellement
sauvage en Asie centrale, n'est jamais devenu complètement dépendant
de l'homme tout en ayant néanmoins conservé une certaine relation
symbiotique avec celui-ci :
Dans nombre de régions où le cannabis était cultivé,
il s'est aisément échappé pour se naturaliser comme mauvaise herbe…Dans
ce nouveau rôle, le cannabis a envahi beaucoup d'habitats perturbés,
surtout anthropisés, s'établissant et se répandant sans intervention
humaine directe.
Nous
savons donc que, pour exister et en arriver à son état actuel
d'expansion, le pavot à opium a dû pouvoir se développer en relation
plus ou moins étroite avec l'homme, ce qui a amené plusieurs auteurs,
dont M.D. Merlin, à poser la question de la nature de cette relation.
Le pavot à
opium, et le cannabis par ailleurs, sont ainsi des herbacées annuelles
dont le caractère commun est de présenter des variétés cultivées
et semi-sauvages qui ont réalisé une adaptation écologique à des
milieux ouverts, perturbés et instables, dont les sols maigres
n’offrent qu’une faible concurrence végétale.
Avec les débuts
de la sédentarisation des sociétés humaines et, ceux, concomitants,
de l'agriculture, le pavot à opium a certainement pu profiter
de l'expansion de ces milieux favorables à son développement,
avec d'autres « mauvaises herbes » dont certaines avaient
également des propriétés psychoactives et qui sont d’ailleurs
souvent entrées dans des compositions à base d'opium. Comme c’est
le cas de Datura metel L.
(une solanacée très toxique), probablement originaire du Pakistan
ou de l'Afghanistan ; Datura stramonium L. qui
entre dans la composition, entre autres, du népenthès grec à base
d'opium et
; et Lactuca virosa L. (la laitue vireuse), au latex épais et abondant,
et également hallucinogène. Parmi ces autres plantes, le pavot
à opium devait alors se développer d'autant plus facilement que
ce type d'espaces ensoleillés à sols légers et riches en nitrogène
lui convenait parfaitement.
Etant donnés
les aspects esthétiques et les nombreuses utilisations qu'offre
le pavot à opium (utilisation alimentaire, oléagineuse, thérapeutique,
fourragère, comme drogue de récréation et, ou, rituelle), et son
développement facilité autour des espaces anthropisés, l'homme
a très vite dû le remarquer, et en accélérer l'expansion dans
une sorte d'écosystème généralisé présentant une abondance d'espèces
différentes et toutes présentes en nombre restreint. Le pavot s’est en effet vraisemblablement
propagé avec et parmi d’autres plantes, expliquant peut-être certaines
des méthodes traditionnelles de culture du pavot qui subsistent
encore par exemple en Asie du Sud-Est, où l’horticulture se pratique
dans le cadre spécifique de l’écosystème généralisé, et où l’on
diversifie ses cultures en mélangeant différentes espèces, dont
Papaver somniferum,
sur la même parcelle.
De l’origine géographique présumée du pavot à
opium
Ce sont les
recherches archéologiques qui ont permis de déterminer l'origine
géographique probable du pavot à opium, que ce soit à travers
des découvertes d’ordre linguistique, paléobotanique, ou encore
iconographique.
Au plan linguistique
par exemple, l’étymologie des termes « pavot » et « opium »
est grecque (mekon :
pavot, et opos : suc),
les mots étant eux-mêmes cognats et peut-être dérivés de racines
indo-européennes. A travers leurs racines, les deux termes témoignent
de l’importance culturelle de la transmission du pavot aux Grecs
par les Egyptiens.
Toujours parmi
les indices linguistiques révélés par les recherches archéologiques,
figure la plus vieille liste écrite de prescriptions médicales
qui soit connue et qui fait partie des milliers de tablettes en
argile de Nippour, le centre spirituel des Sumériens. Cette tablette,
écrite vers la fin du troisième millénaire avant J.C. (circa
2 100 avant J.C.), comporterait selon certains auteurs une référence au
pavot à opium, malgré le fait que d'autres, après avoir étudié
la même tablette, n'aient même pas mentionné l'existence d'un
idéogramme qui puisse être identifié avec le pavot à opium (Civil,
1960).
C'est Dougherty
(1877-1933) qui a indiqué le premier que les Sumériens avaient
un idéogramme spécifique pour l'opium : hul-gil,
« qui signifiait la drogue ». Il expliqua l'idéogramme
comme étant composé de hul,
la « joie », et de gil,
qui servait à représenter nombre de plantes différentes. Cette
interprétation a depuis été largement reprise, comme si elle était
définitivement acquise ; et malgré le fait que Krikorian, par exemple, ait
démontré les erreurs commises à propos de l'interprétation de
l'idéogramme, et ait déclaré qu'il n'y avait pas de mot qui désigne
l'opium, le pavot à opium ou même le pavot, sur lequel les chercheurs
puissent s'accorder, que ce soit en sumérien, en acadien ou en
assyrien.
Ainsi les recherches
étymologiques et linguistiques, associées aux fouilles et recherches
archéologiques, ont permis d’aborder le problème de l'origine
géographique du pavot à opium, mais sans toutefois apporter de
réponses satisfaisantes et définitives.
Certes, le
pavot à opium serait originaire d'Asie mineure si l'on retient
la tablette de Nippour comme l'indice le plus valide, malgré les
controverses persistantes. Mais il pourrait également être originaire
de la Méditerranée occidentale, ainsi que M.A. Veselovskaya et d'autres l'affirment
en se fondant sur des indices paléobotaniques.
Mais c'est
en Suisse, parmi les vestiges datant de l'âge de la pierre, dans
les cités lacustres ou palafittes du lac de Neuchâtel, que l'on
a retrouvé les indices paléobotaniques parmi les plus anciens
à ce jour en Europe et dans le monde : des graines et des
capsules de pavot à opium vieilles de plus de 4 000 ans. Et l’un
des plus anciens indices archéologiques méditerranéens, celui
du site de Cueva de los Murciélagos (actuelle Albuñol en Espagne),
a révélé des capsules qui sont quant à elles estimées à environ
3100 avant J.C.
En ce qui concerne les sites néolithiques
de la Méditerranée orientale ou du Proche-Orient, et selon Krikorian,
aucune trace paléobotanique de pavot n'a pu y être détectée. La
plus ancienne indication trouvée dans cette région serait une
représentation statuaire de la plante dans le palais de Knossos,
en Crète (Gazi), représentation qui daterait de 1600 avant J.C et
qui est connue comme la « déesse minéenne aux mains levées ».
Il faut toutefois mentionner ici la découverte, toujours dans
l’espace méditerranéen, dans la tombe égyptienne de l'architecte
royal Cha, d'un produit composé de graisse végétale, de fer et
de morphine qui pourrait être de l'opium, mais qui reste indéfinissable.
Si l'exemplaire, daté du XVe siècle avant J.C., se
révélait être effectivement de l’opium, cela en serait alors le
plus vieil échantillon connu à ce jour.
Carte 1
Sites
archéologiques majeurs et routes de diffusion du pavot à opium
MajorArcheologicalSites
and Routes of Diffusion of the Opium Poppy
L’aire précise
d’origine du pavot à opium, comme celle de sa première domestication
et culture, ne peuvent donc être déterminées avec certitude. Si
la majorité des spécialistes s’accorde à penser, sans preuve archéologique
formelle toutefois, que ce soit d’ordre scripturaire, linguistique,
paléobotanique ou iconographique, que le pavot à opium est originaire
de la région comprise entre la Méditerranée orientale et l’Asie
mineure, voire centrale, la présence de fossiles de pavots à opium
en Suisse au néolithique récent n’est pas non plus expliquée de
façon satisfaisante. Il n’est ainsi permis que de supposer de
possibles aires d’origine du pavot.
De la diffusion historique et géographique du
pavot à opium
Connaître l’origine
du commerce des opiacés implique bien sûr de connaître l’aire
d’origine du pavot à opium lui-même ce qui, on l’a vu, n’a toujours
pas pu être déterminé avec précision et certitude. Quelle qu’en
ait été l’origine, il semble que l’Europe ait connu des échanges
de produits issus du pavot pendant des millénaires. L’existence
des premières routes commerciales européennes d’une part et celle,
d’autre part, des sites des palafittes suisses, ont amené certains
à penser que le pavot pouvait bien être en fait une espèce de
la flore préhistorique suisse d’origine exotique. Le pavot aurait
ainsi très bien pu y être apporté il y a quelque cinq mille ans
au cours des premières migrations des agriculteurs dans la région
suisse. Deux routes auraient été empruntées lors de ces migrations
néolithiques durant lesquelles le pavot à opium aurait pu être
diffusé. La route méridionale passait par la côte méditerranéenne
et remontait la vallée du Rhône alors que la route orientale continentale,
qui reliait les monde balkanique et danubien à la Suisse actuelle,
contournait les Alpes par le nord.
Que le pavot
à opium ait été originaire d’Europe, comme il est parfois supposé,
ne change rien au fait qu’il ait été très tôt intégré dans les
échanges commerciaux qui ont dû accompagner les premières migrations
reliant des écosystèmes différents de l’Eurasie. Il a également
été suggéré que des graines de Papaver somniferum et même
de l’opium auraient été inclus dans les échanges commerciaux des
Sumériens. Leur civilisation, qui se développa en Mésopotamie,
entre le Tigre et l’Euphrate (Nippour par exemple), avait développé
certaines techniques telles que celles du labour, de l’irrigation,
de la roue, de la voile maritime et même de l’écriture. Les Sumériens
développèrent également à travers leur empire un vaste réseau
commercial qui atteignait l’Inde et l’Egypte et qui reliait les
marchés mésopotamiens majeurs avec les côtes orientales de la
Méditerranée (Ezéchiel -VIe siècle avant J.C.- et Hérodote
-Ve avant J.C.- en mentionnent les caravanes de chameaux
par exemple). Graines de pavot et opium ont ainsi dû être échangés
pendant des milliers d’années, que ce soit par voie maritime ou
par voie continentale.
Les Egyptiens,
quant à eux, faisaient sans aucun doute commerce de l’opium, en
l’occurrence celui de l’opium
thebaicum dont la réputation était déjà assurée au XIIIe
siècle avant J.C. et dont les échanges se développaient alors
rapidement. Mais
si les Egyptiens en firent commerce, l’opium, pour des raisons
non expliquées, ne semble pas avoir été l’objet d’échanges particuliers
chez les Grecs et les Romains. Ainsi, Booth remarque que, curieusement, ni les Grecs ni les Romains n’ont répandu l’usage de l’opium
dans leurs territoires, et ils n’ont pas considéré l’opium non
plus comme une denrée commerciale de statut international.
Toujours en
Egypte, où la présence du pavot est donc parmi les plus anciennes,
et où la ville de Thèbes a donné son nom à la thébaïne (un alcaloïde
parmi la quarantaine que contient le pavot), une controverse existe
là comme ailleurs au sujet de la date à laquelle Papaver
somniferum y aurait été introduit ; bien avant l'ère
romaine de toute façon. Ce seraient en tout cas les Egyptiens
qui auraient diffusé la culture du pavot à opium en Europe, en
la transmettant aux Grecs. En Europe méridionale, l'utilisation de
l'opium déclina ensuite nettement après la chute de l'empire romain,
pour ne réapparaître vraiment que bien plus tard avec le retour
des croisades, soulignant ainsi le rôle notoire des Arabes dans
sa rediffusion.
L’importance
de l’étymologie arabe dans le vocabulaire désignant l’opium, qu’on
retrouve jusqu’en Chinois, témoigne de ce rôle arabe dans la diffusion
de la substance narcotique. Les Persans, quant à eux, en ont probablement
appris l'existence lors de leur conquête de l'Assyrie et de Babylone.
L'opium est ainsi mentionné dans un texte perse du VIe
siècle sous les noms de thêriakê, malideh,
et également afiun,
de racine arabe.
Ce sont en effet les Arabes qui ont probablement le plus contribué à la
diffusion dans le reste du monde du pavot à opium et du savoir
qui lui était lié. Ils ont ainsi très tôt compris le potentiel
commercial représenté par l'opium. Ayant utilisé celui-ci comme
analgésique à la suite du commerce développé par les Egyptiens,
ils en organisèrent la production et les échanges tels qu'ils
ont toujours existé depuis. Ils en répandirent l'utilisation d'autant
plus facilement que leur empire s'étendait rapidement et que le
commerce faisait partie intégrante de leurs traditions et était
dorénavant porté par le prosélytisme associé à l'islam.
Où que les
Arabes aillent l'opium allait également, transporté par caravane
ou par boutre, leurs navigateurs étant d’autant plus habiles et
efficaces qu’ils tiraient parti des vents de mousson que les Phéniciens
avaient exploités avant eux. En Europe par exemple, de façon significative,
le commerce de l'opium ne prit une réelle importance qu'après
les croisades et l'invasion maure de l'Espagne et de la Sicile. Ils auraient également transmis l’opium
aux Indiens, cette fois après avoir conquis l'Espagne, l'Egypte,
l'Asie mineure, le Turkestan, la Perse, et certaines parties des
Indes au VIIe siècle ; même si certains estiment
qu'Alexandre le Grand (356-323 avant J.C.) l'y avait déjà introduit
quelque dix siècles auparavant. En Inde, la première référence
connue au pavot ne daterait toutefois que d'environ 1000 après
J.C., alors qu'il faut attendre 1200 pour y trouver l'opium mentionné
d'un point de vue explicitement médical.
Ce sont encore
les Arabes qui ont la réputation d'avoir introduit l'opium et
le savoir qui l'entourait en Chine au VIIIe siècle,
malgré le fait qu'il y existe des références écrites à son usage
dès le IIIe siècle. Quant à la mention faite à l'opium dans
un livre médical chinois où l'on en recommandait la prescription
contre la dysenterie en 973 avant J.C., elle ne laisse guère de doute sur l’antériorité
au commerce arabe de l’existence de l’opium en Chine. Mais la
prépondérance du rôle arabe dans la diffusion du pavot à opium
est néanmoins très bien exprimée par les similitudes évidentes
que présente le mot « opium » dans de nombreuses langues
: opium en français comme en anglais, opos ou opion en grec, afium en
turc, afiun en persan
et en arabe, ahipen en sanskrit, aphin en hindi. Quant au chinois Fu-yung (ya-pien selon d'autres
transcriptions), il dérive également, selon les linguistes, de
la racine arabe afiun.
Si
l'opium fut introduit en Chine comme partout ailleurs par le biais
des réseaux commerciaux, entre autres arabes, il semble néanmoins
qu’il ait très bien pu atteindre la Chine avec les marchands chinois
qui faisaient déjà le commerce caravanier du jade et des pierres
précieuses avec l'Inde et la Birmanie au IIIe siècle
avant J.C., via la Route
du Jade. Ou encore par l'Asie centrale (en Bactriane) où l'explorateur
chinois Chang Chien (?-114 avant J.C.) avait rencontré, en 139
avant J.C., les descendants grecs de l'armée d'Alexandre le Grand.
Carte 2
Routes
commerciales chinoises et axes possibles de diffusion du pavot
Chinese Trade Routes and Possible
Axes of Diffusion of the Poppy
Mais les marins
chinois auraient également pu en rapporter de leurs lointaines
navigations puisqu’ils naviguaient jusqu'en Afrique dès le Ier
siècle avant J.C. Il se peut encore que des moines bouddhistes
aient pu transmettre l’opium à la Chine lors de leurs lointaines
expéditions puisque, grâce aux marchands perses et indiens, l'utilisation
de l'opium était déjà connue au Tibet au cours du Ier
siècle. Quoi qu’il en soit, il semble acquis que
l’opium avait pénétré en Chine avant que les Arabes et l’islam
ne le fassent.
Les Arabes,
s’ils n’ont peut-être pas introduit l’opium en Chine, en firent
toutefois le commerce avec celle-ci, au moins pour combler les
insuffisances de la production chinoise. Mais avec le déclin de
l’influence arabe et le développement sans précédent du commerce
maritime européen, le commerce de l’opium fut repris par les Vénitiens,
la cité lagunaire étant devenue le centre majeur du commerce européen.
L’opium était particulièrement prisé en Europe à cette époque
puisque tous les grands navigateurs étaient entre autres chargés
de rapporter la fameuse panacée de leurs voyages. Avec Vasco de
Gama (1460-1524), les Portugais se saisirent du commerce de l’opium.
Ils achetaient la denrée en Inde, où les empereurs moghols encourageaient
très fortement la culture du pavot qui leur procurait de substantiels
revenus. Les Portugais supplantèrent alors définitivement les
Arabes en s'installant à Macao en 1557. De fait, en Chine, les
premières importations d’opium d’importance à ne pas avoir été
le fait des Arabes furent celles des Portugais. Quant aux célèbres
opiums indiens du Bengale et de Malwa, ils attirèrent vite la
concurrence des Hollandais puis des Britanniques qui en répandirent
l'usage et la culture, à Java pour les uns, et en Chine pour les
autres qui y provoquèrent même jusqu’à deux guerres dites de l’opium
(1839-1842 et 1856-1860).
C’est en fait
au moment de l’entrée des puissances maritimes européennes dans
le commerce mondial, résultat des grandes expéditions, que le
commerce de l’opium prit une dimension toute nouvelle : l’interpénétration
et l’interdépendance des marchés allaient initier des dynamiques
nouvelles et poser les conditions du commerce mondial des drogues.
Ainsi, avec l’observation faite de l’inhalation du tabac par l’ermite
Romano Pane au XVe siècle à Hispaniola,
c’est une toute nouvelle ère de diffusion des narcotiques qui
s’ouvrait alors : au-delà du tabac, c’est l’opium qui allait pouvoir
être fumé, comme le haschich, et plus tard, la cocaïne ou même
le crack. L’introduction en Asie du Sud-Est de la
pipe et du tabac par les Portugais et les Espagnols, reprise à
leur compte ensuite et diffusée par les Hollandais, allait alors
pouvoir donner à la consommation d’opium un développement que
les Britanniques sauraient exploiter à merveille.
Après avoir
permis le financement des entreprises coloniales européennes en
Asie, le pavot à opium a ensuite été réellement disséminé à la
surface de la planète, que ce soit en accompagnant les migrations
de travail des Chinois vers les Amériques, les coolies,
en rentabilisant les politiques expansionnistes japonaises en
Chine septentrionale (Mandchourie), ou encore en bénéficiant de
l'esprit d'entreprise des narcotrafiquants modernes. La plante
narcotique fleurit désormais dans des proportions très différentes
à la surface de la planète, en Asie bien sûr, où le Triangle d'Or
(stricto sensu Birmanie, Laos, Thaïlande)
et le Croissant d'Or (stricto
sensu Afghanistan, Iran, Pakistan) sont désormais les deux
espaces de production illicite les plus importants au monde ;
mais également en Europe, en Inde et en Tasmanie où ont existé
et existent toujours des cultures licites ; en Afrique où
l'on signale sa présence sur le pourtour du Golfe de Guinée ;
et en Amérique du Nord et du Sud, où le Mexique est un important
producteur d’opium illicite, et certains Etats andins, déjà cocaïers,
connaissent une culture grandissante du Papaver
somniferum qui témoigne du souci de diversification des activités
des narcotrafiquants locaux.
Le pavot et l’homme, une étroite relation symbiotique
L'homme a donc,
d'une façon ou d'une autre et à un moment de son évolution,
découvert l'espèce Papaver
somniferum. Celle-ci, comme beaucoup d'autres « mauvaises
herbes », présentait à l'évidence des caractéristiques botaniques
qui prédisposaient l'homme à sa découverte. A l'instar du cannabis
par exemple, le pavot à opium se développait particulièrement
bien à la périphérie des espaces anthropisés et, d'autre part,
pouvait être d'un apport pratique non négligeable pour les sociétés
humaines en voie de sédentarisation. Le fait qu'il y ait parmi
les premiers cultivars autant de plantes aux propriétés psychoactives
(tabac, pavot à opium et même datura), a d'ailleurs amené de nombreux
spécialistes à s'interroger sur la coïncidence entre la découverte
cérémonielle des enthéogènes et le passage à l'agriculture :
L'émergence des enthéogènes dans un cadre cérémoniel
peut être expliquée (ou au moins décrite) comme une réponse dialectique
à un changement d'ordre économique prenant place lors du passage
de la chasse et de la cueillette à l'agriculture.
Et, selon l'anthropologue
Johannes Wilbert, les plantes
psychotropiques apparaissent dans les cultes et dans les cultures
en même temps que l'agriculture. Les chasseurs-cueilleurs connaissent
sans aucun doute les propriétés psychotropiques de ces plantes,
mais celles-ci n'ont été ritualisées qu'avec le passage à une
économie basée sur l'agriculture.
D'autre part,
outre l'aspect esthétique des fleurs de pavot qui a probablement
valu à la plante d'être remarquée, les nombreuses utilisations
possibles de celle-ci ont sans aucun doute mené à la sélection
progressive de l'espèce somniferum par l'homme.
Celui-ci a ensuite probablement diffusé la plante, consciemment ou non,
les sélections naturelle et artificielle permettant au pavot de
se propager dans les différentes régions anthropisées, d’autant
plus facilement que les capacités d'adaptation de la plante sont
particulièrement développées.
Au gré des
migrations humaines et du développement du commerce, l'homme n'a
depuis lors eu de cesse de répandre le pavot à opium à la surface
de la planète, en trouvant à celui-ci des utilisations et des
applications des plus variées, qu’elles soient médicales ou récréatives.
L’histoire et la géographie du pavot à opium sont plus que jamais
indissociables de celles de l’homme, celui-ci essayant même désormais
par tous les moyens d’éradiquer la plante à laquelle il a permis
de proliférer, et dont il a su exploiter tous les avantages, thérapeutiques,
récréatifs et financiers.
Pierre-Arnaud
Chouvy
*Doctoreur en géographie
Université Paris
I Panthéon-Sorbonne
pachouvy@yahoo.com
Geopium, géographie et opium : www.geopium.org
Annales de Géographie, Armand Colin, 2001 ©
Geopium 2001 ©
Voir, à propos du pavot à opium,
de son histoire et des techniques agricoles
relatives à la production d'opium et d'héroïne :
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